La chanson de la semaine

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samedi 13 novembre 2010

Les Inrocks Black XS, Warpaint, Local Natives, the Coral

 L'avantage d'arriver en retard quand il y a quatre concerts, c'est qu'on n'est pas trop fatigué pour profiter du dernier. La formule est excessivement consistante et, il me semble, inappréciable. Comment tenir de 19h30 à 00h30 dans le bruit des enceintes et en même temps savourer durablement ce qu'on écoute? D'autant plus que malgré le plaisir d'assister à un live, force est de reconnaître que les groupes de pop-rock ne sont pas les plus habiles ni les plus fins. Soit que le micro est défaillant, soit que c'est le chanteur qui coince, on distingue mal les voix. Puis, guitares et basses tendent à se confondre. Bref, mieux vaut connaître les chansons par avance puis les restituer mentalement à partir des bribes de mélodies qui nous parviennent.



Ainsi, Warpaint n'a pas livré un set claironnant. Ce fut souvent confus, indiscernable et maladroit. Mais par moments, quand les instruments se mettaient en place, on assistait à un impressionnant récital de rythmes, où basse, batteries et guitares étaient de connivence pour nous faire dodeliner de la tête. Toujours aussi surpris par les fulgurances rythmiques de ce groupe planant, qui est bon là où on ne l'attend pas et souvent moyen quand il applique les recettes de la dream-pop, je continuerai à me tenir à l'affût de leurs prochaines productions.

Il me faut quand même avouer que Locale Natives a livré un set plus carré. Je ne suis pas fan de ce groupe mais il y avait, dans l'attitude comme dans le son, une netteté et une résolution qui m'ont plu. Autant sur disque ce méli-mélo échoue à trouver la "ligne claire" qui dessinerait un nouveau classicisme, autant sur scène le guitariste principal (le moustachu) se donne tellement qu'on applaudit. Je rendais les armes. Si l'un des membres avait une voix plus singulière cela pourrait même devenir très fort. Mais bon, c'est l'indie-rock; on croit que la voix ne compte pas.



Enfin venait le groupe pour lequel je me déplaçais, et une partie de la foule avec. The Coral, de passage à Lille, après une longue attente! Leur nom brillait en toile de fond, privilège auquel n'avaient pas droit les autres groupes, pas encore assez professionnels. Jusque dans l'agencement de l'espace scénique, on sentait le soin qu'apporte un groupe mûr à son matériel. Sobre, élégante dans ses teintes beiges, la scène avait un air de meublé cossu pour trentenaires, ce que sont d'ailleurs les membres des Coral.

