La chanson de la semaine

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samedi 13 février 2010

The Leisure Society


L'Angleterre jalouse-t-elle Fleet Foxes? Est-ce bien raisonnable? Le folk parquet ciré avait déjà deux représentants, outre Atlantique, Fleet Foxes et Midlake. Voici un troisième groupe du même gabarit, mais qui nous vient d'Angleterre. Peu d'influences britanniques chez eux, on les trouve plus proches d'un Neil Young assagi (only love can break yout heart a manifestement inspiré the last of the melting snow) que de Fairport Convention ou Bert Jansch. Malgré leur aspect trop poli, the Leisure Society livre tout de même un album plaisant et - parfois - parcouru d'instants de magie.

Ne vous fiez pas à leur allure imberbe; ils ne sont pas tous débutants. Le chanteur Nick Hemming est sur le circuit indé depuis 1993 - qui le savait? Il est possible que The Sleeper, œuvre mineure mais rassurante, lance enfin sa carrière. L'expérience - car on sent le travail à l'œuvre - lui a permis de sortir un album folk très finement ouvragé, ourlé d'arrangement aussi sophistiqués que chez les Moody Blues; dans la mesure où il ne semble pas avoir un tempérament à danser sur les tables, j'ose dire que c'était le mieux qu'il pût faire.

Cheminant sur des sentiers discrets et fleurissants, The Leisure Society a réalisé ce genre d'album très accompli, où chacun a visiblement donné le meilleur et s'est mis en quatre pour cueillir les plus belles pousses. Le bouquet est odorant, mais plus souvent décoratif que vraiment enivrant. Que cela n'empêche pas le lecteur d'écouter A fighting chance, la très bonne introduction de l'album, ainsi que l'étonnant We were wasted qui ressuscite Tim Buckley. Ce n'est pas que the Sleeper se complaise dans le passéisme - critique bête d'ailleurs, puisque le folk connaît par définition peu de marges d'évolution - mais le sentiment que l'anecdotique laisse momentanément place à quelque chose de plus profondément touchant, de mûr, de précieux est pour le moins troublant. Considérant la bonne tenue de l'album, qui ressort agrémenté d'un disque bonus (avec l'instrumental the wayfarer, peut-être la plus belle chose du groupe), et ces quelques moments supérieurs qui l'émaillent, je pense devoir le conseiller en priorité à ceux qui croient que le dernier Midlake est un bon disque. Les autres feront selon leur sensibilité. Il semble peu probable qu'on écoute tous les jours Leisure Society - mais d'un autre coté, il semble peu probable aussi qu'on n'en ait jamais besoin. Qui n'a rêvé de se trouver allongé dans l'herbe à loisir et de goûter à la dolce vita?

PS: Et puis de toute façon, j'aime le banjo!

mercredi 4 novembre 2009

Seven Songs Shaping My Fall


Sept, nombre favori des superstitieux, moins ambigu que le treize et plus pratique pour une playlist rapide. Je joue le jeu, proposé par Thanu, du blog There's Always Someone Cooler Than You (ce qui est vrai). Le principe est simple: lister 7 chansons que vous écoutez beaucoup en ce moment. Pour plus de détails, voici l'intitulé exact:

List seven songs you are into right now. No matter what the genre, whether they have words, or even if they’re not any good, but they must be songs you’re really enjoying now, shaping your life. Post these instructions in your blog along with your 7 songs. Then tag 7 other people to see what they’re listening to.

Idéalement, je souhaitais proposer un lecteur regroupant les chansons mais l'une d'entre elle n'était pas présente dans la version désirée.

1 - Wedding Bell (Beach House)

Dans la suite logique de ce que j'écrivais récemment, voici le premier très beau morceau du très bel album de Beach House, Devotion. Vous comprendrez mieux pourquoi ma chronique était très métaphorique. C'est indescriptible.

2 - Tell My Mom I Miss Her So (Ryan Bingham)

Même si je n'aime pas autant son deuxième album, cette chanson, qui en est extraite, est pour moi l'une de ses meilleures, juste derrière Southside of Heaven.

