La chanson de la semaine

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mercredi 19 mai 2010

I got you babe

Qui connait vraiment Cher? D'ailleurs, cela en vaut-il la peine? Ce nom, depuis que je l'entendais traîner sur les lèvres de mes parents, ne me disait rien qui vaille. Je crois bien avoir vu, dans mon enfance, l'image repoussante et effroyablement vulgaire d'une blonde siliconée, ce type dont Hollywood raffole. Qu'elle soit brune ne change pas grand chose à mon intuition: Cher, à en juger par ses années 80, est incurablement commune. Elle tombe dans toutes les énormités du showbizz musical: production amphétaminée, look de prostituée, musique grassouillette... En quelques mots, c'est un fard dans la nuit.

Mais revenons en arrière, en ces années 60 où, semble-t-il, le talent le plus anodin se voyait transfiguré par le bon goût ambiant. A cette époque de flower pop triomphante, Cher chantait en compagnie de son mari, Sony, un tube parfait, à l'ambiance magique, proche du premier Velvet Underground (qui a pu s'en inspirer): I got you babe. Cher, le temps de cette chanson, ressemblait à Nico, mais avant l'heure. Elle en avait l'étrangeté, dans la voix, froide et grave, comme dans l'allure, tout en maintien digne, ténébreuse, le regard absent. Elle ne ressemblait pas encore à un travesti. Son mari faisait son Zimmerman, trouvait l'alchimie idéale, jamais réitérée, et à eux deux ils enregistraient cette chanson folk-pop digne des anthologies sixties sur lesquelles elle figure d'ailleurs.

C'est malheureusement leur unique vraie réussite. Un best-of est un achat inutile, sauf dans une bouffée débilitante de réhabilitation. Ces chansonnettes à moitié ratées sont tout simplement passées de mode. Cela étant, I got you babe vaut plus, à mon sens, que le classique I'll be your mirror du VU. Encore un titre à compter au dossier des one hits wonders dont les sixties se sont fait la spécialité. Qui sait, d'ailleurs, si le véritable leg des années 60 ne se résume pas, tout compte fait, à une grosse compilation, à la manière des recueils de poésies trouvères?

Cher, depuis cette étincelle fugace, s'est singulièrement métamorphosée. C'est peu dire en fait. Devenue laide, elle a moins bien chanté, ou chanté des choses assommantes. Elle a aussi préféré un public à un autre, plus facile, et des repères esthétiques qui ailleurs seraient des critères discriminatoires. Un tel revirement était difficilement prévisible mais il faut compter avec l'instabilité du talent, sa dépendance étroite à des facteurs extérieurs qui le façonnent au gré des modes. En gros, et pour être clair, elle a mal tourné.

samedi 15 mai 2010

San Francisco


Aaah! San Francisco! Terre promise où jamais nos pieds n'ont marché, nom hispanisant dont l'extraordinaire résonance évoque tant de voluptés. Pour faire simple c'est le rêve américain (ou le cauchemar, pour les jaloux ou les névropathes qu'indisposeraient une cure de soleil - couchant - et de sunshine pop sucrée). Avec cette sensibilité west coast, touche diffuse dans le psychédélisme ambiant, la plage solitaire du soir, les grand boulevards montants et la surf music, San Francisco est comme le berceau de l'hédonisme américain, tandis que la Californie toute entière semble représenter le rêve vulgaire et attachant du matérialisme. C'est cette ville qu'un petit album bien mineur de Scott McKenzie tente d'éterniser en ces années 60 fières d'elles-mêmes et sures de leur postérité (quoiqu'elles prétendent hypocritement vivre dans l'instant). Un album qui n'a pas vraiment tenu la longueur mais dont la pochette reste attirante pour toutes les raisons évoquées plus haut, pour cette petite bulle de plaisir qu'elle suggère rondement, cette vignette naïve et symbolique d'une époque qui se veut hippie mais qui est surtout un formidable bouillonnement de créativité sans vraies directives.

Mais pourquoi donc écouter ce disque quand on n'est ni historien ni collectionneur de ringardises? La réponse est dans le titre. Peut-être a-t-on raison d'ignorer les 30 minutes de cet album qui en compte 33, mais les trois premières sont sans pareilles! San Francisco - (be sure to wear flowers in your hair) pour citer le titre exact - est, au petit jeu des chansons préférées, une des cinq du peloton de tête. En tout cas, c'est un de ces vieux tubes qu'on ne lâche jamais, à l'image du Harry Rag des Kinks ou de Baba O'Riley des Who. La raison de cet amour fidèle tient à la rythmique, simple mais enlevée, qui procure la sensation de partir en avant, comme en voiture ou en tramway - chanson de route par excellence - en sillonnant les rues d'une métropole en fin d'après-midi. Les impressions se mêlent, avec pour constante absolue l'effet totalisant de la chanson. C'est peu de choses, sans doute, mais je l'écouterais volontiers à la veille de mourir, car il n'est jamais trop tard pour "lyriciser" la vie. San Francisco n'est pas une humeur musicale précise, c'est la musique de tous les instants, caméléon adaptable à nos sentiments et, d'un autre coté, énergie capable de nous transformer.