Certes, je ne les cueille pas au meilleur moment, mais enfin, c'est affaire de chicanes. Qui bouderait son plaisir de voir l'un de ses groupes favoris sur scène, quand bien même ce serait au plus mauvais moment de sa carrière? Les Coral restant les Coral, ce truisme rappelle que j'en ai peut-être trop fait sur la différence entre les albums du début et ceux de maintenant. Passant en revue certains de leurs anciens morceaux, le groupe a réussi, sur scène, à mettre les nouveaux sur le même plan, ce qui n'était pas, a priori, une mince affaire. Il y avait de l'énergie, du calme, et tout cela s'enchaînait bien. Des moments creux m'ont parfois ramené à ma déception: Butterfly House est décidément une mauvaise chanson, par exemple. Mais à coté, des morceaux que je croyais quelconques ont étincelé.
Comme on ne peut plus être surpris par les chansons les plus connues, il reste à se laisser surprendre par celles qu'on a oubliées. Ainsi, les deux chansons qui m'ont le plus enchanté furent, contre toute attente, deux extraits de leur nouvel album. Tout d'abord Coney Island, que je n'avais sans doute jamais écouté plus de trois ou quatre fois, m'a semblé mystérieuse et très maritime, comme un vieux rafiot partant à l'aventure dans la brume océane. Puis, Fallin All Around You, moment de calme et d'apaisement, rendu d'autant plus appréciable par la pureté acoustique du son (alors que pendant des heures la distorsion et le volume des guitares électriques ont abimé nos oreilles), a été comme un rêve éveillé de trois petites minutes. Cette chanson a pris le contrepied de tout ce qu'on avait entendu depuis le début de la soirée: du son rock mais des voix ternes. Ce n'était pas le meilleur jeu de scène, ni le meilleur son - la palme du pire leur revenait même - mais c'était le seul groupe qui puisse se targuer d'avoir un vrai chanteur.
Un vrai chanteur n'est pas une diva qui passe en revue toutes les octaves que son organe peut couvrir, ni une voix de basse, grave et imposante comme sortie d'une caverne. Ce n'est pas même quelqu'un qui chante juste. Un chanteur a moins à faire - mais tellement plus à être! Il incarne un feeling, avec ce que cela suppose d'expressivité et d'engagement personnel. Cela ne consiste pas nécessairement à "faire musical" (et donc artificieux), mais à donner vie aux mots. C'est comme jouer un rôle dans une pièce de théâtre, il ne suffit pas de réciter ni de faire ses rimes, il faut encore donner à la parole un air de naturel qui interpelle le public! James Skelly y réussit très bien, sans être pour autant ce qu'on appelle une "voix". Cela ne signifie pas pour autant qu'il n'a pas un truc à lui. Au contraire. Outre son léger accent cockney, James Skelly a un "grain" de voix, comme on pourrait dire qu'il a un grain de sable logé dans la gorge. Il vire très vite au rugueux, au sablonneux, ce qui est plutôt un atout quand on se veut chantre des ports et du littoral. Or, les Coral, nous en sommes désormais assurés par une interview donnée à Rock'n'folk, sont les paysagistes de la vie portuaire de l'Angleterre. Ou étaient, car le temps passe. Laissons donc à Skelly et sa bande le soin de vieillir comme ils l'entendent; on ne peut plus avoir, 8 ans après, un nouveau Dreaming Of You, même si le public, impatient et déchainé au moment du rappel parce que le groupe consentait enfin à lui donner ce qu'il était venu chercher, semblait s'être déplacé surtout pour cette chanson. Il l'a eue - on l'a eue! - mais le reste valait aussi la peine du déplacement et de la fatigue occasionnée le lendemain, lorsqu'à 8h il a fallu retourner au travail. See You Soon!

*aucune idée de ce qu'est La Patère Rose puisque le groupe passait à 19h30 et que nous ne sommes arrivés qu'à 20h30.

samedi 23 octobre 2010

faces-b

Des débuts qui promettaient:



Des promesses tenues - et ce ne sont "que" des faces-b:



samedi 16 octobre 2010

1000 Years... c'est longuet.


Voici un petit billet d'humeur écrit à la parution du single des Coral 1000 Years, précédant de peu la sortie du disque. Mon avis n'a pas changé, c'est pourquoi je le pose ici.

Vivement le prochain album d'El Goodo.

Voir les meilleurs décliner est amer, car on sait que le monde est ingrat et profite de chaque occasion pour ne retenir que le pire. Depuis leur premier album les Coral se reconvertissent doucement mais surement vers un folk-rock américanisé soyeux, léger, gracile mais aussi un peu trop tiède. N'eût été l'audace magistrale de leur prime discographie, et notamment ce premier album de dingue, en 2002, qui me renverse tous les jours ou presque, l'adepte de musique ensoleillée que je suis aurait pu leur pardonner cet inexorable vieillissement, surtout sous une forme aussi acceptable. Mais non, ce sont les Coral! Les gens qui ont créé le must de l'anglophilie avec Dreamin' of you, Calendars and clocks, Simon diamond, j'en passe et des meilleures (et pour une fois ce n'est pas qu'une figure de style). Venant de ceux qui ont su, pendant un laps de temps, ne pas confondre sophistication et richesse, qui, au meilleur d'eux-mêmes, ont réussi l'improbable en faisant converger sophistication, richesse et puissance, on ne peut rien laisser passer. 1000 Years serait honorable si David Crosby l'avait écrit, on laisserait certains groupes, comme les Byrds, composer ce genre de gentil nanar, agréable et chaleureux, doucettement atmosphérique et pépère. Mais pas les Coral. Ils ont été au-dessus de ce genre de musique pendant des années. Ce qui est tolérable ailleurs est indigne d'eux. Il y en a, pourtant, qui ont l'air d'aimer. La quarantaine acquise - au moins - les gens de Magic! s'accroupissent si bas qu'ils intègrent le nouvel album des Coral à la liste des meilleures réussites du groupe, qui, bizarrement, ne comprend même pas le premier album, leur vrai chef-d'œuvre. Avec un peu de chances, se dit-on, 1000 years et Butterfly House ne seront que des exceptions malheureuses dans leur nouvel essai... J'ai peine à la croire, il semblerait plutôt que ce nouveau disque s'adresse aux lecteurs de Magic!, aux vieux, aux fans de C,S & N (eux seront contents au moins) et à ceux que n'ennuient pas trop les dernières réalisations de Shack. Pour les autres, la coupe est amère. La nature reprend ses droits sur tout et tous. On en oubliera peut-être qu'ils furent sublimes. On entend bien certaines personnes prétendre que Federer n'était pas si fort, alors... (02/07/2010)

