La chanson de la semaine

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mercredi 16 mars 2011

Last Of The Country Gentlemen

Si jamais on voulait donner au béotien une idée de ce qui est "culte", Lift To Experience serait le modèle parfait: voué à l'anonymat, ce groupe texan n'a sorti qu'un album ("culte" bien évidemment) et présente l'immense avantage d'être emmené par un leader tortueux, qui déclame des chansons bibliques sur fond de guitares accidentées. Ce petit côté "Mythe des origines", associé à un décors de Far West, en fait bien sûr un objet de délectation pour tous ceux qui admirent le Gun Club et Nick Cave. Josh T.Pearson risque d'ailleurs, par l'unique album de son groupe et son silence éloquent, de rejoindre Jeffrey Lee Pierce dans la légende des grand torturés. Là, on nage dans le cultissime le plus patenté, avec un relent de romantisme morbide en sus. Mais ne nous arrêtons pas en si bon chemin dans la définition du culte: ce qui l'est aussi, c'est malheureusement cette aridité de l'œuvre, son abord décourageant et fatigant. Comme Slint, culte entre tous, Lift To Experience tisse ses morceaux comme une longue toile monotone. Le bruit des guitares électriques ne surprend pas: il se répète inlassablement. On baille parfois aux corneilles, et la voix, qui évoque Jeff Buckley, n'y change rien: le rendu est trop brouillon. Et cependant le fan adhère comme à un papier colle-mouches, il semble même éprouver un vertige d'émotions palpitantes, a l'impression, enfin, d'entendre un manifeste unique resté lettre morte. Il a peut-être raison; il est difficile, là où je me situe, soit 10 ans plus tard, d'évaluer justement l'incidence d'un tel disque lors de sa sortie, sur des esprits remplis des sons d'il y a dix ans. Le contexte était différent: Kid A, Air, Sigur Ros, Death In Vegas formaient le monde de l'époque. The Texas-Jerusalem Crossroads, rien que par son titre, devait fortement dénoter. Aujourd'hui, pour dire mon sentiment, c'est une ruine. Mais rien n'est perdu.


En effet, le leader du groupe vient de sortir un nouveau disque. Bien sûr, la critique s'est ruée dessus comme sur le saint Graal. Cette fois, il ne s'agit plus de rock alternatif. Fi des larsens et de la batterie: Josh T.Pearson n'a pas fait faux bond à l'évolution typique des yankees résidant au cœur des terres et qui en reviennent toujours à la country de leur enfance.
 
Il est difficile pour un européen de s'imaginer le pouvoir de suggestion que garde ce style de musique aux Etats-Unis. Par musique, j'entends en fait "chanson". Les danses avec fiddles sont bel et bien tenues pour ringardes. La chanson, elle, résiste. De plus, celle d'aujourd'hui a cette identité floue et instable qu'elle doit au monde moderne. La musique n'y tient plus qu'une place congrue, celle d'un accompagnement (parfois laissé à l'abandon comme des herbes folles) qui soutient des paroles tournées vers l'intériorité et l'amour, quand la country classique, avec sa rigueur de métronome, était au contraire empreinte de réalisme social. La tradition a donc accompagné en douceur les changements d'époque. Reste que pour le non anglophone, ce genre est très frustrant. Mais il y a la voix, l'argument fort. Quand on ne comprend pas les paroles, elle en donne au moins la tonalité. On ne sait pas où va le vent, mais on le sent passer. C'est déjà beaucoup. Je parle bien sûr d'une country plus actuelle qu'antédiluvienne, mais qui donne malgré cela l'impression de venir d'un autre temps, car tel est le sort de cette sorte de musique que d'être vouée au passé. Le titre de Pearson à cet égard est significatif: Last Of The Country Gentlemen, et on pourrait ajouter: last of the country records, tant cet improbable revenant, qui ne connait pas le rasoir électrique, semble sortir des tréfonds de l'Amérique, grand oublié de la Ruée vers l'or, dernier représentant d'une espèce en voie d'extinction. Voilà, quand je parlais de sérieux, il se pose là. Mais ici prend fin l'ironie, car il faut avouer que son nouvel album, aussi long soit-il (58 minutes pour 7 chansons), contient deux moments d'expression de grande beauté, que la presse ne manquera pas de taxer de sincérité. Et pour une fois, elle n'aura peut-être pas tort. Bien que la sincérité soit un concept en trompe-l'œil, Josh T.Pearson, le temps de deux chansons, nous fait croire à la sienne, à quelque chose d'incandescent qui ne peut pas relever du mensonge ni même du simple artifice esthétique. Entre l'acteur qui joue son rôle et celui qui, par hasard, se trouve le vivre (Molière mourant en malade par exemple), il y a une différence qui n'est pas toujours sensible, mais ici elle l'est. Ces deux chansons ont pour nom Thou art loosed et Country Dumb. Evidemment, la connaissance des paroles s'impose pour les apprécier pleinement. Voici une ligne de Country Dumb:

"I come from a long line in history of dreamers
We are failures each and every one
We're the kind who always need a saviour
The kind who play country dumb" 

Et puis, une autre encore, assez vraie:

"We're the kind who have 10 000 would-be-great, ungrateful, too-long, run-on-songs"

mercredi 14 avril 2010

La 2ème chanson de la semaine: When You Leave My Arms


Puisque la première (the House on Highland Ave.) n'était pas disponible sur Grooveshark, il était logique d'en sélectionner une autre. Oh, elle pouvait se suffire à elle-même, car the Dutchess and the Duke, sur le plan émotionnel, c'est tout simplement de la même trempe que le Gun Club. A Seattle, on a trois groupes folk intéressants, et Fleet Foxes ne compte même pas parmi eux. Loin du folk assagi et sophistiqué qui déçoit tant les amoureux de l'expression directe, the Dutchess and the Duke est plus qu'un antidote, c'est l'incarnation intemporelle du folk, à base de guitare acoustique et d'un duo de voix (un homme, une femme, qui dit mieux?), sans surplus, sans fausse austérité non plus puisque les chansons les plus progressives, les plus compliquées, sont dans 80% des cas issues d'une grille d'accord à l'acoustique, ce qui revient donc au même. The Dutchess and the Duke, c'est la musique qui a la peau sur les os, mais au moins elle a un squelette, ce qui manque à tant de groupes invertébrés!