Scott McKenzie, peut-être conscient d'avoir reçu des mains de son ami John Phillips l'opportunité de s'élever au-dessus de lui-même, s'attache à ne pas la rater. A défaut de compter parmi les grandes voix de la pop, il livre l'interprétation d'une vie (d'ailleurs l'opinion publique n'a retenu que cette chanson). Ce n'est pas que ce soit - comment dire - virtuose, non, loin de là, mais l'inflexion est à même de toucher la corde sensible. Il a un timbre plus aérien que les Mamas and the Papas, mais il en fait un usage moindre sur les autres compositions du disque parce qu'elles ne sont tout simplement pas si bonnes. L'alchimie, comme on voit, tient à presque rien.
San Francisco n'est pas un album dans le fond, c'est une chanson, mais une chanson étalon. Je crois bien que John Phillips n'en a jamais composé de meilleure et que McKenzie s'en est trouvé lui-même éternisé, contre toute attente.

vendredi 7 mai 2010

the Sensational Guitars of Dan & Dale: Batman and Robin


Aujourd'hui je vous propose un peu d'amusement et de frivolité pure, de l'entertainment comme nos voisins yankees en ont le vulgaire mais attachant secret. Cet album, pur produit de l'Amérique de Marvel, archétype des fictions de masse et machine à fric toute désignée, est le fruit d'un projet improbable signé Tom Wilson. Habile perversion des valeurs qu'est ce Batman and Robin. Jugez-en par vous-mêmes: le producteur américain a convaincu le très culte Sun Râ, figure éminente du jazz, saturnien quelque peu azimuté mais pris au sérieux, de s'acoquiner au Blues Project pour un délire ponctuel et haut en couleur: la B.O dévolue au dessin animé Batman.

Les titres font honneur aux personnages de la série: de Batman's Theme qui ouvre l'album jusqu'au Penguin's Umbrella en passant par l'excellent Robin's Theme, cet album est un glossaire de Marvel et en même temps une sorte d'incarnation kitsch de la culture de masse, un flash éternisant le plaisir consumériste et régressif des USA dans les années 60. A ce titre, il est déjà fascinant et à moins que les plaisirs de la classe moyenne américaine ne vous paraissent rébarbatifs je vous suggère d'y jeter une oreille. Ce n'est pas que vous y entendiez ce que Sun Rä a fait de plus innovant, d'ailleurs on ne sait pas exactement dans quelle mesure il a participé au projet: sa voix d'ogre des cavernes transperce parfois le mur du son, à la façon des cartoons ou de Screamin' Jay Hawkins. Sur Fight of the Batman, on entend également des bruitages étranges qu'on peut sans doute imputer aux membres de son Arkestra. Dans le meilleur des cas, il est à l'origine de l'ambiance et de l'étrangeté rétro-futuriste de certains passages mais il ne faut aucunement s'attendre à un disque de jazz. Batman and Robin est une collection de stéréotypes rock efficaces, servis par les guitares sensationnelles de Dan & Dale. C'est pour cette raison que je vous propose le Robin's Theme, parfait concentré de guitare surf (un courant dont je vous parlerai plus longuement un autre jour) qui prouve que le rock jouit aussi d'une virtuosité qui lui est propre.
Dans son ensemble, l'album est plus que ringard et n'est indispensable à personne, sauf peut-être au personnage de Daniel Clowes dans le comic MCMLXVI (1966, l'année de sortie du disque - un hasard?) qui commence par "Je suis obsédé par l'année 1966 (...) parce que je pense qu'elle correspond au sommet de la culture américaine". Le bonhomme est justement fan de Batman, ça ne s'invente pas.
Bien qu'anodin, Batman and Robin mérite quand même une écoute pour les trois morceaux que j'ai extraits pour vous et que voici:

Dan & Dale – Batman And Robin Over The Roofs

Dan & Dale – Robin's Theme

Dan & Dale – Joker Is Wild

mercredi 4 novembre 2009

Seven Songs Shaping My Fall


Sept, nombre favori des superstitieux, moins ambigu que le treize et plus pratique pour une playlist rapide. Je joue le jeu, proposé par Thanu, du blog There's Always Someone Cooler Than You (ce qui est vrai). Le principe est simple: lister 7 chansons que vous écoutez beaucoup en ce moment. Pour plus de détails, voici l'intitulé exact:

List seven songs you are into right now. No matter what the genre, whether they have words, or even if they’re not any good, but they must be songs you’re really enjoying now, shaping your life. Post these instructions in your blog along with your 7 songs. Then tag 7 other people to see what they’re listening to.