3 - Anyway That You Want Me (Spiritualized)

Puisque je l'ai choisie pour figurer dans la section chansons en or (qui ne sont pour le moment qu'au nombre de cinq), vous vous en ferez vous-même une idée.

4 - Travelling Man (Bert Jansch)

Une bien vieille chanson (1973), remasterisée récemment pour la réédition de L.A.Turnaround. Aussi belle que, à tout hasard, Needle of death. Mais après avoir vu la vidéo de l'enregistrement en studio, celle-ci s'est attirée mes faveurs.

5 - Hellhole Ratrace (Girls)

Deux branleurs de première, avec pour obsession vraissemblable les filles, la gnole, les filles et un peu la gnole. D'habitude, ça m'indiffère. Mais ayant grandi dans les années 90, je me sens en territoire connu avec eux. Leur son me plaît beaucoup et, au-delà, mine de rien, il y a de la mélodie.

6 - More News From Nowhere (Nick Cave and the Bad Seeds)

Depuis trente ans, et après des débuts post-punk dont je suis moins friand, Nick Cave est toujours un caïd. Je fais partie de la proportion d'amateurs qui préfèrent justement des morceaux comme celui-ci à From Her to Eternity. Et il faut visionner le clip, c'est très bien fait.

7 - Catch the Wind (Donovan)

La voici la dernière, celle que je n'ai pas voulu faire écouter. Entendons-nous bien: la version single, celle qui fait deux minutes et quelques, est selon moi très moyenne. En plus, il essaie de chanter comme Dylan, alors qu'il a la chance d'avoir une voix très pure. Préférez la version de 5 minutes, celle des bonus de Hurdy Gurdy Man; le final est somptueux. On y entend de la batterie, de la passion et des envolées vocales.

Découvrez la playlist seven songs shaping my fall avec Spiritualized


Sont invités à poursuivre la chaîne:

hanskilledwildcat
the music rainbow
la musique à papa
le choix de Mlle Eddie
musique-indie
windingtree
homesick in paradise

mercredi 7 octobre 2009

Qu'est-ce qui fait que je ne suis pas anglais?


L'anglophilie. Une maladie française, pandémique. Je précise que la promotion quasi exclusive de la musique américaine sur ce blog est également une pathologie, relativement handicapante quand on vit à quelques brassées de l'île des Beatles, mais à une trop grande distance du continent dit "instinctivement réactionnaire". Notez, il y a une scène folk à Lille. Les choses vont bon train. Moi qui croyais qu'ici il n'y avait que des métalleux (proximité de la frontière belge oblige) et des ska-punk bien encombré de leurs heineken... Ici, c'est l'Angleterre des Flandres. Paysage gris, industriel. Et après on s'étonne de l'influence de la musique anglaise. Il n'y a pas que la distance qui fait.

Je m'étais un peu énervé récemment, dans un article. Substantiellement, je disais que la personne qui écrit ce billet n'a pas beaucoup de sympathie pour le rock anglais en général et encore moins pour le mélange ska et rock qui a déferlé dans le pays circa 80.
"Heureux ceux qui vivent dans des zones épargnées où, selon toute vraisemblance, on ne rencontre pas à chaque coin de rue des fans des Clash et de ska-punk. Ici, dans le Nord de la France, c'est une invasion barbare. J'ai l'impression de vivre chez les Huns et les Ostrogoths. Et ma foi, c'est un peu ça. Je ne veux pas dire que c'est forcément mieux ailleurs, mais la proximité avec la Grande-Bretagne entraîne des réactions de rejet que je ne contrôle pas toujours".

Pourtant, à y regarder de plus près, je me suis un peu fourvoyé. Bien sûr qu'il y a des groupes anglais que j'aime! Et, pour me racheter, je me suis dit que je devrais les énumérer.
1° Les Beatles 2°John Lennon 3° Paul McCartney 4°George Harrison 5°...Ringo Star. Non, je déconne. Pour le dernier du moins.
En vérité, c'est plus compliqué.