L'album Sunset/Sunrise est un immense coup de coeur, qui date de l'an passé mais sur lequel il faut revenir parce que, primo, on n'en a pas dit assez de bien et deuxio, il sort enfin en Europe. Sunset/Sunrise, ce sont des ritournelles rudimentaires tressées comme de l'osier, mais elles ont la couleur du couchant, l'épaisseur du bois et la saveur propre à l'Amérique du Nord, à l'espace sans bornes où s'est rêvé la liberté, illusoire ou pas, qu'importe, cette liberté un peu triste parce qu'elle coupe tous les ponts derrière elle. Aussi l'album respire la solitude, comme malgré lui. Ce n'est pas que le duo se complaise dans cette image, au contraire on l'imagine plutôt versé dans le punk-rock, un peu trash, un peu foufou, bordélique et mal élevé. Mais de façon inexplicable, un groupe garage s'est mué en duo folk doux amer qui fait lever les yeux au ciel.

Il y aurait beaucoup à dire encore, mais je ne peux pas. Les groupes médiocres sont plus aisés à décrire: on les connait dès l'abord. On sait comment les étiqueter, leur démarche ne nous est pas inconnue, on la reconnait en filigrane à travers toutes leurs maladresses parce qu'on identifie nos propres travers dans les leurs, alors que les grands groupes en devenir sont surprenants (même dans la simplicité) et difficiles à cerner. The Dutchess and the Duke sont presque simplistes, y compris dans leurs intentions: quoi de plus élémentaire qu'une chansonnette pour feu de camp? Mais ce qu'on ne parvient pas à saisir, c'est la raison pour laquelle cela nous affecte tant, pourquoi ils surclassent la concurrence. Il n'y a sans doute rien à comprendre: certains sont juste plus doués que d'autres.

Sunset/Sunrise
Hardly Art, 2009

mardi 16 mars 2010

The Virgin


La chanson de la semaine, pour la deuxième fois consécutive, est déjà vieille. The Virgin est une des quelques bonnes chansons de Gene Clark, un membre de la première heure du groupe américain les Byrds, groupe très sous-estimé en France et pourtant influent. Ni les Byrds, ni Gene Clark n'ont, il est vrai, une discographie irréprochable. Truisme qui s'applique néanmoins à tous les groupes. Dans leurs meilleurs moments, les Byrds sont égaux à Bob Dylan, mais la chose est assez rare. Il faut surtout chercher du coté de Sweetheart of the rodeo, co-écrit avec Gram Parsons. Pas l'un de leurs plus connus mais le teint doucement lumineux de ces petites chansons countrysantes en fait pourtant un classique. Cela n'exonère pas de s'intéresser aussi à leurs autres disques, même si the Notorious Byrds Brothers, considéré comme un incontournable, est très décevant. Brisons là avec les Byrds, que Gene Clark a tôt fait de quitter pour jouer en compagnie des frères Gosdin et enregistrer au passage une des plus belles chansons au monde (selon moi): Tried So Hard, qui a le défaut sur ce disque d'être interprétée trop modestement. Les versions qu'en ont gravés Yo La Tengo et, surtout, Fairport Convention sont nettement supérieures. Celle de Fairport Convention est tout bonnement divine, mais je me suis déjà étendu sur le sujet l'année dernière. Gene Clark a ensuite enregistré, à l'aube des années 70, des albums solos, dont le plus connu No Other évoque peut-être quelque chose pour vous. Personnellement c'est White Light, l'album noir, qui a attiré mon attention. Disque de musique folk simple, délicat, peu électrifié mais finalement plus moderne qu'un disque des Byrds. White Light appartient à cette catégorie souvent chanceuse d'albums qui suscitent l'intérêt de l'auditeur parce qu'ils démarrent en trombe sur un morceau magnifique. The Virgin est en effet le premier et meilleur titre de l'album. Les paroles sont à décrypter, je n'y ai pas prêté d'attention particulière, il s'agit certainement d'une chanson d'amour et de jeunesse - une certaine routine de la chanson folk et rock, que colportent nos troubadours. Seul Tried So Hard m'avait réellement plu par ses paroles (chose rare). Sur The Virgin, ce sont les inflexions de la voix, liées aux slides de la guitare, qui me séduisent. Maintenant, bonne écoute, et si d'aventure vous n'aimiez pas The Virgin, croyez-m'en, c'est que la musique folk(-rock) diffusée par ce blog n'est pas votre tasse de thé!

dimanche 7 mars 2010

My kingdom for a horse


C'est ce que chantait Mark Linkous en 95, reprenant une phrase de Shakespeare. Vivant en ermite dans son pays natal, la Virginie, parmi ses reptiles (c'est du moins l'image que véhiculait la rumeur), l'homme-groupe de Sparklehorse avait réuni en une quinzaine d'années une véritable confrérie de fans ardents, sensibles à ce qu'il leur murmurait dans le creux de l'oreille. De sa discographie, je ne connais que Vivadixiesubmarinetransmissionplot, clin d'oeil à un autre titre alambiqué: Swordfishtrombones, de son mentor Tom Waits. Il partageait avec ce dernier la volonté de se créer un univers bien à lui, décalé et personnel, mais n'en avait pas la voix écorchée et imbibée d'alcool.

