La chanson de la semaine

mercredi 21 septembre 2011

Happy SouL?

J'associe Baxter Dury à un de mes premiers souvenirs de l'indie-pop. C'était bien après la découverte de Radiohead et de Portishead (qui n'ont d'alternatif que leur origine, puisqu'au moment de ma découverte ils étaient déjà passés dans le domaine de la culture de masse), mais juste avant celle des White Stripes, de Death In Vegas ou de Mazzy Star.
Autrement dit, dans le temps où sortait Len Parrot's Memorial Lift, ma culture musicale ne s'étendait pas au-delà d'un petit horizon borné, d'un coté par le rock, de l'autre par une vague teinture de jazz et de classique. Je me cherchais, j'étais curieux de tout mais ému de rien. C'était en septembre 2002. Les groupes que j'avais adorés (Radiohead, Nirvana, Smashing Pumpkins...) commençaient à se ternir. La routine craquelait leur dorure, le lancinant Kid A était d'un ennui profond... Mais les nouveautés ne m'affolaient pas. Je peinais à trouver quelque chose de décisif, de fort, de conséquent.

Baxter Dury, sans avoir cette qualité, a servi de transition. Pendant tout un automne j'ai rêvé (des rêves sans doute tristes) en passant la boucle d'Oscar Brown, l'esprit chancelant, tout engourdi, sous le rythme cotonneux de Beneath the Underdog ou sous les volutes de Gingham Smalls 2. Des images nocturnes de friches industrielles, de ruelles désertes et luisantes de pluie, d'escaliers en spirale partant de halls insalubres, de toitures s'étendant dans l'obscurité infinie tournaient devant mes yeux, lentement, lentement... Je garde de cette période un souvenir triste - je ne sais pourquoi, la solitude peut-être, l'impression, en arrivant à la faculté, d'avoir le monde à portée de main mais une poigne trop molle pour le saisir, un défaut de volonté. L'album de Baxter Dury, dans l'état où je me trouvais, offrait une séduction évidente, d'autant plus qu'il ajoutait à mon ennui l'écho de la musique planante, à laquelle j'étais par trop sensible. Seul l'aspect mineur de la chose, jusque dans l'emballage du disque (pas de livret, une pochette sans fioriture), m'empêchait d'en faire un véritable objet de culte. Je sentais une maladresse, un manque de moyens. Cet amateurisme même correspondait à ma faiblesse. Ne voyant pas de grandes perspectives, il ne m'apparaissait pas surprenant que la musique manque également d'envergure. Le titre énigmatique (qui me dira ce que signifie Len Parrot's Memorial Lift?) sonnait pour moi comme une épitaphe gravée dans le marbre, la synthèse rudimentaire d'une vie. Je date de cette période mon goût naissant pour ce que l'indie-rock a de mineur, de marginal, de clandestin. Il faut souvent chercher dans nos vies et nos états d'âme la raison de notre affection pour des musiques objectivement anecdotiques. On peut aimer une chanson d'Aretha Franklin ou de Grease par l'effet qu'elle produit sur l'inconscient collectif, mais Baxter Dury relève de l'intime, du privé, du particulier.

Près de 10 ans plus tard, force m'est de constater que l'album a vieilli, ou plutôt que moi, j'ai vieilli. Les raisons qui m'ont conduit à l'écouter n'étant plus, son effet a disparu. Il me laisse parfois même l'impression désagréable qu'on éprouve à la perspective de devoir marcher sous la pluie et le vent alors qu'on est encore bien au chaud entre quatre murs éclairés. Il n'est, dans le fond, qu'une nuit un peu plus épaisse dans la nuit de l'existence.

Tout cela ne laissait pas augurer des retrouvailles sereines. Mais Baxter Dury a vieilli, lui aussi, il a fait peau neuve et laissé de coté la voix de fausset qui me l'avait révélé en 2002. Gingham Smalls 2 a finalement eu raison de Beneath The Underdog: rien que le titre, Happy Soup, contient un mot dont la présence eut été impensable en 2002. La couleur l'emporte sur les tons monochromes du noir et blanc. Il n'est donc plus impossible d'écouter Baxter Dury en faisant fi de toutes mes vieilles impressions. De l'ancien Baxter Dury, il reste l'amateurisme, la simplicité monocorde des compositions et, parfois, des chœurs féminins espiègles et éthérés, dans la veine ambigüe des albums du Velvet Underground.

