La chanson de la semaine

samedi 24 octobre 2009

Beach House, les vagues sont tristes


Trois disques résument idéalement la vie d'un garçon de plage: Pet Sounds des Beach Boys, pour l'après-midi, The Wolfking of LA, de John Phillips, pour le coucher du soleil, et enfin, Devotion, de Beach House, lorsque la nuit est tombée. Le premier rayonne de l'enjouement des plaisanciers, le second accompagne le marcheur solitaire le long de la plage, au crépuscule, le troisième achève de le plonger dans la nuit. Devotion est comme un rêve habité par l'absence d'un être cher, ou encore un visage incertain de son émotion, figé entre le sourire et la tristesse. C'est un disque parfois douloureux à l'écoute - mais aussi l'un des plus beaux, ce qui arrive parfois de paire.

Je ne sais pas exactement ce qui incite à découvrir Beach House, au-delà d'une écoute timide et décevante sur youtube. Le bouche à oreille y est pour quelque chose, mais peut-être aussi les chansons font-elles insidieusement leur effet, tranquille et durable, pas assez pour emballer du premier coup, mais suffisamment pour tenter d'y revenir, avec la même curiosité insatisfaite. Le bien qu'en pensent les gens de Mgmt m'a, au passage, définitivement résolu. On peut jaser sur l'innovante vulgarité de leur concept, mais leurs influences, quant à elles, sont non seulement propres mais rares. Citer Let It Flow (Spiritualized) comme chanson préférée, c'est me tendre la main. J'ai donc décidé d'écouter en entier, pour de vrai, un album de Beach House. Je l'ai même acheté.

Tout d'abord, je peux confirmer que les premières impressions n'ont rien de renversant. Mais Devotion n'est pas un disque à écouter nécessairement d'une oreille attentive. Il appartient à cette catégorie précieuse des albums qui vous prennent par surprise et changent votre vie sans fracas. Vous ne saviez pas pourquoi vous l'achetiez, vous ne saviez pas pourquoi, exactement, vous vouliez en savoir plus sur ses créateurs. Et pourtant, il est dans votre tourne-disque et il vous enchante. Vous prenez conscience, au fil des morceaux, de sentir quelque chose se creuser en vous, une résistance fondre. C'est un sentiment que vous n'aviez pas éprouvé depuis longtemps, peut-être depuis l'adolescence: celui d'une tristesse non motivée, totalement décalée par rapport aux choses concrètes qui vous entourent. Le monde vient de passer dans un trou d'air...

Ces bizarres sélénites ont l'art de créer des mélodies étranges, lunaires et floutées, qui recèlent pourtant en leur fond un je-ne-sais-quoi de joyeux, comme une rumeur lointaine de Beach Boys voguant sur l'horizon. Si enfant, vous vous amusiez à porter les coquillages à votre oreille pour y entendre la mer, Beach House est à coup sûr le havre de paix où vous souhaiterez bientôt vous reposer.
Victoria Legrand et Alex Scaly sont sans doute des gens bizarres, un peu tristes et en même temps facétieux. On pense à des artisans discrets qui propagent un savoir-faire inédit, hors-temps et indifférent au reste du monde. C'est un peu comme si deux dresseurs de marionnettes, doux dingues itinérants, nous conviaient à leur ballet nocturne, plein de curiosités, de vaguelettes mélodiques qui vous lèchent gentiment les pieds en passant, de valses tristes et bleutées. Ou encore deux souffleurs de verre aguerris, occupés à la fabrication d'une bulle parfaitement ronde et miroitante. Vous les observez faire, bluffés, avec le sentiment fugace que ce n'est pas plus vain qu'écrire un chef d'oeuvre.
Complètement abandonné à son charme, l'auditeur repasse en boucle ce bouquet de chansons pourtant trop uni. Il n'y a pas variété de couleurs, mais une teinte si nuancée qu'elle offre au regard mille effets moirés, mille miroitements insaisissables. La seule chose qui doit vous mettre en garde contre ce disque, c'est l'impression douloureusement triste qu'il laisse parfois sur l'esprit. Influençable ou pas, on ne garde pas intactes nos humeurs quand on écoute un disque aussi impressif.

DEVOTION
Beach House
Bella Union, 2008

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