Sans être un fan, son disque de 1995 me touche d'une manière bien particulière. Indie par la mise en son lo-fi et par la fragilité de la voix, Viva... croisait le blues, le folk et le rock moderne dans un mélange plus immédiatement à fleur de peau que soigneusement enregistré. C'est ce qui continue de faire la qualité brute de cette œuvre rêveuse et souvent douce (les guitares saturées y ont aussi leur place). En plus des qualités musicales, on y remarque surtout le travail de l'homme seul, celui qui bricole ses morceaux avec une débrouillardise d'autodidacte. Cela aussi le distinguait: une façon de faire, une patte. L'influence probable qu'il peut exercer sur un compositeur solo tient autant, sinon plus, à cette faconde qu'à son registre.

Il travaillait à un nouvel album, après l'opus collectif the Dark Side of the Night paru l'an passé.

dimanche 13 décembre 2009

Des chansons en or (6)


On peut avoir plein de bonnes raisons de ne pas aimer celui que la tendresse populaire désigne sous le nom de Boss - un sobriquet que je trouve plus amical encore que révérencieux. En plus, c'est assez fréquent chez les internautes, pour qui sa musique évoque le doux métier de camionneur et les stations fm. Le Boss, c'est une certaine Amérique, une vision de la démocratie, parfois clinquante et un poil populiste dans son apparence, mais finalement assez sympathique. Il est un peu le Victor Hugo du rock. Un poids lourd qui écrase les scrupules des esthètes, un Pantagruel de la compassion qui charrie avec lui, dans son envergure formidable, beaucoup de mauvais goût, mais aussi quelqu'un qui, au détour d'un refrain, peut vous toucher droit au cœur.
Las des grosses guitares, il a enregistré Nebraska comme s'il avait pratiqué l'ascèse. C'est tout le problème des gros coffres : quand ces forces de la nature sont passées par un extrême, elles en viennent brutalement à l'autre. Pour l'auditeur, c'est comme faire une cure sans avoir été malade. Verdict: un peu trop frugal pour ne pas être légèrement ennuyeux. Mais si je ne suis pas fan de Nebraska, c'est aussi, pour ceux qui ont pris l'habitude de me lire, que je n'ai pas traduit toutes les paroles. C'est vrai, j'ai eu la flemme. Or Nebraska est la fresque de l'Amérique des perdants (mention "anglais obligatoire") et s'écoute comme une histoire, celle de l'envers du décors, celle qui défait les clichés de l'american dream.
Pour Atlantic City, j'ai fait exception, parce que dès le départ la musique m'a enthousiasmé. Elle est un peu plus up-tempo que le reste de l'album et aussi un peu moins dylanienne. Je dirais même que sur cet album folk, Atlantic City est presque un morceau pop, dont le refrain s'incruste facilement dans l'esprit: "everything dies, baby, that's a fact". C'est le morceau idéal pour découvrir Bruce Springsteen, bien plus que Born in the USA ou Streets of Philadelphia.

samedi 14 novembre 2009

Bosque Brown


Le voici, enfin disponible par chez moi, cet album tant attendu. C'est une déception, mais il est là quand même, imparfait et bancal. Les journaux vont-ils en faire tout un foin? Je pense au succès d'Alela Diane, à celui de Joanna Newsom... A ce prix, on peut bien chanter les louanges de Bosque Brown. Mara Lee Miller vaut bien les susdites chanteuses. Néanmoins, Baby n'est pas un chef d'oeuvre. C'est comme ça, les gens qui s'occupent de son myspace ne sont pas bêtes, ils ont mis en exergue les deux meilleurs morceaux de l'album, le terrible "went walking" et "the train". Là, on se sent plus près de la chaleureuse Karen Dalton que de l'excentricité pénible de Joanna Newsom. Le temps d'une mesure ou deux, Mara Lee Miller frôle le grand frisson. On se demande si ce n'était pas de l'impro. D'ailleurs le disque est claudiquant, les structures sont minimes et le chant divague souvent. Trop, sans doute. Même Went Walking, à y regarder de plus près, souffre d'un excès de maniérisme. La façon de traîner les mots, de les expirer (quand elle chante "sky" par exemple), c'est irritant. Presque gêné, je n'écoute le disque que pour en parler à vrai dire. Ce n'est pas qu'il soit mauvais, mais en matière de chant, j'ai tiens sans doute à mes canons. Il est probable que je ne sois pas seul à le penser, même si pour le moment l'album rencontre un succès critique - que je ne juge pas immérité ou injuste, mais simplement un peu surfait. Il se trouve qu'à force de forcer l'intensité, on finit par douter d'elle.

mardi 10 novembre 2009

Des hymnes?


Si j'en juge par le courrier des lecteurs de Mojo et d'Uncut, ce disque a trouvé un public outre-manche - à raison d'une occurrence dans chaque journal, peut-on appeler ça le prélude au succès? Le folk a bonne mine en tout cas. Fleet Foxes l'an passé, cette année Low Anthem? Ce n'est peut-être pas systématique quand même. Comme les barbus de Seattle, ce trio séduit et ennuie en même temps. Il a la particularité - rare! - de réunir deux publics différents: les fans de rock sale et les fans de folk efféminé. On passe sans prévenir d'une chanson typée Bon Iver à un morceau de Tom Waits interprété avec le côté casse-cou de Bruce Springsteen. La cohérence dans tout ça? Peu importe, ceux qu'exaspèrent le folk éthéré pourront se réjouir d'avoir trois titres costauds à se fourrer dans les oreilles: The Horizon is a Beltway, Home I'll Never Be et l'excellent Champion Angel. Avec ça, ils ont un ep fort recommandable. Mais l'autre visage du disque a néanmoins ses qualités. To Ohio, par exemple, n'est pas déplaisant. Cage the Songbird a de bons couplets, avec une voix proche de celle d'Alan Sparhawk. Ce qui étonne, c'est de savoir que le même chanteur est toujours au micro alors que musicalement il joue à saute-mouton. Bon disque dans l'ensemble. Et puis, quand ça ne va pas, il y a toujours un peu d'harmonica pour rendre sympathique. Ils n'ont pas à rougir; un groupe amateur sortirait cet album, il ferait grand bruit. Aussi n'y a-t-il rien d'étonnant à constater l'engouement des médias - même si celui du public aura plus de mal, je le pressens, à suivre.