Idéalement, je souhaitais proposer un lecteur regroupant les chansons mais l'une d'entre elle n'était pas présente dans la version désirée.

1 - Wedding Bell (Beach House)

Dans la suite logique de ce que j'écrivais récemment, voici le premier très beau morceau du très bel album de Beach House, Devotion. Vous comprendrez mieux pourquoi ma chronique était très métaphorique. C'est indescriptible.

2 - Tell My Mom I Miss Her So (Ryan Bingham)

Même si je n'aime pas autant son deuxième album, cette chanson, qui en est extraite, est pour moi l'une de ses meilleures, juste derrière Southside of Heaven.

3 - Anyway That You Want Me (Spiritualized)

Puisque je l'ai choisie pour figurer dans la section chansons en or (qui ne sont pour le moment qu'au nombre de cinq), vous vous en ferez vous-même une idée.

4 - Travelling Man (Bert Jansch)

Une bien vieille chanson (1973), remasterisée récemment pour la réédition de L.A.Turnaround. Aussi belle que, à tout hasard, Needle of death. Mais après avoir vu la vidéo de l'enregistrement en studio, celle-ci s'est attirée mes faveurs.

5 - Hellhole Ratrace (Girls)

Deux branleurs de première, avec pour obsession vraissemblable les filles, la gnole, les filles et un peu la gnole. D'habitude, ça m'indiffère. Mais ayant grandi dans les années 90, je me sens en territoire connu avec eux. Leur son me plaît beaucoup et, au-delà, mine de rien, il y a de la mélodie.

6 - More News From Nowhere (Nick Cave and the Bad Seeds)

Depuis trente ans, et après des débuts post-punk dont je suis moins friand, Nick Cave est toujours un caïd. Je fais partie de la proportion d'amateurs qui préfèrent justement des morceaux comme celui-ci à From Her to Eternity. Et il faut visionner le clip, c'est très bien fait.

7 - Catch the Wind (Donovan)

La voici la dernière, celle que je n'ai pas voulu faire écouter. Entendons-nous bien: la version single, celle qui fait deux minutes et quelques, est selon moi très moyenne. En plus, il essaie de chanter comme Dylan, alors qu'il a la chance d'avoir une voix très pure. Préférez la version de 5 minutes, celle des bonus de Hurdy Gurdy Man; le final est somptueux. On y entend de la batterie, de la passion et des envolées vocales.

Découvrez la playlist seven songs shaping my fall avec Spiritualized


Sont invités à poursuivre la chaîne:

hanskilledwildcat
the music rainbow
la musique à papa
le choix de Mlle Eddie
musique-indie
windingtree
homesick in paradise

mercredi 7 octobre 2009

Qu'est-ce qui fait que je ne suis pas anglais?


L'anglophilie. Une maladie française, pandémique. Je précise que la promotion quasi exclusive de la musique américaine sur ce blog est également une pathologie, relativement handicapante quand on vit à quelques brassées de l'île des Beatles, mais à une trop grande distance du continent dit "instinctivement réactionnaire". Notez, il y a une scène folk à Lille. Les choses vont bon train. Moi qui croyais qu'ici il n'y avait que des métalleux (proximité de la frontière belge oblige) et des ska-punk bien encombré de leurs heineken... Ici, c'est l'Angleterre des Flandres. Paysage gris, industriel. Et après on s'étonne de l'influence de la musique anglaise. Il n'y a pas que la distance qui fait.

Je m'étais un peu énervé récemment, dans un article. Substantiellement, je disais que la personne qui écrit ce billet n'a pas beaucoup de sympathie pour le rock anglais en général et encore moins pour le mélange ska et rock qui a déferlé dans le pays circa 80.
"Heureux ceux qui vivent dans des zones épargnées où, selon toute vraisemblance, on ne rencontre pas à chaque coin de rue des fans des Clash et de ska-punk. Ici, dans le Nord de la France, c'est une invasion barbare. J'ai l'impression de vivre chez les Huns et les Ostrogoths. Et ma foi, c'est un peu ça. Je ne veux pas dire que c'est forcément mieux ailleurs, mais la proximité avec la Grande-Bretagne entraîne des réactions de rejet que je ne contrôle pas toujours".

Pourtant, à y regarder de plus près, je me suis un peu fourvoyé. Bien sûr qu'il y a des groupes anglais que j'aime! Et, pour me racheter, je me suis dit que je devrais les énumérer.
1° Les Beatles 2°John Lennon 3° Paul McCartney 4°George Harrison 5°...Ringo Star. Non, je déconne. Pour le dernier du moins.
En vérité, c'est plus compliqué.