mercredi 21 juillet 2010

The Xx


Ceci est un texte oublié. Il dormait dans mes archives personnelles depuis ce temps où la chaleur ne rendait pas encore moites nos corps, où la terre était nue et fraîche. Il fait l'effet d'un glaçon dans l'été.

"Mais... Il est mardi et toujours pas de chanson de la semaine? Oui, le temps me manque. Dehors la neige n'a pas fondu. Pas très loin de chez moi il y a des champs. La vue est imprenable, à toute heure, spécialement au coucher de soleil, mais en cette période neigeuse n'importe quelle heure de la journée prend des allures étranges et sidérales. C'est un temps à écouter Norway de Beach House. Mais je souhaite varier les plaisirs. Encore inouïs sur ce blog, les Xx feront l'affaire. Je vous propose plutôt Infinity que VCR. Son titre, éloquent, se mêle aux impressions d'un hiver sans fin. Pour les accompagner, il aurait bien fallu une aurore boréale.

Inutile de les présenter, vous les connaissez tous. Je n'ai pas parlé d'eux l'an passé. Je les ai découverts, brièvement, par le biais d'un show télévisé qui manifestait de façon ostentatoire sa vocation promotionnelle, avec publicités et effets de lumière bidons. Flairant le coup marketing, j'ai fait la moue. Mais certains morceaux sont troubles et malaisés à définir, investissant une place ténue et instable entre la new-wave, le r'n'b, la dream (pas la dream-pop, mais la dream music, ce style de musak electro qui envahissait un temps les supermarchés), ce qui fait que tout en étant d'abord sceptique, leur identité fragile et illimitée finit par toucher timidement l'auditeur. Ils ont en plus un certain naturel: leur disque ne ressemble pas à l'assemblage stéréotypé des musiques qui les ont influencés mais à un truc plus intime, empruntant partout sans borner leurs horizons. Le résultat est pourtant homogène et même, dans les moments moins palpitants, carrément monotone. Leur premier album, imparfait mais séduisant, a donc comme paradoxe de répéter la même formule (et en premier lieu de l'avoir trouvée) tout en donnant le sentiment que le groupe vit dans un paysage musical très large."

vendredi 16 juillet 2010

The Coral

Il y a deux jours, j'ai eu la dent dure avec le dernier album des Coral. Il y a bien sûr de bonnes et mêmes d'excellentes raisons à cela. Mais soyons honnêtes, Butterfly House n'est pas totalement répugnant, il se laisse même écouter, bien que, d'une façon oblique, ce soit là son principal tort. En fait, pour qui a la faiblesse de goûter au folk-rock doucereux et lumineux des Byrds, cet ultime effort présente quelques qualités louables. Mais cette pop gentillette aux allures de pastorale a-t-elle une finalité plus relevée, plus universelle, plus admirable enfin, que de plaire à deux ou trois toqués tels que moi perdus dans la solitude de leur niaiserie? Pour cette raison, j'avoue, j'ai honte d'écouter à l'instant même, avec un certain plaisir, Sandhills.
Mais brisons-là: je ne tresserai pas de louanges à l'adresse d'un disque que j'ai préalablement - et avec la tête froide - démonté en miettes. Butterfly House ne mérite que les éloges des néophytes, pas celui d'un fan des Coral. Quoiqu'à la vérité j'aie dit beaucoup de mal, cette mauvaise foi avait des fins utiles. La première d'entre elles était de ne pas juger ce groupe sur la foi d'un album, comme trop de gens risquent de le faire; la seconde était de recentrer l'attention du public sur leur premier album. Si en aucune manière j'y parvenais, je pourrais m'estimer satisfait et fier de mon travail.
Voici réunies plusieurs chroniques que j'ai écrites en l'honneur de The Coral, 2002. Assemblés ici même et lus en une fois, ces textes zélateurs risquent de décourager l'homme sobre qui, par hasard, y jetterait un œil curieux. Je ne peux toutefois pas m'excuser pour ce ton dithyrambique car, vraiment, je n'ai jamais rien entendu de meilleur, sauf quand, en 2000 je découvrais Ok Computer. Histoire de situer le niveau...