OH MY GOD, CHARLIE DARWIN
The Low Anthem
Bella Union, 2009

mardi 6 octobre 2009

des chansons en or (4)


Vous allez me dire gâteux mais n'importe. Cette chanson est selon moi une des dix plus belles au monde, en même temps qu'une des plus niaises dans sa forme (car l'intention, elle, est délicate). Ce n'est pas sa plus connue (qui n'est d'ailleurs pas terrible - mellow yellow) et il s'agit en outre d'une dédicace, à Derroll Adams, alias le "banjoman", qu'on trouve à la fois sur l'album A Gift from a Flower to a Garden et sur le tribute à Adams.
Ce dernier était (il est mort à l'orée de la décennie) un chanteur country discret, qui avait émigré en Belgique, peut-être en raison de ses idées communistes. Il avait sympathisé avec Donovan Leitch, voire l'avait parrainé, à l'époque où celui-ci souffrait de la comparaison avec Bob Dylan. Alors que la presse se moquait facilement de son air candide de gamin attardé, Adams avait quant à lui réservé toute sa considération au troubadour écossais, qui le lui avait rendu sur ce superbe hommage, une des seules compositions originales d'un disque majoritairement constitué de reprises.

Ce n'est pas une maigre surprise que de constater la suprématie musicale de Donovan sur tous les autres invités ici présents. Peut-être serait-ce aller trop loin que de lui attribuer aussi le mérite de surclasser Adams, son mentor. Pourtant... Ce n'est pas qu'il faille diminuer le talent du banjoman. En fait, il était sans doute meilleur parolier, mais la musique country, nourrie de ses lieux communs, n'a pas exactement l'effet désiré sur l'auditeur européen lambda. Aussi, vue de loin, toutes ces chansons tendent musicalement à se ressembler. Seule tranche cette tendre rêverie, longue et répétitive adresse aux... étoiles de mer, auxquelles Donovan demande des nouvelles de son cher expatrié (bring me word of a banjoman/With a tatoo on his hand).

J'imagine déjà les têtes de mes lecteurs. Donovan parle aux étoiles de mer dans sa chanson? Est-il sorti de l'enfance? Prévoyait-il que les mômes joueraient un jour à Warcraft plutôt que de discuter avec les étoiles de mer? Et pourtant, qui contesterait qu'il y a, même sous une forme naïve, une réelle poésie, non pas dans le dialogue avec une étoile de mer, qui n'est qu'un artefact, mais dans la promenade d'un homme seul le long de la plage, un soir, regrettant de ne pouvoir rejoindre son ami de l'autre côté de la Manche? "Comme je serais content de venir, chante Donovan, comme je serais heureux de partir, si je n'avais pas mon travail à faire et ma face à montrer. Mais je dois me rendre à l'intérieur des terres." C'est déposé d'une voix douce et empreinte de gratitude. Heureux comme un beau jour et nostalgique comme l'homme qui a un pied devant et le regard derrière. La musique, elle, se contente des trois accords de rigueur, mais en l'écoutant, on a le sentiment qu'elle ne tourne peut-être qu'autour d'un accord, tant les variations passent inaperçues (et ce n'est pourtant pas un reproche). On entend tout d'abord le flux et le reflux de l'eau qui clapote. Puis ce n'est rien d'autre qu'un accompagnement de guitare acoustique. Le milieu du morceau voit quand même arriver un banjo (le fameux banjo) et une basse. Rien de plus. Des couplets, pas de refrain. C'est véritablement ce qu'on peut appeler une ballade. Chaque couplet, ou presque, se termine par "the banjoman, with a tatoo on his hand", ajoutant à cette impression hypnotique de ritournelle. Avec l'image de l'eau qui avance et recule, la répétition des mêmes termes à intervalle régulier, la douceur du chant, vous comprendrez que l'auditeur se laisser bercer par une impression de balancement et de flottement très agréable. C'est une musique à écouter comme une berceuse - et passé un certain âge, il y en a qui n'aiment pas ça - mais combien sont touchantes comme celle-là?