Tout d'abord, une personne vraiment éclectique n'a que faire des genres, étiquettes trop commodes pour être véridiques, trop cloisonnées pour les esprits larges. Je recommande moi-même l'éclectisme, ne serait-ce que pour l'hygiène mentale. Savoir apprécier tout ce qui vient à soi, sans distinction autre que le potentiel, la qualité, c'est avoir fait un pas de géant vers le contentement intérieur. Mais bon, on n'en est pas tous là. Et comme je cherche dans la musique à creuser un petit sillon qui me fascine depuis bien longtemps, je me tourne, non vers des artistes, mais vers le nom générique qui trace le sillon avec moi. Les artistes sèment le blé, un par un, mais aucun n'est finalement aussi remarquable que le blé qu'il a fait germer et aucun blé n'a à lui seul la qualité d'ensemble du champ. Voilà pourquoi ma première réflexion m'amène à aborder un genre. Une vue large, un panorama, un amour pour la sériation plus que pour l'unité, voilà à peu près ce qui définit l'état moral d'un critique, même amateur. S'il y en a ici, ils confirmeront surement ce point.

Le premier genre qui me vient à l'esprit, le folk-rock pour faire simple, n'a pas en Angleterre la popularité qu'il connaît outre-Atlantique. Le seul motif qui me rende cette lacune intelligible serait la concentration de la population dans un espace restreint, par rapport aux USA encore partiellement dépeuplés.
La mythologie des grands espaces colore en effet cette musique d'un feeling particulier. Elle a infusé jusque dans l'esprit des citadins des grandes mégalopoles: Damien Jurado, de là où il est, Seattle, parle pour les gens du Texas. Et c'est pourtant à une grande distance. Comme si les Anglais parlaient pour... les suisses? On peut supposer qu'il n'y a pas en Angleterre ce sentiment des distances. Le leader des Byrds, R.McGuinn, disait qu'il avait apporté à la pop anglaise le sens de l'espace et de la lumière propre à l'Amérique. Magnifique. En quelques mots, le propos est résumé.

Il y a pourtant en Angleterre des groupes folk-rock. Tout d'abord, peu nombreux, ceux qui s'inspirent ouvertement des ricains, comme El Goodo, qui a piqué son nom à un titre de Big Star. Les Wave Pictures, sur leur dernier disque, ne sont pas toujours loin de la country. Et les Stones ont eu leur période américaine (d'ailleurs très riche). Sans oublier l'inévitable "house of the rising sun" des Animals.
Mais il y a aussi le folk-rock purement anglais, comme celui de Fairport Convention, un de mes groupes préférés. Richard Thompson est peut-être allé trop loin dans l'approche folklorique, mais en faisant remonter à la lumière les racines irlandaises, il a permis de renouer des liens entre la tradition celtique et la chanson pop qui y prenait, sans trop le montrer, ses sources. La country elle-même vient de là, et les américains sont souvent les premiers à le rappeler et à rendre hommage au Royaume-Uni. Pourquoi si peu de folk-rock anglais alors? Pourquoi les Byrds ont-ils semé plus que Fairport Convention?

En fait, il y a un défaut de popularité. Des chanteuses folk anglaises par exemple, il y en a eu beaucoup. Vashti Bunyan, Sandy Denny, la chanteuse du groupe Tree, celle de Pentangle... Mais honnêtement, la plupart ne sont plus écoutables aujourd'hui. Le mouvement folk anglais des années 60 a laissé bien des noms sur le carreau, la faute à trop de maniérisme. Très peu de musiciens/chanteurs sont restés: Donovan, dont je parlais hier, Bert Jansch, John Renbourn, Richard Thompson, Sandy Denny... Citons encore Van Morrison, le plus important. On peut ajouter Kevin Coyne, vraiment méconnu. Plus tard, on a eu Billy Brag et Holly Gollightly. Mais ça ne sera jamais aussi impressionnant qu'une longue liste d'artistes folk-rock americains, au premier rang desquels Dylan, Neil Young, etc.
Pour clore le chapitre folk-rock, j'ajoute que je suis preneur si vous avez la moindre suggestion à me faire, et notamment parmi les contemporains. Je serais curieux de voir à quoi ressemble la scène folk en Angleterre en cette fin de décennie.