1°
Dans le fond, quand on parle des Coral, autant se référer au premier disque. Cela évite de dire des âneries. Je les trouvais d'abord impressionnants mais un peu trop horlogers (Magic and Medicine), puis modernes mais casse-tête (Nightfreak), enfin j'ai trouvé un excellent groupe à single (Singles Collection). Il était juste temps de trouver l'album parfait. Ou presque, je ne saurais oublier que Skeleton Key, même si elle est marrante, file le tournis. Et puis la seconde moitié de l'album, si on veut pinailler, est moins décisive que la première, mais il n'empêche qu'elle finit sur Calendars and Clocks, encore un chef d'œuvre à l'actif du groupe. Diversement appréciée, cette chanson est néanmoins le gros morceau d'écriture musical, un itinéraire compliqué mais parfait à travers la musique pop et psyché. A l'image de l'album en fait. Le premier disque des Coral, le plus rock, le plus énergique et le plus anglais de leur carrière (qui devient de plus en plus byrdsienne au fil du temps) est un condensé tantôt farfelu, tantôt émouvant d'un grand nombre d'influences (ska, brit, sixties, psyché) qui se télescopent dans des chansons à tiroir virtuoses qui ont l'immense avantage de pouvoir être réécoutées à volonté sans pour autant révéler tous leurs secrets de fabrication (l'oreille est constamment sollicitée par des changements de registres, des détails soniques, etc). L'interprétation de James Skelly donne la mesure de cette folie douce et de ses sautes d'humeur: de la douceur à la gueulante, c'est à sa voix qu'on doit les meilleurs moments: Dreamin' Of You, I Remember When, Calendars and Clocks... Au niveau du chant, c'est bien plus que de la pop, car on entend une conviction et une intensité qui n'est pas propre au genre, c'est presque une forme de white-soul occulte. Le plus étrange disque des Coral (car dans le fond, il est assez curieux et pas si passéiste qu'on a bien voulu le dire) est aussi leur plus grand disque. Moi qui déteste dans 98% des cas le ska-rock (les 2% restant vont à Madness), je n'aurais jamais imaginé qu'un enregistrement proche du genre puisse faire partie de la liste très serrée de mes albums préférés. (06/04/2010)

2°
De loin, de très très loin leur meilleur album. Je ne vais pas ergoter pendant des heures sur la qualité infinie de the Coral. L'exercice ne rime à rien; il suffira à chacun d'écouter. Mais je peux dire tout mon amour de ce disque. The Coral est un disque total, jouant des ruptures et des émotions, des genres et des registres, c'est une poupée russe qui cache toujours un modèle réduit plus petit, un grand huit qui ne donne pas de haut-le-cœur, un panorama de l'Angleterre à 360°, un collage semblable à la pochette, sauf qu'il est archi-structuré sous ses dehors tarabiscotés et tirés par les cheveux, un magnifique coup d'audace, démonstration de maîtrise, et de l'écriture musicale, et des instruments, nombreux, qui accrochent toujours l'oreille par un détail ou un autre. Il est pop, rock, soul, lad, planant, psyché, ska. Et en plus, il a un chanteur. Ce qui est rare. Vraiment, si je venais à le perdre et qu'il n'en restait qu'un dans le monde, même à un prix astronomique, je tenterais de l'obtenir. J'en ferais mon objectif de vie (un horizon des plus respectables). Peut-être même éprouverais-je une certaine sérénité à poursuivre un objectif si clair, si précis, même s'il parait plus vraisemblable que je sois très nerveux et très frustré à l'idée de ne plus l'écouter.
J'échangerais volontiers ma discographie pour ce seul disque, même si j'en connais quelques autres de très bon. Dernier exemple: si une loi interdisait les Coral dans mon pays, j'émigrerai, au moins lorsque je sentirais que ma fin approche, pour l'écouter une dernière fois. J'aime moins Skeleton Key, Bad Man et Spanish Main, mais ce n'est p
as grave, chaque morceau a sa valeur, sa particularité qui l'isole et le transcende. Je considère comme homme de bienfaisance le prochain qui lui mettra 5/5.




mardi 13 juillet 2010

Vieillir


Pour tous ceux qui ont grandi à cette époque, il va falloir se faire à l'idée que les années 2000 se conjuguent désormais au prétérit. En musique indé, dix ans ne pardonnent pas. Les groupes apparus à l'aube de la décennie précédente viennent d'entrer dans la phase critique de résistance et doivent maintenant faire face à leur propre vieillissement comme à l'ingratitude d'une population sans mémoire butinant la musique au gré de l'irrégularité des modes. Lourde tâche pour des groupes de rock, par définition flanqués d'une imprévoyante imbécilité et coincés dans une philosophie de l'instant adéquate au jeune âge.