Tout d'abord, une personne vraiment éclectique n'a que faire des genres, étiquettes trop commodes pour être véridiques, trop cloisonnées pour les esprits larges. Je recommande moi-même l'éclectisme, ne serait-ce que pour l'hygiène mentale. Savoir apprécier tout ce qui vient à soi, sans distinction autre que le potentiel, la qualité, c'est avoir fait un pas de géant vers le contentement intérieur. Mais bon, on n'en est pas tous là. Et comme je cherche dans la musique à creuser un petit sillon qui me fascine depuis bien longtemps, je me tourne, non vers des artistes, mais vers le nom générique qui trace le sillon avec moi. Les artistes sèment le blé, un par un, mais aucun n'est finalement aussi remarquable que le blé qu'il a fait germer et aucun blé n'a à lui seul la qualité d'ensemble du champ. Voilà pourquoi ma première réflexion m'amène à aborder un genre. Une vue large, un panorama, un amour pour la sériation plus que pour l'unité, voilà à peu près ce qui définit l'état moral d'un critique, même amateur. S'il y en a ici, ils confirmeront surement ce point.

Le premier genre qui me vient à l'esprit, le folk-rock pour faire simple, n'a pas en Angleterre la popularité qu'il connaît outre-Atlantique. Le seul motif qui me rende cette lacune intelligible serait la concentration de la population dans un espace restreint, par rapport aux USA encore partiellement dépeuplés.
La mythologie des grands espaces colore en effet cette musique d'un feeling particulier. Elle a infusé jusque dans l'esprit des citadins des grandes mégalopoles: Damien Jurado, de là où il est, Seattle, parle pour les gens du Texas. Et c'est pourtant à une grande distance. Comme si les Anglais parlaient pour... les suisses? On peut supposer qu'il n'y a pas en Angleterre ce sentiment des distances. Le leader des Byrds, R.McGuinn, disait qu'il avait apporté à la pop anglaise le sens de l'espace et de la lumière propre à l'Amérique. Magnifique. En quelques mots, le propos est résumé.

Il y a pourtant en Angleterre des groupes folk-rock. Tout d'abord, peu nombreux, ceux qui s'inspirent ouvertement des ricains, comme El Goodo, qui a piqué son nom à un titre de Big Star. Les Wave Pictures, sur leur dernier disque, ne sont pas toujours loin de la country. Et les Stones ont eu leur période américaine (d'ailleurs très riche). Sans oublier l'inévitable "house of the rising sun" des Animals.
Mais il y a aussi le folk-rock purement anglais, comme celui de Fairport Convention, un de mes groupes préférés. Richard Thompson est peut-être allé trop loin dans l'approche folklorique, mais en faisant remonter à la lumière les racines irlandaises, il a permis de renouer des liens entre la tradition celtique et la chanson pop qui y prenait, sans trop le montrer, ses sources. La country elle-même vient de là, et les américains sont souvent les premiers à le rappeler et à rendre hommage au Royaume-Uni. Pourquoi si peu de folk-rock anglais alors? Pourquoi les Byrds ont-ils semé plus que Fairport Convention?

En fait, il y a un défaut de popularité. Des chanteuses folk anglaises par exemple, il y en a eu beaucoup. Vashti Bunyan, Sandy Denny, la chanteuse du groupe Tree, celle de Pentangle... Mais honnêtement, la plupart ne sont plus écoutables aujourd'hui. Le mouvement folk anglais des années 60 a laissé bien des noms sur le carreau, la faute à trop de maniérisme. Très peu de musiciens/chanteurs sont restés: Donovan, dont je parlais hier, Bert Jansch, John Renbourn, Richard Thompson, Sandy Denny... Citons encore Van Morrison, le plus important. On peut ajouter Kevin Coyne, vraiment méconnu. Plus tard, on a eu Billy Brag et Holly Gollightly. Mais ça ne sera jamais aussi impressionnant qu'une longue liste d'artistes folk-rock americains, au premier rang desquels Dylan, Neil Young, etc.
Pour clore le chapitre folk-rock, j'ajoute que je suis preneur si vous avez la moindre suggestion à me faire, et notamment parmi les contemporains. Je serais curieux de voir à quoi ressemble la scène folk en Angleterre en cette fin de décennie.