Maintenant, considérons un autre genre: l'indie-rock. J'ai écouté les Pixies, j'ai une curiosité pour Pavement, j'ai grandi avec Nirvana (et les Smashing Pumpkins j'avoue). J'aime Yo La Tengo, le BJM, les Warlocks, Galaxie 500, etc. Et là, je me prends une claque en croyant que tout cela dérive uniformément d'influences américaines alors que... si les Pixies ou Pavement sont indéniablement américains dans leur approche du son, le BJM ou Galaxie 500 viennent en droite ligne de Spacemen 3, de Jason Pierce qui, contre toute vraisemblance, est anglais.
Incompréhension: comment se fait-il que pendant toute une décennie celui qui a été l'un des meilleurs compositeurs anglais ait engendré exclusivement de l'autre côté de l'Atlantique tandis qu'aucun groupe british, à ma connaissance, n'a revendiqué la moindre filiation avec Spiritualized ou Spacemen 3, ni même du goût pour ce genre de musique? Méconnu dans son propre pays? Très sérieusement, le peu d'influences de groupes comme Spacemen 3 ou My Bloody Valentine dans l'Angleterre des dernières années laisse songeur. A croire que tout le monde était absorbé par les sixties revisited... A moins que Jason Pierce ne soit lui-même une exception au RU. Et c'est fort possible quand on mesure cet étrange mélange de rock, de blues, de gospel...

Le blues. Venons-y. On ne peut pas dire que l'Angleterre n'ait pas eu son moment blues. Au contraire. C'est écrit dans le cahier des charges. Cream, Clapton, John Mayall, beaucoup plus tard Mark Knopfler. Rien de méchant en fait. Mais ce cas d'école est révolu. Entend-on encore parler de blues-rock? Le blues-rock d'aujourd'hui, ce sont les Black Keys, Radio Moscow et les White Stripes qui s'en chargent. Ah...il y a quand même les Kills... non, ils sont à moitié américains.

La nouvelle génération rock est en fait ce qui a cassé la baraque ces dernières années. Comme le punk-rock (Clash, Sex Pistols), comme le post-punk (Wire, P.I.L), la new-wave (Echo and the Bunnymen, Joy Division, the Cure), le brit-rock (Oasis, Blur, Suede, Pulp), c'est au tour du rock nouvelle génération (à défaut d'un autre nom) de se faire une place dans l'inconscient collectif des hommes d'aujourd'hui. Libertines, Cribs, Arctic Monkeys, Franz Ferdinand, Rakes, Art Brut, Horrors, Futureheads, je ne vais pas tous les citer, mais ils sont nombreux à avoir recueilli un peu ou beaucoup de succès ces dernières années. Alors, bien sûr, certains sont très bons, et donc respectables. Qui pourrait prétendre que les Libertines furent nuls? Mais ce n'est pas la source où je m'abreuve, j'ai de l'estime pour eux sans avoir de goût. Par conséquent, quand je vais du coté des anglais, je cherche ce qui est en marge, la seconde zone, mineure mais plus adaptée à mes inclinations. Le graal de poche en somme. Ce n'est pas un fait exprès, mais une conséquence collatérale du succès de ce type de musique dominant.

Mais alors... que resterait-il à l'Angleterre si jamais elle voulait me séduire, m'absorber dans sa masse? Il y a bien quelque chose. C'est la dernière ressource. Un truc qui lui appartient en propre, jamais imité ailleurs. La particularité anglaise. Le pudding? Non, la pop. La pop vraiment pop, consensuelle mais subtile, à deux doigts de la variété mais gracieuse dans son équilibre fragile. Tout d'abord, il y a les Beatles, mais ça on le sait déjà. Je ne parlerai pas des Bee Gees, là c'est trop, trop de chantilly. Les Kinks sont bons, mais il faut les prendre quand ils ne sont pas trop ironiques, pas trop décalés. Ils peuvent être effroyablement british, genre cup of tea et Oscar Wilde. A Well respected man néanmoins ne tardera pas à figurer dans ma liste des chansons en or. Mais ce ne sont pas ces groupes qui font l'objet de mon intérêt. En fait, il y en a trois en particulier. D'abord, Prefab Sprout - et encore, seulement pour un album (Steve McQueen), mais quel album! A supposer même que ce disque fût une exception, une plante rarissime et exotique, je trouverais encore le moyen de croire qu'il résume l'Angleterre, qu'il est à lui seul l'Angleterre. Quiconque a écouté Goodbye Lucille peut-il me contredire? Et qu'il soit proche de la variété ou peut-être noyé dedans jusqu'au cou m'importe peu. Si la variété, c'était Paddy McAloon sur les ondes, je mettrais Rtl2 tous les jours.
Ensuite, un peu moins bon, mais quand même ravissant, il y a le cas des Pale Fountains (et de Shack). Encore un grand moment d'élégance. Sorti en 1984, année de ma naissance, Pacific Street reste un disque de grand talent. Unless, par exemple, avec ses synthés pourris, résiste à toutes les modes. Mais la chance est d'avoir encore aujourd'hui un groupe de ce niveau, quoique plus timide: Belle and Sebastian. Beaucoup les trouvent mièvres et niais. Mais si vous avez lu mon post sur Donovan, vous devez savoir que je ne condamne jamais arbitrairement un peu de mièvrerie. Et d'ailleurs, je n'ai jamais vraiment cherché à comprendre ce que chantait Stuart Murdoch. Les mélodies, imparables, me suffisent.
Si vous avez, dans cette veine, des suggestions, je réitère ma demande. Rien ne me plairait davantage que de faire tomber mes préjugés sur l'Angleterre et de la voir sous un autre jour, plus diversifié.(1)