Trois titres se distinguent et accaparent mon attention: Claire, dont le clip, tourné en Angleterre, me semble toutefois étrangement parisien (il se trouve que l'album, tout entier, a le charme discret de la capitale, perçue à travers un filtre cinématographique - quitte, parfois, à sembler légèrement mondain, ce qui constitue à mon sens sa limite), Afternoon, le plus immédiatement accrocheur, et Trellic, porté par une basse pleine d'entrain. Non pas que le reste soit sans intérêt - Leak At The Disco, par exemple, est digne d'attention - mais ces trois chansons-là, seules, sont vraiment mémorables. Ce qui ressort le plus, ce sont les spoken words de Baxter Dury qui semble avoir remisé les mélopées vaporeuses au profit d'une approche plus frontale de la chanson. On lira sur tous les blogs que son disque est une ode à l'accent cockney - ce qui est possible, même si s'attarder sur ce point est surtout le fait des nostalgiques de Ian Dury. Selon moi, Happy Soup est surtout l'image renversée de Len Parrot's Memorial Lift. Seule The Sun aurait pu figurer sur cet album. Comme par hasard, je trouve la douceur de cette chanson quasiment malsaine.

samedi 17 septembre 2011

Record 3, Girls

Il faudra attendre les interviews pour comprendre ce qui a présidé à la création de Record 3. Pour l'instant, le suspens demeure. Comment un groupe résolument indie, qui perpétuait le temps d'un Morning Light saturé l'esprit bricoleur et lo-fi des années 90, a-t-il pu à ce point tourner les talons? Désormais, on croirait entendre Pink Floyd ou Wilco période Sky Blue Sky, orgue hammond en tête et soli de guitare à la suite... La différence n'a pas sauté aux oreilles lors des premières écoutes, gouvernées par une désagréable impression de mièvrerie - l'outrance de Just A Song m'a fait stopper l'effusion sentimentale alors qu'elle ne sévissait que depuis trois (trop longues) minutes. Mais au fil du temps, c'est devenu une évidence: Girls a viré seventies, jusqu'au soft-rock de My Love Is Like A River, dans la veine de Jackson Browne. D'une certaine manière, c'est la Californie qui rattrape Girls, moins pour ses couchers de soleil mirifiques que pour sa bande FM. L'extraordinaire Vomit et Forgiveness sont sans doute les deux chansons les plus représentatives de cette tendance insoupçonnée: longues de quelques 6 minutes, chacune produit des dénivelés et se conclut sur un solo électrique sacrément efficace dans le style du sempiternel "je bois un dernier verre avant d'aller me lourder sur l'autoroute". La palme revient à Vomit qui s'offre même le luxe des chœurs gospel. On n'aurait jamais entendu cela sur Album, authentique essai de rock alternatif, bancal et tout grésillant du son des guitares mal accordées. Le groupe a donc effectué sa mue et sonne parfois comme... du "rock à papa".



Pour tout un tas de raisons - et Broken Hearts Club en faisait partie - mon goût pour Girls était menacé par la désaffection. Je voyais Owens évoluer vers des rengaines amoureuses gnan-gnan écrites expressément pour plaire aux filles. Il serait culotté de prétendre que j'ai eu tort à 100%. Record 3 est partiellement le disque mièvre que je prévoyais. Mais il est beaucoup plus varié et riche que je ne l'aurais pensé. Le seul point faible d'Album était la redondance entre les morceaux doux. Or, le début de Record 3 oscille entre le rock joyeux et décomplexé (Honey Bunny), la continuité avec Album (Alex) et une chanson de hard-rock incongrue (Die). La suite du disque me semble bien plus homogène, avec une ambiance de slow continuelle, mais Girls s'est d'emblée préservé de la monotonie grâce à ces trois titres.
Aucun morceau de l'album, toutefois, ne semble résolument appartenir à Girls comme on pouvait dire que Hellhole Ratrace était leur chanson phare, leur carte d'identité. On ne reconnait plus une faconde unique - si ce n'est le timbre de voix d'Owens - mais une multitude d'emprunts. Die semble avoir déjà été écrite par quelque autre groupe des années 70. Le riff de Magic est inspiré de Big Star (le titre de l'album d'ailleurs évoque Third ou Record#1) et dans l'ensemble les soli de guitare ne dérogent pas au classicisme. La richesse du nouvel album dépend donc de la somme de ses influences. Mais ce ne serait pas un motif bien sérieux pour bouder son plaisir. Il était attendu que Girls se cantonne à son périmètre carré et, au contraire, il l'élargit. Je croyais ce groupe incapable d'évoluer ou d'étaler une nouvelle gamme. Or, en empruntant à droite et à gauche, il montre l'étendue de ses facultés d'adaptation. Compositeur par accident, C.Owens prouve qu'il sait l'être aussi par métier.Record 3 sonne en effet assez "pro". Et j'avouerais que même si parfois c'est trop, beaucoup trop lourd, l'ensemble a le mérite de viser le cœur et de le faire saigner. Dans la même veine excessive, les Smith Westerns ont sorti un super disque en début d'année, mais Girls a un avantage: plus varié, plus large.