Maintenant, considérons un autre genre: l'indie-rock. J'ai écouté les Pixies, j'ai une curiosité pour Pavement, j'ai grandi avec Nirvana (et les Smashing Pumpkins j'avoue). J'aime Yo La Tengo, le BJM, les Warlocks, Galaxie 500, etc. Et là, je me prends une claque en croyant que tout cela dérive uniformément d'influences américaines alors que... si les Pixies ou Pavement sont indéniablement américains dans leur approche du son, le BJM ou Galaxie 500 viennent en droite ligne de Spacemen 3, de Jason Pierce qui, contre toute vraisemblance, est anglais.
Incompréhension: comment se fait-il que pendant toute une décennie celui qui a été l'un des meilleurs compositeurs anglais ait engendré exclusivement de l'autre côté de l'Atlantique tandis qu'aucun groupe british, à ma connaissance, n'a revendiqué la moindre filiation avec Spiritualized ou Spacemen 3, ni même du goût pour ce genre de musique? Méconnu dans son propre pays? Très sérieusement, le peu d'influences de groupes comme Spacemen 3 ou My Bloody Valentine dans l'Angleterre des dernières années laisse songeur. A croire que tout le monde était absorbé par les sixties revisited... A moins que Jason Pierce ne soit lui-même une exception au RU. Et c'est fort possible quand on mesure cet étrange mélange de rock, de blues, de gospel...

Le blues. Venons-y. On ne peut pas dire que l'Angleterre n'ait pas eu son moment blues. Au contraire. C'est écrit dans le cahier des charges. Cream, Clapton, John Mayall, beaucoup plus tard Mark Knopfler. Rien de méchant en fait. Mais ce cas d'école est révolu. Entend-on encore parler de blues-rock? Le blues-rock d'aujourd'hui, ce sont les Black Keys, Radio Moscow et les White Stripes qui s'en chargent. Ah...il y a quand même les Kills... non, ils sont à moitié américains.

La nouvelle génération rock est en fait ce qui a cassé la baraque ces dernières années. Comme le punk-rock (Clash, Sex Pistols), comme le post-punk (Wire, P.I.L), la new-wave (Echo and the Bunnymen, Joy Division, the Cure), le brit-rock (Oasis, Blur, Suede, Pulp), c'est au tour du rock nouvelle génération (à défaut d'un autre nom) de se faire une place dans l'inconscient collectif des hommes d'aujourd'hui. Libertines, Cribs, Arctic Monkeys, Franz Ferdinand, Rakes, Art Brut, Horrors, Futureheads, je ne vais pas tous les citer, mais ils sont nombreux à avoir recueilli un peu ou beaucoup de succès ces dernières années. Alors, bien sûr, certains sont très bons, et donc respectables. Qui pourrait prétendre que les Libertines furent nuls? Mais ce n'est pas la source où je m'abreuve, j'ai de l'estime pour eux sans avoir de goût. Par conséquent, quand je vais du coté des anglais, je cherche ce qui est en marge, la seconde zone, mineure mais plus adaptée à mes inclinations. Le graal de poche en somme. Ce n'est pas un fait exprès, mais une conséquence collatérale du succès de ce type de musique dominant.