En attendant, voici un petit florilège de mes disques et groupes anglais préférés:

Steve McQueen - Prefab Sprout
Pacific Street - the Pale Fountains
Parachute - the Pretty Things
Sticky Fingers - the Rolling Stones
Belle & Sebastian
the Beatles
Spiritualized
Astral Weeks - Van Morrison
Spirit of Eden - Talk Talk
What We Did On Our Holidays; Unhalbricking ; Liege and Lief - Fairport Convention

Mais aussi, dans une moindre mesure : Donovan, the Coral, Badfinger, the Animals, Richard Hawley, Jesus and Mary Chain, the Cure, Stone Roses, Pink Floyd.

(1) Pour prévenir les remarques concernant un éventuel oubli, j'ajoute que je n'aime pas énormément les Smiths.

mardi 6 octobre 2009

des chansons en or (4)


Vous allez me dire gâteux mais n'importe. Cette chanson est selon moi une des dix plus belles au monde, en même temps qu'une des plus niaises dans sa forme (car l'intention, elle, est délicate). Ce n'est pas sa plus connue (qui n'est d'ailleurs pas terrible - mellow yellow) et il s'agit en outre d'une dédicace, à Derroll Adams, alias le "banjoman", qu'on trouve à la fois sur l'album A Gift from a Flower to a Garden et sur le tribute à Adams.
Ce dernier était (il est mort à l'orée de la décennie) un chanteur country discret, qui avait émigré en Belgique, peut-être en raison de ses idées communistes. Il avait sympathisé avec Donovan Leitch, voire l'avait parrainé, à l'époque où celui-ci souffrait de la comparaison avec Bob Dylan. Alors que la presse se moquait facilement de son air candide de gamin attardé, Adams avait quant à lui réservé toute sa considération au troubadour écossais, qui le lui avait rendu sur ce superbe hommage, une des seules compositions originales d'un disque majoritairement constitué de reprises.

Ce n'est pas une maigre surprise que de constater la suprématie musicale de Donovan sur tous les autres invités ici présents. Peut-être serait-ce aller trop loin que de lui attribuer aussi le mérite de surclasser Adams, son mentor. Pourtant... Ce n'est pas qu'il faille diminuer le talent du banjoman. En fait, il était sans doute meilleur parolier, mais la musique country, nourrie de ses lieux communs, n'a pas exactement l'effet désiré sur l'auditeur européen lambda. Aussi, vue de loin, toutes ces chansons tendent musicalement à se ressembler. Seule tranche cette tendre rêverie, longue et répétitive adresse aux... étoiles de mer, auxquelles Donovan demande des nouvelles de son cher expatrié (bring me word of a banjoman/With a tatoo on his hand).

J'imagine déjà les têtes de mes lecteurs. Donovan parle aux étoiles de mer dans sa chanson? Est-il sorti de l'enfance? Prévoyait-il que les mômes joueraient un jour à Warcraft plutôt que de discuter avec les étoiles de mer? Et pourtant, qui contesterait qu'il y a, même sous une forme naïve, une réelle poésie, non pas dans le dialogue avec une étoile de mer, qui n'est qu'un artefact, mais dans la promenade d'un homme seul le long de la plage, un soir, regrettant de ne pouvoir rejoindre son ami de l'autre côté de la Manche? "Comme je serais content de venir, chante Donovan, comme je serais heureux de partir, si je n'avais pas mon travail à faire et ma face à montrer. Mais je dois me rendre à l'intérieur des terres." C'est déposé d'une voix douce et empreinte de gratitude. Heureux comme un beau jour et nostalgique comme l'homme qui a un pied devant et le regard derrière. La musique, elle, se contente des trois accords de rigueur, mais en l'écoutant, on a le sentiment qu'elle ne tourne peut-être qu'autour d'un accord, tant les variations passent inaperçues (et ce n'est pourtant pas un reproche). On entend tout d'abord le flux et le reflux de l'eau qui clapote. Puis ce n'est rien d'autre qu'un accompagnement de guitare acoustique. Le milieu du morceau voit quand même arriver un banjo (le fameux banjo) et une basse. Rien de plus. Des couplets, pas de refrain. C'est véritablement ce qu'on peut appeler une ballade. Chaque couplet, ou presque, se termine par "the banjoman, with a tatoo on his hand", ajoutant à cette impression hypnotique de ritournelle. Avec l'image de l'eau qui avance et recule, la répétition des mêmes termes à intervalle régulier, la douceur du chant, vous comprendrez que l'auditeur se laisser bercer par une impression de balancement et de flottement très agréable. C'est une musique à écouter comme une berceuse - et passé un certain âge, il y en a qui n'aiment pas ça - mais combien sont touchantes comme celle-là?