EPISTLE TO DERROLL, Donovan, 1966
Banjoman: a Tribute to Derroll Adams, 2002

mercredi 30 septembre 2009

Dr Jekyll and Mr Hyde


Le problème avec Low Anthem c'est qu'on ne sait jamais si on aime par habitude, ou si on aime parce que c'est vraiment bien. Ou peut-être qu'on aime une moitié de l'album et beaucoup moins l'autre, mais que la bonne moitié a aidé à faire passer la seconde. En fait, et ça tout le monde vous le dira, c'est comme s'il y avait deux groupes: un premier qui joue une musique folk éthérée et monocorde et un second qui braille dans le micro un rock de cabaret enfumé et crade. D'un coté une voix d'homme émasculée qui s'étire dans un long bâillement (Ohio, Charlie Darwin), de l'autre celle d'un buveur de whisky qui postillonne généreusement dans le micro (the Horizon is a Beltway). C'est pourquoi le magazine Eldorado n'avait pas dit une sottise en prétendant que ce disque plairait à la fois aux fans de Bon Iver et à ceux des Felice Brothers. On peut aimer l'un sans aimer les autres, mais on si on aime un des deux, on aime Low Anthem. Cela me paraissait abscons. Je comprends mieux en voyant la schizophrénie à l'œuvre.
Mais, au fait, qui sont les Low Anthem? Ce sont trois jeunes gens de Rhode Island: deux amis de l'université et une musicienne classique, également technicienne de la NASA (toujours impressionnant de lire ça). A trois, ils jouent de la folk sans être encombré par leurs classiques. Il y a bien une reprise de Tom Waits, mais à part ça, on les sent dégagés d'influences pesantes - pas de Dylan dans le coin, pas d'imitation ostentatoire (en cela, ils me semblent plus libres que les Felice Brothers, plus modernes aussi). Ce qu'il y a de plus spécifiquement américain dans leur musique, c'est qu'on y sent affleurer un goût pour les grands espaces, à travers l'harmonica et les arpèges tranquilles de guitare acoustique. Ce sont essentiellement des musiciens, des personnes capables de savourer le simple son d'une corde de guitare, celui d'une résonance prolongée ou d'un léger souffle de flûte. C'est peut-être pour cette raison qu'à force de les écouter, dans leurs moments les plus tranquilles, on finit par les apprécier: leurs amours sont contagieuses. Mais, n'exagérons rien, les meilleurs morceaux sont les plus durs, en particulier l'immense Champion Angel, certainement leur chef d'œuvre. Je serais prêt à me lever tous les matins à cinq heures pour en sortir un comme ça. L'écoute s'impose.

OH MY GOD, CHARLIE DARWIN
The Low Anthem
2009, Bella Union

mardi 29 septembre 2009

Magnifique


Contrairement aux rumeurs loufoques qui circulent sur la toile française, les Cave Singers ne se réfugient pas dans leur cave pour échapper à d'hypothétiques casseurs qui séviraient dans les rues de Seattle. Primo, parce qu'une grande partie de l'année celles-ci sont désertées par les musiciens (il fait trop froid) et deuxio parce qu'il serait stupide d'imaginer que des hordes de terroristes grunge vouent aux gémonies la majorité de folkeux qu'abrite désormais la ville. En effet, depuis quelques temps, on ne compte plus les groupes simili-folk dans la région. La ville industrielle a remisé son passé punk et grunge (Nirvana) pour laisser bourgeonner de belles plantes naturelles: Moondoggies, the Dutchess and the Duke, Fleet Foxes, sont les plus connues. Les Cave Singers sont peut-être les meilleurs, à l'instant précis où j'écris - car avec tant de variété, les uns peuvent supplanter les autres rapidement. Pourtant, rien ne laissait présager d'une telle réussite. En vérité, tous leurs moyens mis en commun (et c'est peu de chose) ne devraient pas, théoriquement, permettre un disque aussi magnifique. Ils sont au-dessus d'eux-mêmes pendant trente-cinq minutes. Au programme: la routine d'un disque folk, avec les arpèges de guitare acoustique qui déroulent leurs clichés, une voix enrouée et maniérée qui trébuche sur les mots, et juste ce qu'il faut de guitare électrique, en son clean bien entendu. Cela devrait être un bréviaire de l'ennui. Et c'est le contraire. Avec si peu, ils font des montagnes. On pense à des chansons folk de Led Zeppelin, on pense à une country rajeunie, on pense que c'est génial. ça ne l'est pas en vérité. C'est trop simple, trop humble, presque le pain du pauvre, mais c'est au moins un grand disque qu'on écoute en boucle dix fois de suite sans lassitude (ce qui est exceptionnel dans la mesure où les chansons se ressemblent). Le chant de Peter Quirk prend l'auditeur à la gorge, le bonhomme est plutôt bouffi mais si je devais en faire un dessin-animé, je lui donnerais, d'après sa voix, le rôle d'un loup efflanqué. Il ne craint pas d'en faire beaucoup, à l'inverse de tous ces chanteurs de folk timides qui laissent glisser leur voix sans rien brusquer. C'est le défaut le plus courant du genre: des apprentis qui n'ont pas foi en l'expression directe semblent croire que c'est dans la nature de la musique folk d'être toute de retenue et de pudeur, comme si ce style était dévolu à contraster avec la musique rock urbaine. Les Cave Singers sont supers parce qu'ils ne se positionnent pas contre quelque chose d'étranger à eux, ils ne jouent pas sur l'opposition culture/nature, rock/folk. Ils jouent pour vibrer à l'unisson et n'ont pas besoin de riffs ni de solos pour obtenir un résultat équivalent à celui qu'obtiendrait un groupe de rock. Ils savent rendre la douceur énergique, densifier le dénuement, exalter la simplicité. Ils ont le truc qui les met au-dessus de leurs moyens. Cela ne durera peut-être pas, car avec une telle simplicité, ils n'iront jamais plus loin. La musique folk n'a jamais connu une grande marge d'évolution. Le folk-rock peut apporter quelques nouveautés; l'électrification des morceaux, par exemple, a pu choquer en son temps et a renouvelé le genre, mais quand on se replie sur la formule guitare/voix (et quelques fanfreluches), on ne peut pas décrocher la lune. C'est pourquoi il n'y a jamais eu et ne saurait y avoir de retour à la musique folk, quoi qu'en disent les médias ces derniers temps. Car en effet on ne peut pas "revenir" à ce qui n'a jamais cessé ni même à une étape antérieure de ce qui n'a jamais vraiment évolué. Un folkeux du XXIème est presque l'alter ego d'un folkeux de 1960, sans qu'on puisse parler de retour aux sources ou de revivalisme. La raison de cette stabilité tient à la fonction passe-partout du genre: on dit que c'est de la musique de feu de camp pour exprimer combien il est facile d'en jouer quand on veut et où on veut. Une guitare et une voix suffisent, pas de besoin de brancher le matériel. Du coup, le genre dure et ne correspond ni à un mouvement (comme la soul, le jazz, le rock'n'roll) ni à l'évolution accidentelle d'un mouvement, c'est plutôt une base, simpliste mais toujours possible. Ainsi, les Cave Singers, à l'origine, sont des rockeurs issus de formations électriques et rythmiques, pas même des fans de Dylan. Ils ont empoigné la guitare acoustique et ont baissé le volume de l'électrique parce qu'ils ont certainement voulu passer des soirées tranquilles entre amis, pour changer, dans leur cave. Sans doute est-ce aussi basique que ça. Le résultat est splendide, contre toutes attentes.