mercredi 17 août 2011

I really want to Go Outside... mais si possible, sans Jim Jones.

Cults me paraissait très agréable hier - et le reste d'ailleurs -, mais après une journée passée aux cotés d'Anna Calvi c'est peu de dire qu'on dirait un produit marketing. Il suffit de reluquer la pochette pour sentir l'hédonisme très conformiste et, ai-je envie de dire, très libéral, de ce groupe pour étudiantes. Ainsi, l'image de la chanteuse se trémoussant provoque en moi deux réactions: la première est la honte, car j'ai l'impression d'être pris pour un c.. et de me laisser faire, la seconde est la reconnaissance immédiate de tout le symbolisme qu'attend notre époque: la joie dansante, un coté "tendance" et sexy, l'image du bonheur selon Grazzia. A ce niveau de signalétique, la boite de production a supposé que l'acheteur était très bête et qu'une voix sucrée ne suffirait pas à lui faire comprendre qu'il a affaire à une sucrerie. Bref, je suis un peu agacé et ma préférence va à une femme plus mure, comme Anna Calvi, plutôt qu'à ces petites chatteries de brunette frivole.
Mais voilà, si je prends la peine d'écrire sur ce groupe, c'est parce que primo les trois premières chansons de l'album (Abducted, Go Outside et You Know What I Mean) sont franchement irrésistibles; deuxio, il y a quelque chose de dérangeant sous son aspect très lisse. Un os un peu dur qui se trouve être trop saillant. Cults, déjà, tire son nom d'une fascination revendiquée pour les sectes. Ensuite, le clip de Go Outside, conçu à partir d'images d'archives, évoque la secte de Jim Jones, qu'on entend d'ailleurs en début de chanson ("for me, death is not a fearful thing. It's life that is treacherous"). Brillamment réalisé, il intègre l'image de la chanteuse à une foule de fidèles en liesse puis au village de Guyane où s'est produit la catastrophe. Madeline Follin* y apparaît en grande admiration devant le gourou et très heureuse de sa vie en communauté fantasmatique.
J'ignore les motivations qui ont conduit le groupe à accepter la réalisation de cette vidéo superbe mais très dérangeante, ce qui suscite d'ailleurs une certaine désapprobation des internautes. Peut-être la chanteuse a-t-elle voulu montrer la facilité avec laquelle le besoin d'évasion tend à abuser les hommes. La vidéo d'Abducted, reprenant les images d'un film du même nom, va dans ce sens. Madeline Follin s'imagine enlevée par un homme dont elle tombe amoureuse mais qui, lui, ne l'aime aucunement. Cette façon de rêver sa vie à travers des vidéos me fait songer irrémédiablement au bovarysme, trait dont semble sévèrement accablée la chanteuse - bien qu'elle semble en avoir une conscience aiguë, et c'est là ce qui rend le disque finalement troublant. Comme les chansons ont toutes un petit air candide, on donnerait le bon dieu sans confession au groupe, comme d'autres ont succombé au charme physique et rhétorique de Jim Jones, dont les propos étaient brillants - "on pourrait croire qu'il a raison" remarque le guitariste. Et pourtant, la pomme est rongée...