Certains réussissent haut la main. Il existe des cas d'école reproductibles tous les dix ans. Des groupes, consciemment ou pas, les suivent à la lettre. Tout d'abord, le modèle emprunté par Julian Casablancas, avec son album synthétique et kitsch: il s'adapte au temps présent comme aiguillé par un indicateur interne, sorte d'antenne invisible dont les plus populaires semblent toujours pourvus (David Bowie). A l'inverse, un Radiohead, en 2000, prenait le futur en contresens et optait pour l'électro avant que les guitares ne viennent secouer le marasme ambiant. Voilà deux possibilités diamétralement opposées. Celle du leader des Strokes fonctionne rarement: au-delà d'un succès temporaire, nourri par la renommée de l'artiste, les albums d'adaptation au présent tombent vite dans l'oubli ou demeurent les derniers wagons. Qui se souvient des albums de Neil Young dans les années 80 par exemple? Personne, Dieu merci. Récemment Eels, dont les fans appréciaient la sobriété, a voulu, avec Humbre Lobo, se lancer dans la mode des albums rock sexy. Ce genre de renouvellement, outre qu'il passe aux yeux des personnes subtiles pour une infidélité à une conviction première, ne marque généralement aucune amélioration dans le style du groupe, bien au contraire.

Pour bien vieillir, il faut en fait avoir eu des commencements modestes. C'est alors que tout reste possible. Pour illustrer cette thèse, l'année 2010 nous a gratifié d'un excellent album des Black Keys, Brothers, peut-être leur meilleur. Mais pour mieux montrer la différence de parcours entre des groupes de qualité diverses, je vous parlerai dans le même temps d'un autre disque fraîchement paru, qui est un échec total: Butterfly House, des Coral.

Les deux groupes sont apparus au même moment sur la scène internationale, avec un premier album en 2002 et ont été classés dans la rubrique "retour du rock". La comparaison s'arrête là. L'un est américain, l'autre anglais: pendant que les Black Keys, obsédés par le blues, tentent de ressusciter une certaine tradition roots, les Coral, au début très anglophiles, jouent un brit-rock déglingué et magnifique, brassant toutes les influences de l'île, jusqu'au ska. A l'époque, il n'y a pas photo: les Coral non seulement sont les plus forts mais il s'agit même du meilleur groupe au monde. Cependant, les temps changent. Les meilleurs périclitent souvent tandis qu'un groupe modeste mais travailleur comme les Black Keys a des chances de s'en sortir. A force d'huile de coude, le duo d'Akron finit par fluidifier son jeu, même si ce n'est pas sans mal. Au début peu doués pour le blues des noirs - qui s'en étonnerait? - les yankees comprennent qu'il faut y mettre aussi un peu du leur: la mélodie, la pop, le mélo, l'atmosphère, tout ce qui fait qu'ils ne seront jamais des bluesmen. "Apprends à te connaître"... et ne te renie pas. Le projet Blakroc aura été de bon secours: en voyant la force de conviction des rappeurs, Dan Auerbach a senti ce qui lui manquait. Fort de cet aquis, Brothers est un bon disque, prêt à remporter un certain succès populaire. D'abord travailleurs de l'ombre, les Black Keys pourraient devenir des dinosaures respectés. On ne saurait en dire autant, par exemple, des White Stripes, qui n'intéressent plus personne.