WELCOME JOY
The Cave Singers
2009, Matador

mardi 12 mai 2009

Sometimes I Wish We Were An Eagle


Cet homme a frôlé le succès. Une chanson comme Diamond Dancer, c'était un marche-pied vers la gloire. Quelle radio pouvait résister à cette petite ode singulière et chatoyante? Toutes, hélas. Et l'occasion ne se présentera vraisemblablement pas deux fois. Par une fatale entropie, Bill Callahan est retournée dans sa cabane d'ermite. Esseulé, il écrit à nouveau, comme au temps de Smog, des chansons tristes. Diamond Dancer était une "parenthèse enchantée", un moment de lumière pure, un tube d'americana romantique et léger, une chose finalement incongrue dans la carrière brumeuse et un peu routinière de ce Lambchop bis. Car, désolé pour lui, mais la comparaison est inévitable. Encore plus à l'écoute de cet album dans lequel sa voix posée ressemble à s'y méprendre à celle de Kurt Wagner, qui doit compter les fans qui lui restent sur les doigts d'une main après les avoir tous soigneusement assommés avec ses ritournelles somnolentes et ses infusions de verveine menthe. Heureusement Bill Callahan n'a pas tout à fait baissé les bras, il y a encore, dans cette musique sereine, quelque chose du foisonnement de son précédent disque, comme par exemple des arrangements soignés, des ponts qui happent les oreilles les plus patientes (too many byrds pas exemple), un aspect relativement accueillant pour préparer le terrain. Ce sont en fait, comme on pouvait s'y attendre, les impressions sur le long terme qui sauvent et transcendent ce disque très rentré, assez monotone mais finalement solide. Le problème est que cette solidité ne laisse entrevoir que peu de failles réellement engageantes. Du moins, si aucune chanson ne sort réellement du lot aux premières écoutes, toutes ont des moments forts, des instants de chavirement où quelque chose se dessine qu'on ne prévoyait pas au premier abord. C'est ce qui explique peut-être la sensation de plaisir grandissante au fil des écoutes. Alors qu'au même instant, des albums plus sensationnels s'épuisent déjà, le deuxième disque solo de Bill Callahan semble grandir à vue d'oeil. Jusqu'où ira-t-il?

Sometimes I Wish We Were An Eagle
Bill Callahan
Drag City, 2009

mardi 14 avril 2009

Des chansons en or (2) - Visions of Johanna


Ce ne serait franchement pas sérieux, ni crédible, de parler d'une chanson de Dylan sans prendre en considération les paroles. C'est Dylan tout de même, pas les Beach Boys. Je renvoie donc les curieux - ou ceux qui, au terme de plusieurs écoutes, n'ont jamais su isoler les mots - à cette page: Visions of Johanna, Lyrics. Ils m'expliqueront certaines choses. Et il y a à dire je crois. D'après Wiki, on aurait plusieurs interprétations possibles au seul nom de Johanna. De Ge-Hinnom, mot hébreu désignant l'enfer, à Joan Baez en passant par Dieu, on a l'embarras du choix. Et je ne parle pas de l'hypothèse selon laquelle la chanson préférée de Dylan pour BLONDE ON BLONDE serait consacrée à la drogue ("Louise holds a handful of rain" serait le message cryptée pour "a handful of heroin"). On ne va pas se faire mal à la tête. Dylan poète? Il paraît. Je n'ai pas vérifié. Sa personnalité elle-même ne me touche en aucune façon. J'ai vu et revu "I'm not there" - que j'ai aimé, pour les images et la B.O - mais je n'ai trouvé à Dylan, l'homme, rien qui m'attire ou me repousse franchement. L'image d'artiste junkie et élégant incarnée par Kate Blanchet m'a même paru un peu convenue - le fait qu'un artiste soit humainement hors-norme a-t-il un intérêt autre que faire rêver les filles? Quand on se penche trop sur la vie de l'artiste, sur son caractère ou son comportement social, on sert le dandysme, la praxis aristocratique, le culte de soi. Qu'on interroge l'homme pour comprendre l'œuvre, c'est normal, mais la plupart des biopics n'ont pas cette fonction prospective, ils se contentent de mettre en scène un fantasme, de faire dans l'apologie, voire l'hagiographie - où, curieuse époque, les défauts ou les faiblesses ont valeur de vertus et sont admirés comme telles (même si Dylan, de ce point de vue, a été approché d'une façon moins intimiste, c'est-à-dire qu'il demeure énigmatique, échappant aux défauts comme aux qualités). Mais, peut-être ce manque d'admiration vient-il d'un défaut de compréhension? Après tout, de combien de chansons ai-je éclairci le sens, à part l'inusable "Knockin' on Heaven's door", quand même assez simple? Il est plus que probable qu'une immersion dans l'univers mental et littéraire de Dylan s'impose. En attendant, j'hésitais entre plusieurs chansons. Il y avait, en premier lieu, "I want you", qui est sans doute son chef d'œuvre indépassable. Chanson légère et enlevée, mais également remuante, sentimentale, libre - on a l'impression, en l'écoutant, qu'on peut prendre, le cœur léger, n'importe quelle décision. Il y avait "Knockin' on Heaven's door", évidemment, qui sur une échelle émotive, est de force maximale. On aurait mauvaise grâce à ne pas citer le duo avec Johnny Cash "Girl from the north country". Ne pas oublier non plus "Hurricane" ou "Ballad of a thin man"... Bref, si on ne compte pas les chansons de Dylan habilement reprises par d'autres (moins bons compositeurs mais parfois meilleurs interprètes), comme "Baby blue" (13th Floor Elevators) ou "My back pages" (Byrds), on a déjà une palanquée de morceaux magnifiques. J'ai pourtant choisi "Visions of Johanna". On voudra sans doute savoir pourquoi, et il n'y a pas de raisons ouvertement explicables. Peut-être l'harmonica, ou le rythme, qui associe la batterie et des accords cinglants de guitare électrique. La voix, également, a (comme sur l'ensemble du disque) un charme traînant et désinvolte qui fait parfois défaut à d'autres albums. Pas de raisons majeures, si ce n'est que, vraiment, c'est une chanson idéale pour son ambiance, et qu'elle est notamment magnifiée par le film de Todd Haynes.