Mais alors... que resterait-il à l'Angleterre si jamais elle voulait me séduire, m'absorber dans sa masse? Il y a bien quelque chose. C'est la dernière ressource. Un truc qui lui appartient en propre, jamais imité ailleurs. La particularité anglaise. Le pudding? Non, la pop. La pop vraiment pop, consensuelle mais subtile, à deux doigts de la variété mais gracieuse dans son équilibre fragile. Tout d'abord, il y a les Beatles, mais ça on le sait déjà. Je ne parlerai pas des Bee Gees, là c'est trop, trop de chantilly. Les Kinks sont bons, mais il faut les prendre quand ils ne sont pas trop ironiques, pas trop décalés. Ils peuvent être effroyablement british, genre cup of tea et Oscar Wilde. A Well respected man néanmoins ne tardera pas à figurer dans ma liste des chansons en or. Mais ce ne sont pas ces groupes qui font l'objet de mon intérêt. En fait, il y en a trois en particulier. D'abord, Prefab Sprout - et encore, seulement pour un album (Steve McQueen), mais quel album! A supposer même que ce disque fût une exception, une plante rarissime et exotique, je trouverais encore le moyen de croire qu'il résume l'Angleterre, qu'il est à lui seul l'Angleterre. Quiconque a écouté Goodbye Lucille peut-il me contredire? Et qu'il soit proche de la variété ou peut-être noyé dedans jusqu'au cou m'importe peu. Si la variété, c'était Paddy McAloon sur les ondes, je mettrais Rtl2 tous les jours.
Ensuite, un peu moins bon, mais quand même ravissant, il y a le cas des Pale Fountains (et de Shack). Encore un grand moment d'élégance. Sorti en 1984, année de ma naissance, Pacific Street reste un disque de grand talent. Unless, par exemple, avec ses synthés pourris, résiste à toutes les modes. Mais la chance est d'avoir encore aujourd'hui un groupe de ce niveau, quoique plus timide: Belle and Sebastian. Beaucoup les trouvent mièvres et niais. Mais si vous avez lu mon post sur Donovan, vous devez savoir que je ne condamne jamais arbitrairement un peu de mièvrerie. Et d'ailleurs, je n'ai jamais vraiment cherché à comprendre ce que chantait Stuart Murdoch. Les mélodies, imparables, me suffisent.
Si vous avez, dans cette veine, des suggestions, je réitère ma demande. Rien ne me plairait davantage que de faire tomber mes préjugés sur l'Angleterre et de la voir sous un autre jour, plus diversifié.(1)

En attendant, voici un petit florilège de mes disques et groupes anglais préférés:

Steve McQueen - Prefab Sprout
Pacific Street - the Pale Fountains
Parachute - the Pretty Things
Sticky Fingers - the Rolling Stones
Belle & Sebastian
the Beatles
Spiritualized
Astral Weeks - Van Morrison
Spirit of Eden - Talk Talk
What We Did On Our Holidays; Unhalbricking ; Liege and Lief - Fairport Convention

Mais aussi, dans une moindre mesure : Donovan, the Coral, Badfinger, the Animals, Richard Hawley, Jesus and Mary Chain, the Cure, Stone Roses, Pink Floyd.

(1) Pour prévenir les remarques concernant un éventuel oubli, j'ajoute que je n'aime pas énormément les Smiths.

mardi 6 octobre 2009

des chansons en or (4)


Vous allez me dire gâteux mais n'importe. Cette chanson est selon moi une des dix plus belles au monde, en même temps qu'une des plus niaises dans sa forme (car l'intention, elle, est délicate). Ce n'est pas sa plus connue (qui n'est d'ailleurs pas terrible - mellow yellow) et il s'agit en outre d'une dédicace, à Derroll Adams, alias le "banjoman", qu'on trouve à la fois sur l'album A Gift from a Flower to a Garden et sur le tribute à Adams.
Ce dernier était (il est mort à l'orée de la décennie) un chanteur country discret, qui avait émigré en Belgique, peut-être en raison de ses idées communistes. Il avait sympathisé avec Donovan Leitch, voire l'avait parrainé, à l'époque où celui-ci souffrait de la comparaison avec Bob Dylan. Alors que la presse se moquait facilement de son air candide de gamin attardé, Adams avait quant à lui réservé toute sa considération au troubadour écossais, qui le lui avait rendu sur ce superbe hommage, une des seules compositions originales d'un disque majoritairement constitué de reprises.