EPISTLE TO DERROLL, Donovan, 1966
Banjoman: a Tribute to Derroll Adams, 2002

jeudi 1 octobre 2009

des chansons en or (3)


Celle-là, c'est un phare. Aucune influence, aucune hérédité. Black out total depuis des années. San Francisco est juste 1) un hymne à la gloire d'une grande ville 2) un tube adorable, bien au-delà des années 60. Je pourrais vous dire que c'est du niveau de Lennon ou de Ray Davis, mais à quoi bon le préciser? L'homme qui est à l'origine de ce morceau est tout simplement leur égal. John Phillips n'est autre que le leader discret des Mamas and the Papas, quartette populaire d'un compositeur resté dans l'ombre de ses tubes.
Ce type, qui avait l'air plus sympathique que la moyenne, voyait la lumière partout. Il chantait des morceaux tristes sur son album solo et pourtant on n'y voyait jamais que le soleil, la plage, la mer. Un soleil déclinant il est vrai. Mais toujours ces atmosphères en demi-teinte, où la gaieté et la nostalgie marchent de concert, toujours cette même ambiguïté de sentiments...Ce type était le Watteau de la Californie, le Verlaine des bords de mer. La même grâce, le même léger badinage. Pour moi, rien n'est jamais franchement triste chez lui, ce serait plutôt une nuance délicate du bonheur, une subtilité suave et rare. Mais le compositeur de chansonnettes ne se contentait pas d'écrire pour lui et son groupe. Il donnait aussi aux proches. Un jour l'idée lui vint d'abandonner une chanson à son ami Scott McKenzie, peu doué pour la composition mais indéniablement meilleur chanteur. Et on aura beau dire, spontanéité oblige, l'esthétique do it yourself, tout le baratin punk, ça vaut peut-être pour la valeur expressive, mais ce n'est pas comme ça qu'on fait la pop. La pop est une fabrique, un artisanat, il faut de bons interprètes, une voix solide. C'est léché, travaillé, retapé...et ça donne un tube aussi splendide que celui-là, quelque part entre la gaieté d'une période sans nuage, le havre de paix qui ravive des nostalgies vagues, des rêves d'Eden un peu niais mais doux pour l'esprit, et, toujours, ce sentiment trouble, cet élan qui magnifie pendant quatre minutes la vie de l'auditeur. Très fort!

San Francisco (Be Sure To Wear Some Flowers In Your Hair)
in SAN FRANCISCO, 1967 sony music
Scott McKenzie