Visions of Johanna, Bob Dylan
BLONDE ON BLONDE, 1966
Columbia

mardi 31 mars 2009

Western


Ambiance. Isobel Campbell et Mark Lanegan, qu'a priori tout oppose, sont partis tourner leur road movie et nous reviennent avec une B.O. à l'image de la pochette. Pochette délicieusement filmique, qui illustre à merveille le concept de leur collaboration: se la jouer Bonnie & Clide. Ce n'est pas la première fois et les amateurs se souviennent de BALLAD OF THE BROKEN SEAS, pas très vieux, qui jetait déjà de beaux jalons sur les grandes routes américaines. Mais le premier volet avait quelque chose de trop monotone. Isobel Campbell, dont certains (ses fans) regrettent sa faible participation au chant, avait écrit de bonnes chansons - surtout "Deus ibi est" et "the false husband" - mais c'était à la longue trop routinier, timide, et d'une austérité que peu savent apprécier sur le long terme (alors que beaucoup apprécient un disque univoquement dynamique et enjoué). En même temps, c'était prévisible: son rôle au sein de Belle & Sebastien, groupe de pop délicat, suave, doux, svelte mais aussi enlevé et léger, ne pouvait pas masquer ce qu'elle devait à la musique folk anglaise - un timbre très cristallin, un chant éthéré, aérien... C'est très bien, mais cela manquait parfois d'un soupçon de rugosité, voire de personnalité. Cet aspect lisse était mis en valeur sur le disque avec Mark Lanegan dans le but expresse de contraster avec son timbre rocailleux de consommateur d'alcool et/ou de cigarette, et aussi pour donner une réplique très féminine (donc fragile) à la virilité brute du gars. Cela entrait dans le concept, et fonctionnait plutôt bien, d'une manière, disais-je, très cinématographique. Le road movie est une fois de plus à l'honneur et les caractérisants du projet sont identiques: scansion posée et grave pour Mark Lanegan, ténébreux, lourd comme un roc, et mélopées traînantes et sensuelles pour Isobel Campbell. Quelque chose pourtant me semble s'être amélioré. Le premier disque, passée l'introduction, manquait de moments forts, de consistance même, alors que cette fois il y a de vrais lumières. L'enchainement parfait "Who built the road", "Come on over (turn me on)" et "Black burner" permet au duo de frôler de près le grand disque - et de fait, c'est plus qu'un bon disque. Bien sûr, cela semblera toujours référencé (involontairement peut-être) aux connaisseurs. Ils penseront à Lee Hazlewood & Nancy Sinatra (et diront que c'était une tête au-dessus, plus dynamique, plus varié, plus coloré, etc) ou à Nick Cave & Kylie Minogue (pour "Where the wild roses grow"). Personnellement, "The raven" (ou "Deus ibi est" sur le précédent disque) m'évoque le Léonard Cohen de Tower Song. Mais certaines voix vieillissent et le simple fait qu'il puisse y avoir une relève est en soi un phénomène réjouissant. Il faut dire que ni Screeming Trees ni Queens of the Stone Age (les groupes de provenance de Mark Lanegan) ne laissaient augurer d'une musique aussi calme, d'un chant folk contemplatif ou parfois carrément country. C'est pourquoi il ne faut pas regretter qu'Isobel Campbell chante peu (elle assure surtout les refrains ou alors, comme le genre l'exige, elle double les vocaux) car elle fait de son coté ce qui l'occupe sans doute à plein temps : composer des morceaux mélodieux et les arranger avec des cordes somptueuses. C'est en raison de ce travail de fond que ce disque, comme le précédent, reste avant tout référencé à son nom. Et ce sont justement les morceaux les plus arrangés qui ressortent de ce disque doux, trop monotone encore pour les détracteurs, mais incontestablement plus varié que son prédécesseur. Les mauvaises critiques adressés au duo devraient en tout cas s'effacer devant l'impact de "Who built the road", que je recommande particulièrement à tous ceux qui me lisent.

SUNDAY AT DEVIL DIRT
Isobel Campbell & Mark Lanegan
V2, 2009

dimanche 22 mars 2009

Between the Lines of Age


Between the Lines of Age est le titre d'une chanson de Neil Young, qui figure sur l'album HARVEST, paru en 1970. Le choix de ce morceau comme en-tête d'un blog est évidemment annonciateur des registres et des genres qui vont faire l'objet de courts articles dans cette revue - ce blog.

Quoique le net soit saturé de sites de qualités consacrés au rock et, de façon plus générale, à la musique à guitare, il m'a semblé qu'il restait une petite place pour des blogs à la fois subjectifs comme il se doit (c'est tout de même l'intérêt ludique de la chose) et en même temps pas trop égotistes.