Ce n'est pas une maigre surprise que de constater la suprématie musicale de Donovan sur tous les autres invités ici présents. Peut-être serait-ce aller trop loin que de lui attribuer aussi le mérite de surclasser Adams, son mentor. Pourtant... Ce n'est pas qu'il faille diminuer le talent du banjoman. En fait, il était sans doute meilleur parolier, mais la musique country, nourrie de ses lieux communs, n'a pas exactement l'effet désiré sur l'auditeur européen lambda. Aussi, vue de loin, toutes ces chansons tendent musicalement à se ressembler. Seule tranche cette tendre rêverie, longue et répétitive adresse aux... étoiles de mer, auxquelles Donovan demande des nouvelles de son cher expatrié (bring me word of a banjoman/With a tatoo on his hand).

J'imagine déjà les têtes de mes lecteurs. Donovan parle aux étoiles de mer dans sa chanson? Est-il sorti de l'enfance? Prévoyait-il que les mômes joueraient un jour à Warcraft plutôt que de discuter avec les étoiles de mer? Et pourtant, qui contesterait qu'il y a, même sous une forme naïve, une réelle poésie, non pas dans le dialogue avec une étoile de mer, qui n'est qu'un artefact, mais dans la promenade d'un homme seul le long de la plage, un soir, regrettant de ne pouvoir rejoindre son ami de l'autre côté de la Manche? "Comme je serais content de venir, chante Donovan, comme je serais heureux de partir, si je n'avais pas mon travail à faire et ma face à montrer. Mais je dois me rendre à l'intérieur des terres." C'est déposé d'une voix douce et empreinte de gratitude. Heureux comme un beau jour et nostalgique comme l'homme qui a un pied devant et le regard derrière. La musique, elle, se contente des trois accords de rigueur, mais en l'écoutant, on a le sentiment qu'elle ne tourne peut-être qu'autour d'un accord, tant les variations passent inaperçues (et ce n'est pourtant pas un reproche). On entend tout d'abord le flux et le reflux de l'eau qui clapote. Puis ce n'est rien d'autre qu'un accompagnement de guitare acoustique. Le milieu du morceau voit quand même arriver un banjo (le fameux banjo) et une basse. Rien de plus. Des couplets, pas de refrain. C'est véritablement ce qu'on peut appeler une ballade. Chaque couplet, ou presque, se termine par "the banjoman, with a tatoo on his hand", ajoutant à cette impression hypnotique de ritournelle. Avec l'image de l'eau qui avance et recule, la répétition des mêmes termes à intervalle régulier, la douceur du chant, vous comprendrez que l'auditeur se laisser bercer par une impression de balancement et de flottement très agréable. C'est une musique à écouter comme une berceuse - et passé un certain âge, il y en a qui n'aiment pas ça - mais combien sont touchantes comme celle-là?