Les Coral, trop forts, trop bons, auraient dû, comme les meilleurs, s'arrêter plus tôt. Cinq ans et puis s'en va. Cela aurait été juste parfait. Roots and Echoes aurait fait un dernier album tolérable car, en dépit de sa tiédeur, il contient son lot de bonnes chansons. Mais Butterfly House est le pas en trop: insipide, mou, répétitif et brumeux, le dernier disque des Coral ne pose pas seulement problème parce qu'il est mauvais - auquel cas il suffit de ne pas l'écouter - mais parce qu'il renouvelle la réputation du groupe en mal. C'est donc à dessein que j'ai choisi une photo en totale contradiction avec leurs dernières productions: j'espère ainsi rétablir la plus juste image du groupe, celle qui mérite, en tout cas, de passer à postérité.
Etant donné le mauvais sort que réservent le temps et la mémoire collective à ses œuvres, un groupe est presque toujours jugé sur la foi de ses derniers disques, ce qui entraîne en conséquence une perte subite de crédibilité en cas d'échec. On ne pourra plus brandir les Coral en étendard sans avoir à se justifier auprès des nouveaux-venus, des curieux sceptiques et des moqueurs patentés. C'est un tort considérable qu'ils ont fait à leur propre légende.
Penser que leur premier album, the Coral, dont je vais publier tout le bien que j'en ai écrit à droite et à gauche, n'aura peut-être jamais l'exposition qu'il mérite tandis que, publicité oblige, des milliers de gens vont écouter ce Butterfly House inutile est un motif d'agacement constant pour moi.

La conclusion à tout cela c'est que les Black Keys, ces copistes dont on n'attendait pas grand chose, ont profité de leur vieillissement pour enfin sortir un grand disque - même si les amateurs de blues et, plus généralement, les adeptes de musique black vont logiquement crier à l'imposture. Pendant ce temps, un authentique bon groupe, un des meilleurs que l'Angleterre ait connu, se prend les pieds dans le tapis en copiant le folk-rock sixties de C,S & N alors qu'il s'était auparavant distingué sur un premier album parfait en n'imitant rien ni personne (sauf l'auteur d'une marche russe) et avait témoigné du don incomparable d'être lui-même... Les aléas du vieillissement en pop music...

mardi 6 avril 2010

El Goodo


La chanson de la semaine est extraite d'un album très méconnu, et sorti plusieurs fois, d'abord sous forme digitale en 2008, puis sous forme plastique en 2009, voire 2010, on ne sait plus bien. Ma pochette indique l'année nouvelle mais quelle que soit sa date de sortie, Coyote a sa place ici puisque, vous l'avez compris, je ne chronique pas vraiment les nouveautés mais les coups de cœur. El Goodo mérite une petite présentation car ses origines et sa pochette sont trompeuses. Non, ce ne sont pas des américains adeptes de country-rock, mais des musiciens des Pays de Galle fans de Big Star. Et tant qu'on y est, ça tombe bien d'en parler puisque je n'ai pas consacré un mot au décès d'Alex Chilton (je n'ai pas encore décidé d'ouvrir une rubrique nécrologique, bien que l'actualité m'y presse).

El Goodo est une bonne chanson, une des meilleures ballades de Big Star mais ce n'est pas sûr qu'elle fasse un bon nom de groupe. S'appeler Radiohead d'après une chanson des Talking Heads, par exemple, est une idée solide mais Choisir El Goodo pour patronyme, c'est déjà se fermer une des portes de la gloire (remarquez, Toto et Poco ont su faire oublier leur affreux nom). Pour l'instant, El Goodo semble vivoter dans l'ombre des grands Coral, leurs prédécesseurs. Car c'est bien dans la lignée de cette pop anglaise distinguée, prolifique et complexe, qui s'origine dans les Kinks et poursuit sa route avec les délicats Pale Fountains ou les La's, que se place d'emblée El Goodo.
Comparés aux Coral, ils arrivent néanmoins au mauvais moment, celui où la vague rétro semble se ramasser sur elle-même, d'autant qu'ils sont à certains égards encore plus classiques que le groupe de James Skelly et devraient peiner, dans l'Angleterre des Xx et de Big Pink, à trouver un large public. Mais ce genre d'ouvrage légèrement psychédélique, subtilement teinté de folk-rock à l'américaine (Byrds) et plutôt délicat (malgré le gros riff de Feel So Fine, très proche de BRMC), a de toute façon toujours rencontré un public limité, notamment des gens qui rêvent d'une chanson traditionnelle (couplets et refrains) finement ouvragée, trouvant l'équilibre apollinien parfait entre la douceur des mélodies et l'aplomb des rythmiques rock, en somme ceux qui rêvent d'un artisanat de la chanson.
El Goodo s'approche souvent de cet idéal et notamment sur Aren't You Grand, leur meilleur titre, qui a un coté western ou road-movie qui le rend particulièrement captivant. Mais il faut aussi recommander aux amateurs des Kinks l'écoute de Pete, chanson vieillotte mais très amusante, un peu comme l'était Harry Rag ou les morceaux psyché des Coral.