Plusieurs directions m'ont successivement tenté:

-la discothèque personnelle, avec ce défaut qu'elle est évidemment trop personnelle et juste représentative de ce qu'on trouve dans mes range cds. Le site RYM est déjà affecté à cet usage de consommateur ou, au choix, de collectionneur. Le coté archiviste, au mieux, le dispute à l'étalage de ses achats.

-un site d'actualités dédié au genre que j'affectionne le plus: la musique folk-rock. Je n'ai malheureusement pas le temps de consacrer toutes mes recherches à la musique et je n'ai pas la maladie du défrichage. En outre, aimer un genre n'exclut aucunement de ne pas aimer la plupart de ses représentants.

-un site historique consacré au genre susmentionné, ce qui aurait pour avantage de sortir du lot, dans la mesure où les blogs musicaux sont des fourre-tout où le mot rock est pris dans une acception si générale qu'elle empêche une identité claire de se dessiner. Mais la perspective uniquement historique a ses limites, il y a notamment tout un courant psychédélique moderne qui en paierait les frais.

A défaut d'opter exclusivement pour une de ces trois solutions, ce blog sera un patchwork de tout cela mélangé. Il combinera un certain nombre de genres et de sous-genres. Il faut donc, sur ce point, expliquer mes choix.

L'esprit d'étiquetage du critique ne permet pas à la musique de vivre sainement. La musique que nous aimons n'est pas confiné à un genre particulier, mais relève d'une fusion souvent insouciante et spontanée. Les genres dits "purs", comme la country ou le rock'n'roll, eux-mêmes résultent d'un mélange de traditions diffuses et parfois oubliées. Leur qualificatif vient de leur statut actuel de référence, par rapport à quoi on catégorise les musiques nouvelles - on ne sait plus précisément dans quoi s'origine la country, mais ce genre reste le point d'ancrage qui permet de définir le country-rock. Le rock'n'roll lui aussi est devenu un genre de référence. On dit des Cramps, par exemple, qu'ils puisent dans le rockabilly, même si pour autant, tout en régressant vers les années 50, ils en restent éloignés par toute la musique punk et post-punk.

Généralement, les genres de références relèvent d'une expression sociale populaire et incarnent à un moment donné de l'histoire les aspirations et les peines d'une catégorie de la population. C'est pour cette raison qu'on parle parfois d'authenticité, par comparaison avec ceux qui récupèrent le genre pour sa musicalité, sa saveur, et le poursuivent sans avoir les mêmes revendications ni la même vie que ses premiers interprètes. C'est toute la différence entre le blues noir-américain et le blues-rock anglais. Ces réflexions sur l'authenticité sont bien un peu pénibles, puisqu'elles convergent vers une exclusivité de la musique et un confinement réactionnaire ("si tu es de telle nationalité, tu dois jouer tel genre"*), cependant on peut comprendre le point de vue agaçant du puriste: si la musique populaire est l'émanation d'un milieu social et d'un mode de vie, elle ne peut prendre de sens que réinsérée dans son milieu d'origine, sa terre d'élection.

Aucun, ou presque aucun, des groupes dont il va être question n'appartient à un de ces genres purs et authentiques. Tous, ou presque, sont issus du renouvellement de la pop music activé par les Beatles et cie. Tout au plus peut-on dire qu'ils témoignent d'une expression de la jeunesse - et encore, un certain nombre des artistes mentionnés volettent trop en marge des mouvements jeunes pour qu'on les y identifie. En vérité, ce blog s'adresse plus aux amateurs de musique à guitare qu'aux amateurs d'expression orale, encore moins à ceux que la révolte adolescente interpelle, dans la mesure où, loin de chercher dans la pop ou le folk des intentions morales, politiques ou sociétaires, ni même un phénomène d'identification communautaire, c'est la saveur de la musique, et uniquement la saveur de la musique, qui fait ici autorité - aussi bien je ne suis pas assez anglophone pour comprendre un texte de Dylan. Il ne faudra donc pas s'étonner si, tout en ayant peu de goût pour la country, par exemple, je fais souvent mention de groupes country-rock. On peut même préférer à une vraie chanson blues ou country un morceau d'americana un poil trop poli et convenu.

Voici quelques tags qui permettront de s'y retrouver. Encore une fois, l'étiquetage est une manie d'archiviste et de collectionneur, préoccupé de mettre de l'ordre dans ses propres goûts, mais d'un point de vue technique, c'est très pratique quand même:

Folk
Folk-rock
Country-rock
Americana
Alt-Country
Psychédélisme
Néo-psychédélisme
Prog-rock
Acid-rock

Quelques autres catégories pourraient suppléer aux lacunes que présentent celles-ci.
Mais dans l'ensemble, vous comprenez l'orientation musicale. Et pour commencer, afin de faire honneur au titre du blog, voici toute la maestria du loner:





*A titre d'exemple, aujourd'hui, en France, certains voient d'un mauvais œil qu'on ne s'inspire pas de Brassens ou de Ferré, alors que de toute évidence, un français, ressortissant d'une grande nation littéraire, ne peut faire que de la chanson à texte (selon eux, mais hélas, la plupart ne savent faire ni cela ni autre chose). Ou encore, une anecdote, piquée au magazine Eldorado: Tony Joe White, qui jouait du swamp rock, le rock des marécages, a dit un jour à John Fogerty, du Creedence: "Dis donc, mec, il n'y a pas d'alligators à San Francisco, alors laisse tomber ce truc de swamp". La liste est longue, on peut aussi bien s'atteler au folk anglais et à ses chants folkloriques repris par de jeunes bourgeois, qui aimaient sans doute cette musique, mais ne menait pas l'existence idoine.