La chanson de la semaine

samedi 20 février 2010

Beach House, le 18 février, l'Aéronef de Lille


Si une chose peut sembler affligeante dans ce bas monde, c'est bien de détester l'alcool. La fumée passe encore, mais il semblerait qu'il faille venir d'un autre système solaire pour ne jamais poser les lèvres sur une chope de bière. Au cas où vous seriez dans cette situation inédite, apprêtez-vous à paraître suspect. On semble toujours un peu coupable quand on ne partage pas les usages du peuple. D'ailleurs, un homme qui ne buvait ni ne fumait, dans notre entourage historique, il y en a un dont les ivrognes s'empressent d'invoquer le souvenir, pour diaboliser l'austérité. Ils oublient du même coup que Lénine contrecarre Hitler.
Peu importe. Ce n'est pas le sujet. Il se trouve que sans boire un verre, j'ai obtenu des effets plus proches de l'ivresse que de la santé. Généralement, ayant le taux d'alcoolémie d'un taliban, je me souviens de ce que j'ai fait la veille. Or, quelque chose me trouble ces deux derniers jours. C'est à cause d'un concert de Beach House. Dans une petite salle, une centaine de personnes tout au plus s'étaient réunies. L'aéronef, pourtant capable d'accueillir une marée humaine, était cette fois réduit à sa plus petite configuration. Papercuts, pressenti pour la première partie, était remplacé au pied lever par Lawrence Arabia. Je me souviens assez bien de leur set, deux fois supérieur, au bas mot, à l'album, dont les arrangements très pop masquent un peu l'énergie. Pourquoi n'entend-on pas sur disque ces finals électriques et noise? Pourquoi le produit fini est-il si équilibré alors que sur scène le groupe peut s'acharner sur ses guitares et ses pédales à effets? Mystère. Passons. Le grand moment était l'arrivée de Victoria Legrand. On avait déjà vu Alex Scally traverser la salle avant le concert, incognito. Jusque là je me rappelle de tout. C'est le set lui-même qui m'apparait comme en rêve. Quelque chose m'a échappé - l'instant, comme toujours. Je ne serais pas surpris que beaucoup de gens aient ce défaut ou fassent cette expérience de la scène : à trop vouloir profiter d'un instant qu'on sait unique, l'auditeur de disques, pour qui l'éducation musicale a reposé sur la répétition du même, se trouve d'un coup propulsé au cœur d'un événement ponctuel dont il n'arrive pas à jouir pleinement, absolument. Il ne parvient pas à épuiser la sensation, comme il le fait généralement avec le disque et la vénérable touche repeat. Il sort donc du concert avec la sensation étrange de s'être extirpé d'un rêve. Une parenthèse enchantée se referme. Sur le coup, malgré une légère frustration, l'expérience reste roborative et, dans un sens, assez puissante. Beach House ce soir-là a - autant être cash - joué magnifiquement. Ou plutôt devrais-je dire que Victoria Legrand était magnifique. Pour toutes les raisons qui peuvent magnifier quelqu'un.
Elle chantait comme sur disque, mais avec une nuance en plus, une envergure mieux révélée, s'il en était besoin. Un petit bémol gâchait néanmoins le plaisir: le volume, comme toujours, était trop fort, même pour ce genre de chansons. En cela, les amateurs de musique classique ne peuvent comprendre tout à fait la préférence des fans de pop pour l'enregistrement; eux qui bénéficient d'une acoustique parfaite et d'une performance travaillée des mois durant à la manière d'une orfèvrerie ont toutes les raisons de penser que la musique, au sens plein du terme, n'existe pas en dehors des concerts. Il n'en va pas de même pour nous qui subissons les aléas de la sono, des interprétations d'amateurs et une ambiance agitée où tout le monde est debout et serré. Beaucoup de facteurs peuvent en effet détourner notre attention de la musique elle-même et, de fait, un grand nombre de personnes sont là pour