EPISTLE TO DERROLL, Donovan, 1966
Banjoman: a Tribute to Derroll Adams, 2002

samedi 26 septembre 2009

L'Automne


Les grandes vacances ont été longues. Où était-je parti si longtemps? En Indonésie? En orbite autour de la Lune? 20 000 lieux sous les mers? Je vous fais grâce des détails. Maintenant que je suis de retour aux affaires, entrons dans le vif du sujet. L'automne pointe à peine le bout de ses feuilles que Noah and the Whale nous invite aux premiers jours du printemps. On le saura pour l'an prochain. Sauf que, à bien y réfléchir, ça sent aussi l'automne...cette mélancolie...le dénuement des chansons... Le groupe s'est éloigné de la pop playmobil des débuts. Souvenez-vous, ce titre, 5 years time, c'était la Bamba pour les empileurs de lego de la pop music. Rien de bien intéressant. Mais cette fois, il y a une curiosité. Elle vient à la fois d'une maturité nouvelle, grave autant que légère, et de la distanciation affectée par la voix de Charlie Fink. Par sa manière de la poser, sobrement, sans chercher la mélodie, il nous rappelle Bill Callahan, autre folkeux à avoir sorti cette année un disque de...rupture. Coïncidence, j'en parlais ici-même il y a quelques mois, Bill Callahan s'est lui aussi fait plaquer et a sorti un disque en conséquence. Les climats ne sont pas identiques, mais les voix sont proches cousines. Est-ce l'effet universel de la rupture? On a pu reprocher (du moins les gens heureux ont reproché) à Charlie Fink sa mélancolie, le ton plaintif de son chant. Mélancolique, son disque l'est surement, mais dire que sa voix est plaintive est presque un contre-sens, il y a dans son timbre un air de "je n'y touche pas" qui le rend particulièrement attachant et qui confère à ce disque monotone et bleuté sa touche de légèreté, son parfum printanier, son odeur de lilas à peine perceptible. Rien que pour ça il mérite l'attention, alors que d'un autre côté, il faut avouer que onze morceaux du même tonneau peuvent lasser, même s'ils sont entrecoupés par les absurdes choeurs de Love of an Orchestra, sorte d'intermède hideux qui vise à chapitrer l'histoire sentimentale que le disque déroule tout du long. C'est un point important, pour tous ceux qui s'intéresseront aux paroles, de savoir qu'il s'agit d'un album concept narratif et linéaire: le temps passe et apporte avec lui de nouvelles réflexions aux atermoiements de l'amoureux. C'est une eau qui court, mais avec des remous ça et là. Le premier morceau porte en germe tous les accomplissements futurs (l'eau est la même à la source) mais il interpelle d'autant plus qu'en début d'album on est troublé d'entendre cette voix si distante et si calme. Evidemment, on s'habitue (un peu trop) vite, mais il y a encore de beaux moments, comme I Have Nothing, My Broken Heart ou Blue Skies. A écouter au moins une fois, en fin d'après-midi, au calme.