*Pour l'anecdote, Madeline Follin, la chanteuse, est la sœur du créateur de Guards, groupe dont j'ai vanté les mérites il y a quelques mois.

dimanche 24 juillet 2011

Anna Calvi


Quand j'essaie de repenser à ma première écoute d'Anna Calvi, un gros vide se fait dans ma mémoire. Je ne me souviens pas du tout qu'il y ait eu une première fois. Pour ainsi dire, ma première écoute attentive et concentrée remonte à hier. Et depuis, je pense conjointement à Anna Calvi et à ma découverte manquée des XX, l'an passé. Eux aussi, je les avais ignorés. Un filet d'eau diaphane courant le long d'une rigole dans une métropole crade - voici à peu près l'effet qu'ils me faisaient.
Ils étaient transparents. Anna Calvi a failli le rester.

Tout d'abord, "matraquage" médiatique oblige, je m'étais succinctement intéressée à son cas et - c'est bête - à son apparence, dont on vantait d'ailleurs le charme. Je la trouvais étrange et peu engageante, avec son air sévère, son visage nordique taillé aux ciseaux, vêtue d'une veste carrée, rouge sang, et chaussée de talons ou de bottines pointues. Je m'aperçois qu'en fait, elle avait un style latin, flamenco. On l'aurait bien vu dans une arène agiter le drapeau rouge et piquer d'une banderille les flancs du taureau. Tout le contraire de la féminité légèrement infantile qui plait chez une femme. Mais une chose cependant me semblait incontestable: Anna Calvi apportait un vent de fraîcheur et une personnalité unique, sculptée dans un marbre pur et inoxydable. Le jeu de guitare, surtout, avec ses dénivelés, son aspect drapé et mouvant, exprimait une liberté rare pour la pop. Et malgré cela, je ne me régalais pas.

Que fallait-il de plus? Ou qu'avait-elle de trop? La réponse tient autant des aléas de la vie que d'une qualité presque préjudiciable pour l'artiste. D'une part, il me manquait le temps - le temps d'écouter, d'être curieux, le temps précieux de la découverte sans a priori. Puis, elle était trop originale, trop elle-même. Et, forcément, cela déconcerte. Je ne savais dire si j'aimais ou si je n'aimais pas. Elle échappait aux jugements, elle flottait dans l'air, sans réelle consistance.
Ma conversion, loin d'être inévitable, est aussi le fruit d'un hasard. Je m'ennuyais. J'avais donc l'esprit dégagé. C'était le moment d'écouter quelque chose que, d'habitude, je n'écoute pas. Sa voix, mure et claironnante en a pris possession. Réécoutant Blackout et Desire, autour desquels je louvoyais étrangement depuis une semaine, avec le sentiment d'approcher d'une aura étrangère, neuve, gracieuse, je succombais cette fois totalement. Une certaine accoutumance, peut-être, aura eu raison de mes a priori. Mais rien n'explique cette accoutumance puisque, n'aimant pas encore Anna Calvi, j'aurais dû ne pas réécouter*.
Je crois que certains artistes travaillent nos sens à l'ombre de notre jugement, de façon clandestine et invisible. On ne s'en aperçoit qu'une fois sous leur charme.


La guitare de "The Devil" et de "I'll be your man" me semble désormais une cascade d'inventivité. L'aspect même d'Anna Calvi ne me rebute plus**. Son regard a gagné en fragilité là où je voyais jusqu'alors une glace froide et rigide. Si je devais résumer son art, je dirais: de la pudeur dans l'exhibition, de la retenue dans la grandiloquence. Je crois que c'est une fois de plus une alchimie de sentiments et d'attitudes contraires qui a emporté mon adhésion - comme souvent, en musique.

* Attribuer cette insistance curieuse à l'effet suggestif des médias est une explication commode mais spécieuse. Le goût est un affect mouvant, indécis, qui connaît des flottements - ce n'est pas un jugement net et sans bavures sur lequel on ne revient plus.