mardi 14 avril 2009

Des chansons en or (2) - Visions of Johanna


Ce ne serait franchement pas sérieux, ni crédible, de parler d'une chanson de Dylan sans prendre en considération les paroles. C'est Dylan tout de même, pas les Beach Boys. Je renvoie donc les curieux - ou ceux qui, au terme de plusieurs écoutes, n'ont jamais su isoler les mots - à cette page: Visions of Johanna, Lyrics. Ils m'expliqueront certaines choses. Et il y a à dire je crois. D'après Wiki, on aurait plusieurs interprétations possibles au seul nom de Johanna. De Ge-Hinnom, mot hébreu désignant l'enfer, à Joan Baez en passant par Dieu, on a l'embarras du choix. Et je ne parle pas de l'hypothèse selon laquelle la chanson préférée de Dylan pour BLONDE ON BLONDE serait consacrée à la drogue ("Louise holds a handful of rain" serait le message cryptée pour "a handful of heroin"). On ne va pas se faire mal à la tête. Dylan poète? Il paraît. Je n'ai pas vérifié. Sa personnalité elle-même ne me touche en aucune façon. J'ai vu et revu "I'm not there" - que j'ai aimé, pour les images et la B.O - mais je n'ai trouvé à Dylan, l'homme, rien qui m'attire ou me repousse franchement. L'image d'artiste junkie et élégant incarnée par Kate Blanchet m'a même paru un peu convenue - le fait qu'un artiste soit humainement hors-norme a-t-il un intérêt autre que faire rêver les filles? Quand on se penche trop sur la vie de l'artiste, sur son caractère ou son comportement social, on sert le dandysme, la praxis aristocratique, le culte de soi. Qu'on interroge l'homme pour comprendre l'œuvre, c'est normal, mais la plupart des biopics n'ont pas cette fonction prospective, ils se contentent de mettre en scène un fantasme, de faire dans l'apologie, voire l'hagiographie - où, curieuse époque, les défauts ou les faiblesses ont valeur de vertus et sont admirés comme telles (même si Dylan, de ce point de vue, a été approché d'une façon moins intimiste, c'est-à-dire qu'il demeure énigmatique, échappant aux défauts comme aux qualités). Mais, peut-être ce manque d'admiration vient-il d'un défaut de compréhension? Après tout, de combien de chansons ai-je éclairci le sens, à part l'inusable "Knockin' on Heaven's door", quand même assez simple? Il est plus que probable qu'une immersion dans l'univers mental et littéraire de Dylan s'impose. En attendant, j'hésitais entre plusieurs chansons. Il y avait, en premier lieu, "I want you", qui est sans doute son chef d'œuvre indépassable. Chanson légère et enlevée, mais également remuante, sentimentale, libre - on a l'impression, en l'écoutant, qu'on peut prendre, le cœur léger, n'importe quelle décision. Il y avait "Knockin' on Heaven's door", évidemment, qui sur une échelle émotive, est de force maximale. On aurait mauvaise grâce à ne pas citer le duo avec Johnny Cash "Girl from the north country". Ne pas oublier non plus "Hurricane" ou "Ballad of a thin man"... Bref, si on ne compte pas les chansons de Dylan habilement reprises par d'autres (moins bons compositeurs mais parfois meilleurs interprètes), comme "Baby blue" (13th Floor Elevators) ou "My back pages" (Byrds), on a déjà une palanquée de morceaux magnifiques. J'ai pourtant choisi "Visions of Johanna". On voudra sans doute savoir pourquoi, et il n'y a pas de raisons ouvertement explicables. Peut-être l'harmonica, ou le rythme, qui associe la batterie et des accords cinglants de guitare électrique. La voix, également, a (comme sur l'ensemble du disque) un charme traînant et désinvolte qui fait parfois défaut à d'autres albums. Pas de raisons majeures, si ce n'est que, vraiment, c'est une chanson idéale pour son ambiance, et qu'elle est notamment magnifiée par le film de Todd Haynes.

Visions of Johanna, Bob Dylan
BLONDE ON BLONDE, 1966
Columbia

vendredi 27 mars 2009

Comin Back to me


Réduits à "Somebody to love" et "White rabbit", le groupe fait quelque peu figure de relique, mais si on extrapole, on découvre trois petites merveilles de folk triste, jamais citées - ou si peu. Car, qui le croirait? Le Jefferson Airplane n'est pas tant ce groupe psyché archétypique que les magazines ont archivé une bonne fois pour toutes dans leur rubrique "classique" à cause de deux tubes fédérateurs et historiques, qu'un très bon collectif doté d'un potentiel folk immense. Today, Comin' back to me et Embryonic Journey sont les noms des trois merveilles qui valent à ce bon disque de se retrouver ici. Le second surtout est une chanson d'amour triste qui déroule son atmosphère lancinante en cinq minutes de contemplation lente, épurée, radicale. On a l'impression de s'enfoncer dans des gorges, le long d'un chemin sinueux et sombre. C'est unique, on ne trouve pas d'équivalents dans le panel pourtant large des chansons tristes. C'est à ce genre d'expérience que convient, je crois, le mot "profond" qui a l'air parfois bête quand il qualifie certaines musiques. A coté de ce morceau, le reste du disque, somebody to love compris, m'a toujours semblé anecdotique. Pas tout à fait cependant, car today est quasiment du même acabit et d'ailleurs elle travaille à peu près la même ambiance. Enfin, Embryonic Journey est entièrement acoustique et instrumentale, c'est-à-dire du genre qui ennuie les fans de pop mais qui fait les délices de ceux de Hot Tuna (groupe de blues-rock fondé par Jorma Kaukonen - signataire d'Embryonic Journey - et Jack Casady - également membre de l'Airplane). Avec cet instrumental, Kaukonen montre qu'il est surtout musicien et n'entend pas consacrer ses accords à la seule et répétitive pop music - dont le format emprisonne toujours quelque peu les vrais instrumentistes. Cette liberté est pour le meilleur: on ne ferait pas un compte rond des bons instrumentaux de la pop-music sans Embryonic Journey, dont la réputation d'ailleurs surpasse tout ce qu'on pourrait attendre de ce genre d'exercice.
Attention toutefois à la publicité mensongère: sur la pochette, les membres du groupe arborent des instruments traditionnels dont, jusqu'à preuve du contraire, ils ne se servent pas. Je n'ai pas l'impression en tout cas d'avoir entendu de la flûte ou du banjo, mais à dose homéopathique, il se peut que je n'ai rien perçu.
Jorma Kaukonen a sorti un disque tout récemment, mais je n'ai aucune idée de son contenu.