l'ambiance. Quelques filles, au premier rang, dansaient avec une passion réelle - leur visage était radieux, l'une d'elle gardait les yeux fermés et souriait, se dandinant avec nonchalance et d'amples mouvements sensuels. Son sourire exprimait l'amour. Legrand elle-même s'agitait parfois sur son clavier. Malgré l'admiration, je restais statique. En cela bien français, je me demandais s'il fallait danser ou pas. C'est un choix cornélien. D'un coté, ce n'est pas exactement le genre de musique qui favorise l'agitation (Lawrence Arabia était, de ce point de vue, plus adéquat), de l'autre je suis trop cérébral pour ne pas avoir l'impression, ce faisant, d'être un singe savant. Il y a des attitudes qui ne nous vont pas, aussi désirables soient-elles. En outre, la désagréable image de Proust applaudissant la cantatrice avec les autres spectateurs me vient parfois à l'esprit. C'est étrange comme il y a un point d'isolement (ou de lucidité, ou simplement de recul) où le naturel n'est plus jamais possible dans votre vie. La seule présence des gens autour de vous suffit à créer des interférences avec votre ressenti. Pourtant, quoi qu'en eussent pensé ceux qui ont la chance de ce rapport direct au monde - mais existent-ils vraiment? (si oui, ce sont nécessairement des femmes) - quoi qu'ils eussent pu dire devant tant de réserve, il est indubitable que j'ai aimé - à ma façon, c'est-à-dire en vérifiant intellectuellement que ce que j'éprouvais était à un certain degré au dessus de la tiédeur, à une latitude de l'aveuglement, mais pas loin de le passion, dans une région à vrai dire obscure du sentiment.
Si obscure que je ne m'en souviens plus. Je ne veux pas dire, en filigrane, que ce concert n'était pas mémorable. Si c'est là tout ce que vous comprenez, je vous recommande de lire la suite: ce concert était presque grandiose, même s'il était tout petit. C'était, pour reprendre mes expressions, une épopée miniature. En une heure à peine, l'affaire était pliée (et pas de Real Love, seule chanson passée sous un odieux silence). En cela, l'impression qu'il laisse est fatalement sur-réelle. Il n'a pas duré assez pour que l'amateur de disques, le répétiteur, puisse s'en lasser en aucune façon, ni même lui trouver une place toute désignée dans sa vie quotidienne. Il n'y a pas de portion congrue, de place bien ajustée dans la mémoire pour un concert de Beach House. Peut-être est-ce le but inavoué du groupe: laisser l'impression d'un rêve à demi-éveillé, d'une séquence d'images fugitives qui vous est passé à l'esprit sans s'y arrêter, sans graver véritablement une marque claire et bien définie. Vous vous levez le lendemain avec des rumeurs dans les oreilles, des sons, des voix, des synthétiseurs, mais tout est vague et par là même intensément désirable. Le souvenir à demi éteint du concert creuse votre faim, vous voulez le revoir. C'est comme quelque chose qui n'est pas métabolisé. Que s'est-il donc passé ce soir-là, qui n'était pas absolument parfait sur le moment, mais pour lequel vous nourrissez le regret de ne pas avoir assez profité? Qu'était-ce donc que cette petite scène bleue si proche de vous et pourtant hors de votre portée? Où est-elle cette voix magique? Où sont-ils passés ces claviers puissants et ces guitares océanes? Vite! Revenez!

2 commentaires:

  1. Bon ça avait l'air mieux que sur Teen Dream )

    Sinon, est-ce que tu pourrais m'envoyer ton adresse mail à cette adresse : contact *a* playlistsociety.fr

    Merci d'avance :)

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  2. Mieux? Oh non, pareil en fait, mais plus étrange, moins réel, plus fugace. Cela ne tenait qu'au contexte et à la taille minuscule de la scène. Les anciens morceaux étaient interprétés avec plus de peps cela dit.

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