Coyote pêche peut-être par excès de classicisme (c'est ce qu'on concèdera, s'il le faut, aux modernistes obtus) mais c'est un second album et le groupe qui, tout en assurant la transmission d'un héritage, se cherche encore, a certainement une belle marge de progression devant lui. En tout cas, c'est tout simplement l'un des seuls disques du Royaume Uni qui, ces dernières années, ait pu apporter aux fans de cette pop anglaise sophistiquée et mélodique, une preuve qu'elle existe toujours (avec Camera Obscura dans un registre plus pop, les Coral en "vétérans" et The Last Shadow Puppets pour ceux qui apprécient aussi le coté Scott Walker). Je n'ai plus qu'une chose à dire: faîtes-moi confiance et essayez de dégoter ce disque rare, quoi qu'il vous en coûte.

COYOTE
El Goodo
Phantom Sound & Vision, 2010

mardi 12 janvier 2010

On enfile les baskets!


La sortie imminente d'un nouveau disque des Good Shoes, mine de rien, cela vous refile un petit frisson de plaisir anticipé. Vous sentez que l'attente elle-même est une joie, que le disque une fois en mains, c'est la perspective d'une bonne journée qui s'annonce. Bref, c'est un horizon d'attente minuscule, qui permet de faire passer les jours avec moins d'amertume, voire même de garder le sourire aux lèvres (comme une fille à qui on propose de faire les galeries marchandes somme toute). Si la somme de ces plaisirs futiles constituaient le bonheur, à défaut d'être parfait, je serais néanmoins preneur. Léger matérialisme, nuancé toutefois d'une pointe d'émotion vraie - mais pas trop quand même car on n'attend pas des Good Shoes qu'ils nous convertissent à une nouvelle religion, ni même qu'ils cultivent en nous de nobles sentiments comme l'indifférence à la mort, chose que seuls peuvent les grands groupes.
Alors certes, il y a plus important, mais quand l'important ne se manifeste pas, il reste un disque des Good Shoes. C'est encore mieux qu'un diabolo grenadine et à peu près aussi sucré. En fait, il y en a d'autres des plaisirs du même ordre. La sortie de Teen Dreams, de Beach House, avec leur single avant-coureur, déroutant à la première écoute mais vite aguichant et même - comme on dit sur la blogosphère - addictif (un mot que le dico ne reconnaissait pas il y a quelques années, avant internet - tirez-en les conclusions que vous voudrez).
Mais Teen Dreams c'est une autre affaire. Quelque chose d'envergure. Il semblerait qu'internet ait contribué à faire mousser la nouvelle de sa parution. Le passage sur un label important comme SubPop a évidemment son effet mais si on considère la densité du chant de Victoria Legrand sur Norway on comprend que le groupe acquiert du poids. C'est tout simplement une des meilleures chansons du groupe et la première susceptible d'embrasser un large publique.
L'autre sortie attendue, c'est celle du nouveau Brian Jonestown Massacre, qui sera sans doute en dents de scie, comme d'habitude. Mais ce qui compte, c'est que ma place de concert est réservée pour le 28 avril, comme celle de Beach House (18 février) et celle de Girls (16 mars). Rendez-vous est pris.

Je vous épargne l'atroce vidéo du nouveau single des Good Shoes:

the way my heart beats

samedi 9 janvier 2010

Pourquoi je deviens (un peu plus) anglais ...