** Ne me dîtes pas que c'est sans importance, fieffés menteurs!

jeudi 28 avril 2011

Tombé du ciel

Je viens tout juste de découvrir ça. A l'instant même, l'ep gratuit de Guards est en train de dérouler ses ondes enveloppantes. J'ignorais tout de Richie James Follin jusqu'à ce que je découvre à la fois son existence, celle de cet ep flamboyant et son activité au sein du groupe the Willowz, formé en 2002. C'est bien tout ce que je peux en dire. D'ailleurs, The Willowz, c'est quoi? Le nom me dit quelque chose, vague reflux d'une époque de rock vintage où les Zutons se mêlent dans mon esprit à Electric Soft Parade ou autres Datsuns. Zone de flou, marge indécidable du rock mineur où doivent planer les ombres de groupes qu'on ne fréquente guère que de loin en loin.

En une écoute, donc, me voilà emballé, porté, rehaussé. C'est bien. Car je tombais bas, ami lecteur - j'en veux pour preuve que je ne chronique quasiment plus, que la guitare me reste entre les mains, encombrante, inutile, égrenant les mêmes trois accords insupportables, que le monticule autrefois monumental et jamais définitif des albums adorés se réduit à une peau de chagrin. Mais le disque des Kills, celui d'Alexander, quelques morceaux de Tv On The Radio, l'imparable All Die Young des Smith Westerns, la redécouverte de Death In Vegas et Mazzy Star, enfin cet ep magistral, me redonnent du cœur. Ces accès de lyrisme fiévreux on peut bien sûr les critiquer, une fois advenu l'âge de raison, mais il n'en reste pas moins qu'ils sont indispensables à mon économie interne. Sans eux, pschittt... Cette impression d'échappée, de fuite vers l'avant, je ne l'avais ressentie qu'avec certaines chansons du Gun Club et je la retrouve maintenant à l'identique dans Guards.

dimanche 24 avril 2011

Nine Types Of Lights

Hier, en écoutant Caffeinated consciousness, j'ai failli écrire que sur chaque album de Tv On The Radio il y a un morceau qui tue. Puis je me suis rappelé la mort de Gerard Smith et cela m'a dissuadé. Je parlerai plutôt d'un morceau qui retourne votre maison, qui fait sauter les fusibles, danser les fréquences, qui fait sortir l'image de votre radio et met le monde sans dessus dessous. La comparaison, tout compte fait, n'en sera que plus juste.

Faire sortir l'image de la radio. Si je réfléchis au sens d'une vieille interview que donnait le groupe, je crois comprendre la raison pour laquelle il s'est ainsi baptisé Tv On The Radio. Il s'agit une métaphore pour exprimer à propos de la musique son pouvoir d'évocation et de création d'images, comme si la télévision défilait sous vos yeux alors que vous les tenez fermés. Mais je pense aussi que, comme toute métaphore, elle a quelque chose d'étrange et de stupéfiant: à la manière d'un collage elle fait entrer en collision deux réalités différentes et les maintient dans son orbite. Il se trouve que leurs chansons suscitent la même réaction: depuis les débuts du groupe, elles ne laissent pas de sidérer (même si, il faut bien l'avouer, elles ne plaisent pas à tous ni toujours). Du coup, ce nom apparu à l'époque où les noms à rallonge étaient en vogue, comme I Love You But I've Chosen Darkness ou Clap Your Hands Say Yeah!, me semble plus pertinent et moins pompeux que beaucoup d'autres. Il dit exactement ce qu'est la musique kaléidoscopique de Nine Types Of Lights.

La pochette du nouvel album n'est peut-être pas très belle, mais elle aussi est à l'image de leur musique: des éclats de verre coupants, des formes brisées au tranchant acéré. A première écoute, une chanson de Tv On The Radio surprend toujours par sa mise en place rythmique, son coté anguleux et haché. Caffeinated Consciousness, dont vous avez sans doute compris qu'il était le sommet de l'album, prend de cours l'auditeur parce que le riff de guitare - au passage, pour me fendre d'une expression journalistique, le riff le plus massif depuis Reuters de Wire - arrive en décalage et brise le morceau à coups de pilons électriques. Mais l'album regorge de ces moments inattendus.