THE FIRST DAYS OF THE SPRING
Noah and the Whale
Mercury, 2009

lundi 6 avril 2009

Des chansons en or (1) - Crazy Man Michael

Une rubrique qui s'ouvre. Peut-être la plus importante. Depuis qu'internet permet à tout le monde d'écouter de la musique gratuitement (de façon légale ou pas), la notion d'album perd quelque peu de sa pertinence. Ajoutons à ce phénomène l'émergence du lecteur mp3, l'i-pod, et sa segmentation parcimonieuse de la musique. Chacun se crée sa compil' et d'un coup des albums complets se trouvent déplumés. Le remplissage n'a vraiment plus de place. L'inconvénient, c'est que les artistes sont condamnés à l'immédiateté: les morceaux qui prennent du temps à se savourer sont vite éliminés alors qu'une écoute attentive du disque intégral permet de leur laisser la chance d'éclore. Nous ne parlerons pourtant pas de ces semi-réussites, qui jalonnent souvent les meilleurs disques, mais, en partie par goût de l'excellence, en partie par désir d'aller à l'essentiel, des chansons en or, celles qui justifient l'amour qu'on a pour un groupe ou un artiste, en dépit de carrières en dents de scie.
La première d'entre elle ne sera pas américaine, contrairement à ce que la ligne directrice du blog donnait à croire. Le folk anglais correspond par ailleurs à la véritable et lointaine origine de toutes les musiques folk anglophones, y compris la musique traditionnelle américaine qui n'aurait pas vu le jour sans un croisement entre les rythmes africains (dont la présence s'explique évidemment par la traite des esclaves noirs) et les mélodies irlandaises importées par les colons. Au moment où, dans les années 60, l'Amérique connaissait un revival folk, souvent contestataire (Dylan, Hardin, mais auparavant Seeger, Adams...), l'Angleterre elle aussi commençait à revisiter son héritage populaire. Aujourd'hui, ce genre d'initiatives serait en France vite déconsidéré pour cause de régionalisme, ce qui n'augure généralement rien de bon sur le plan politique, mais à l'époque les figures de la scène folk sont progressistes et redonnent vraiment un coup de neuf à cette musique ancestrale. Cependant cette scène devient elle-même l'occasion d'un certain purisme, que Dylan met à mal par l'électrification de la guitare. Les Byrds avaient ouvert la voie avec la reprise de "Mr Tambourine Man", sans compter, en Angleterre, le mémorable tube des Animals, "the house of the rising sun". Le folk-rock vient de cette électrification de la musique folk. En Angleterre, à la suite des Byrds, c'est toute une génération de groupes, dont sont issus quelques fameux guitaristes (Bert Jansch, John Renbourn et, surtout, Richard Thompson), qui se lance dans ce style électro-acoustique. Evidemment, tradition oblige, les airs irlandais sont à l'honneur. Un peu trop peut-être. Après quelques années seulement, Fairport Convention, le groupe phare de cette scène anglaise, s'éloigne de ses influences premières (B.Dylan, Byrds, L.Cohen, G.Clark, T.Buckley...) pour s'engouffrer dans l'adaptation quasi exclusive d'airs folkloriques, sous l'influence conjointe de la chanteuse Sandy Denny, de Richard Thompson et du violoniste Dave Swarbrick. Cela donne, pour commencer, l'album Liege and Lief, le dernier de la période moderne et en même temps celui qui entame la carrière dans la musique traditionnelle. Album charnière, parfois légèrement envasé dans les flonflons à l'irlandaise, mais encore brillant et surtout illuminé par l'association des deux virtuoses et de la chanteuse. Les albums suivants étant pénalisés par des changements d'effectifs, je n'en parlerai pas. la carrière du groupe, pour moi comme pour beaucoup de fans, s'arrête là. C'est sur Liege and Lief qu'on trouve le chant du cygne de cette période de grâce: "Crazy Man Michael". D'autres auraient choisi le plébiscité "Matty Groves", mais "Crazy Man Michael" est plus court, plus condensé, il ne s'égare jamais, et surtout, c'est un pur moment de mélancolie. Les notes du livret (pour la réédition) rendent hommage aux archivistes Cecil Sharp et Francis James Child, qui ont tous deux largement contribué, à la fin du XIXème, à la résurgence de la musique folklorique anglaise. C'est peut-être dans ces recueils de chanson qu'ont puisé les membres de Fairport Convention; pour autant "Crazy Man Michael" n'est pas l'adaptation d'un air ancien, mais une composition neuve, qu'on doit autant à Richard Thompson (qui avait déjà prouvé ses talents de compositeur sur, par exemple, "Meet on the Ledge") qu'à Dave Swarbrick, dont le solo de violon a touché ma fibre sensible d'une façon très particulière, semblant ramener à la mémoire une vie qu'on n'a pourtant pas vécue. La guitare électrique n'égrène ensuite que quelques notes, mais couplées aux arpèges de la guitare acoustique qui, à ce moment, se densifient, cela donne quelque chose d'infiniment beau et spirituel. Les paroles sont visiblement allégoriques, bien que je ne comprenne pas tout, mais, comme on sait peut-être, je n'accorde pas tellement d'importance au sens des mots. J'écouterais de la chanson française si c'était le cas. La musique et le texte sont deux dimensions différentes dont j'ai souvent du mal à tisser les liens: d'un coté, une poussée émotive, biologique presque, de l'autre un rapport intellectuel aux mots. Le mariage n'est pas toujours consommé. Je crois qu'il l'est pour "Crazy Man Michael". Bien sûr, la tension dramatique du texte, sa noirceur gothique également, ne sont pas directement évoquées par la musique, plutôt contemplative et doucement planante. Mais la tristesse de l'accompagnement indique sans conteste que quelque chose s'est perdu qui sera sans retour; le fruit est gâté. Or c'est bien d'un acte irrémissible dont il est question, pour lequel le personnage est condamné à l'errance perpétuelle, ce qui correspond à l'atmosphère mélancolique de cette splendide divagation musicale.

Crazy Man Michael
LIEGE AND LIEF
Fairport Convention
Island, 1968