L'Angleterre subit souvent mon clavier assassin, pourtant la musique que j'aime s'abreuve à cette source, ouvertement ou pas. Il ne faut pas oublier que pour un Pavement et des Pixies, l'Angleterre avait Jesus & Mary Chain et Spacemen 3/Spiritualized. Mais les origines ne signifient rien. Les déplacements migratoires emmènent notre cœur ailleurs et aujourd'hui, à quelques savoureuses exceptions près, comme ces Camera Obscura gentiment twee-pop, la musique anglaise me semble un peu en recul.
Petit test: quelle est la dernière sensation rock'n'roll outre-manche? Jim Jones Revue. Pendant que des jeunes gens talentueux pratiquent un rock moderne de l'autre coté de l'Atlantique, entendons par là un rock dont le caractère revivaliste ne s'étend pas au-delà des années 80 - il faut en effet être prudent avec l'adjectif "moderne" -, pendant que the War On Drugs et Kurt Vile rafraichissent l'indie-rock, que Jay Reatard ou les Vivian Girls font crapahuter le punk-rock, que Girls ré-enchante San Francisco, que Pains Of Being Pure At Heart, aussi gnan-gnan qu'ils soient, invitent la pop eighties dans les débats, pendant ce temps donc, Jim Jones Revue, grand groupe anglais du moment, joue tout bêtement du rock'n'roll, estampillé années 50, sans aucun complexe, sans chercher à produire l'illusion de la nouveauté (c'est tellement plus facile d'être sincère). Les compos originales sonnent comme des reprises standard, mais ça rend les nostalgiques heureux, ceux-là même qui ressuscitent le Petit Nicolas et qui, la prochaine fois, passeront aux hussards de la République (pour les écrivains, ils nous gavent déjà avec). En attendant le rock Empire, voici la queue de la comète du revival 00', le foirage du rock. Gros bug en 2010. Ne nous étonnons pas: le retour des années 60/70 ayant préparé le terrain, il ne reste plus au mouvement conservateur qui rampait souterrainement qu'à profiter de la disposition des esprits à écouter du vintage pour assouvir son fantasme absolu: ressusciter Elvis Presley et Chuck Berry. Mazette! C'est Sarkosy voulant ressusciter Yves Mourousi. Pendant ce temps, il y a des choses qui avancent, doucement peut-être, sans révolution, mais sous prétexte que, d'une façon ou d'une autre elles aussi sont revivalistes (comment créer sans imiter?) on porte la mauvaise foi, dans certains milieux, jusqu'à ignorer leur saveur nouvelle, leur discrète originalité ou fraîcheur et faire croire que le monde appartient au rock'n'roll des origines.

Mais brisons-là, je ne suis pas exempt de mauvaise foi: l'Angleterre, c'est aussi Jamie T, Xx et Micachu, Last Shadow Puppets, etc. Il y a du bon et surtout du moins bon, beaucoup de variété, peu de lignes directrices. Preuve que la Grande Bretagne se cherche un peu en ce moment.
Pourtant, avant d'avoir cette démarche étrangement bancale, l'Angleterre était la patrie d'un brit-rock assez homogène: Libertines, Rakes, Arctic Monkeys, Art Brut, Futureheads, Cribs et... les Coral, les extra-ordinaires Coral. Ce fantastique groupe dont le talent ne m'était pas apparu clairement sur les deux disques que je possédais d'eux: Magic and Medicine et Nightfreak and the Sons of Becker - qui m'avaient séduit sans passion .
Le premier révélait des instrumentistes brillants, un artisanat très maîtrisé de la composition mais aussi une certaine froideur. Le second, brouillon psychédélique sympathique, était un peu limité et bourre-pif. Il faudra pourtant songer à les réécouter attentivement car la collection de singles qu'ils ont sortie en 2008 a remis les pendules à l'heure. The Coral n'est pas seulement un bon groupe respectable, dans l'ombre des Libertines ou des Arctic Monkeys, un descendant honnête mais trop appliqué des Pale Fountains et de Shack, non, c'est un immense groupe qui dépasse d'une tête ses références, Oasis compris. Je ne suis pas le seul à avoir ignoré leur génie de la mélodie pop, plusieurs de mes connaissances ont entretenu avec le groupe un rapport de curiosité polie et distanciée. Avions-nous les oreilles bouchées? Il est vrai que Single Collection n'est pas un disque de fan, mais un disque universel. Entendons par là qu'on peut trouver des longueurs à l'ensemble de leurs discographie tout en se gorgeant du cocktail de guitares et de mélodies proposées ici. Dreamin' of you et Who's gonna find m'avaient toujours semblé fantastiques, mais je découvre enfin In the Morning, Pass It On ou l'indépassable Put the Sun Back, la chanson en or, celle que n'importe quel guitariste voudrait avoir composée. Dur travail pour les apprentis, car pendant 3 minutes l'auditeur médusé, au bord des larmes, a droit à la perfection pop et un niveau d'émotion contenue qui laisse rêveur. C'est en écoutant une chanson comme celle-là que la vie sans musique me parait d'un coup une aberration.