Considérant cette étrangeté, je me demande qui est le Brian Eno du groupe. Car il y a un peu de lui dans ces constructions musicales anguleuses, ces ambiances fraîches, cette douceur de rosée humide sur Krane Killer. Tv On The Radio est aussi créatif que peut l'être Another Green World.
Certains trouvent pourtant que leur nouvel album rentre dans les rangs. C'est faire trop de crédit aux impressions laissées par un premier effort audacieux mais imparfait, comme peut l'être toute tentative d'esquisser un geste nouveau. Avec leur dernier album, ils touchent au but. Quel intérêt y aurait-il à toujours innover si c'est pour ne jamais exploiter l'innovation? Le but d'une nouveauté n'est-elle pas d'atteindre sa perfection, de se muer doucement mais surement en nouveau classicisme?
Quand j'écoute la mal nommée Second Song, idéalement placée en ouverture d'album, je me rends compte que Tv On The Radio n'est pas loin de réussir cette gageure. L'intelligence du choix du premier morceau en est toujours un signe.

PS: pour une chronique exhaustive qui tienne compte de tous les aspects du disque, il faudrait également dire un mot du film. J'avoue ne pas éprouver le moindre intérêt pour ces choses-là. Le principe a déjà été mis en œuvre par Archie Bronson Outfit et Beach House l'an passé, avec un succès limité, pour rester poli.

samedi 23 avril 2011

Blood Pressures

Un nouvel album des Kills est nécessairement un bréviaire de la mode et de la pose, une forme de statuaire moderne en même temps qu'un affront à la modestie. VV a toujours pris des allures de femme panthère, avec sa belle chevelure noire ardente et sa voix féline, tandis qu'Hôtel tend à devenir, de plus en plus et sans doute sous l'influence de Kate Moss, un dandy savamment débraillé et ténébreux. Si je me fiais à mon instinct d'austérité et de simplicité, je détournerais le regard devant cette expression, même élégante, de la vanité. Et pourtant, en ces temps de vache maigre, aucun morceau n'a pu me faire l'effet ravageur et roboratif de Future Starts Slow. De nouveau, pendant quelques minutes, une excitation primaire bouillonne en moi, toute contenue. L'objectif d'Hotel est atteint: garder un rythme de métronome qui maintient les sens en alerte sans les contenter, qui ne laisse jamais repu mais toujours en éveil. Pris au dépourvu, je reste fasciné, au sens littéral du terme, comme sous le joug d'un pouvoir supérieur. Les meilleurs œuvres exercent sur nous une sorte de tyrannie, c'est quelque chose que j'ai appris d'un excellent écrivain contemporain et dont on peut faire les frais chaque jour. Au moment où ce sentiment, fugace, disparaît, je m'aperçois de tout ce que les Kills peuvent avoir d'agaçant: la filiation rêvée de Hotel à une certaine anglophilie, snob et décadente, la séduction ostentatoire de VV, objet de convoitise et créature désireuse, cette tension sexuelle voulue qui se fond dans le rabâchage ambiant et monotone du désir dans les médias... Cela n'est pas à mon goût, en principe. Mais les principes et les goûts... A la réflexion, si les Kills me plaisent tant, c'est peut-être en dépit de tout cela, malgré la hype que leur prestance semble attirer et réclamer comme un droit naturel, parce qu'il y a, derrière l'image de mode dont la presse féminine raffole, une deuxième image, plus dure, plus persistante, celle d'une virilité, d'une force brute, écrasante comme le son des guitares (rouleau compresseur, mon style préféré), l'expression d'un instinct insoumis et primaire, d'une violence sourde. L'imagerie rock, chez eux, se substitue inutilement à ce qu'il y a d'inné, de viscéral dans leur approche du son. J'irais jusqu'à dire qu'à force d'afficher l'image de la tension, on en vient à croire qu'elle est surfaite, alors que non, elle est bien là, authentique, oppressive, martiale.
Et puis, je ne le cacherai pas, j'aime ce groupe pour ce qu'il a de typiquement américain. Hotel a beau se se la jouer dandy anglais (Bryan Ferry? Ray Davis? Pete Doherty?), il ressemble plutôt à Johnny Cash ou à Elvis Presley, sans compter un petit air de gangster hérité du cowboy des films de John Ford (un lien de parenté imaginaire avec le doc' Holliday de La Poursuite Infernale).

Pour mieux sentir tout ça, voici une vidéo éloquente, filmée pour la BBC.