La chanson de la semaine

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samedi 17 septembre 2011

Record 3, Girls

Il faudra attendre les interviews pour comprendre ce qui a présidé à la création de Record 3. Pour l'instant, le suspens demeure. Comment un groupe résolument indie, qui perpétuait le temps d'un Morning Light saturé l'esprit bricoleur et lo-fi des années 90, a-t-il pu à ce point tourner les talons? Désormais, on croirait entendre Pink Floyd ou Wilco période Sky Blue Sky, orgue hammond en tête et soli de guitare à la suite... La différence n'a pas sauté aux oreilles lors des premières écoutes, gouvernées par une désagréable impression de mièvrerie - l'outrance de Just A Song m'a fait stopper l'effusion sentimentale alors qu'elle ne sévissait que depuis trois (trop longues) minutes. Mais au fil du temps, c'est devenu une évidence: Girls a viré seventies, jusqu'au soft-rock de My Love Is Like A River, dans la veine de Jackson Browne. D'une certaine manière, c'est la Californie qui rattrape Girls, moins pour ses couchers de soleil mirifiques que pour sa bande FM. L'extraordinaire Vomit et Forgiveness sont sans doute les deux chansons les plus représentatives de cette tendance insoupçonnée: longues de quelques 6 minutes, chacune produit des dénivelés et se conclut sur un solo électrique sacrément efficace dans le style du sempiternel "je bois un dernier verre avant d'aller me lourder sur l'autoroute". La palme revient à Vomit qui s'offre même le luxe des chœurs gospel. On n'aurait jamais entendu cela sur Album, authentique essai de rock alternatif, bancal et tout grésillant du son des guitares mal accordées. Le groupe a donc effectué sa mue et sonne parfois comme... du "rock à papa".



Pour tout un tas de raisons - et Broken Hearts Club en faisait partie - mon goût pour Girls était menacé par la désaffection. Je voyais Owens évoluer vers des rengaines amoureuses gnan-gnan écrites expressément pour plaire aux filles. Il serait culotté de prétendre que j'ai eu tort à 100%. Record 3 est partiellement le disque mièvre que je prévoyais. Mais il est beaucoup plus varié et riche que je ne l'aurais pensé. Le seul point faible d'Album était la redondance entre les morceaux doux. Or, le début de Record 3 oscille entre le rock joyeux et décomplexé (Honey Bunny), la continuité avec Album (Alex) et une chanson de hard-rock incongrue (Die). La suite du disque me semble bien plus homogène, avec une ambiance de slow continuelle, mais Girls s'est d'emblée préservé de la monotonie grâce à ces trois titres.
Aucun morceau de l'album, toutefois, ne semble résolument appartenir à Girls comme on pouvait dire que Hellhole Ratrace était leur chanson phare, leur carte d'identité. On ne reconnait plus une faconde unique - si ce n'est le timbre de voix d'Owens - mais une multitude d'emprunts. Die semble avoir déjà été écrite par quelque autre groupe des années 70. Le riff de Magic est inspiré de Big Star (le titre de l'album d'ailleurs évoque Third ou Record#1) et dans l'ensemble les soli de guitare ne dérogent pas au classicisme. La richesse du nouvel album dépend donc de la somme de ses influences. Mais ce ne serait pas un motif bien sérieux pour bouder son plaisir. Il était attendu que Girls se cantonne à son périmètre carré et, au contraire, il l'élargit. Je croyais ce groupe incapable d'évoluer ou d'étaler une nouvelle gamme. Or, en empruntant à droite et à gauche, il montre l'étendue de ses facultés d'adaptation. Compositeur par accident, C.Owens prouve qu'il sait l'être aussi par métier.Record 3 sonne en effet assez "pro". Et j'avouerais que même si parfois c'est trop, beaucoup trop lourd, l'ensemble a le mérite de viser le cœur et de le faire saigner. Dans la même veine excessive, les Smith Westerns ont sorti un super disque en début d'année, mais Girls a un avantage: plus varié, plus large.

mercredi 17 août 2011

I really want to Go Outside... mais si possible, sans Jim Jones.

Cults me paraissait très agréable hier - et le reste d'ailleurs -, mais après une journée passée aux cotés d'Anna Calvi c'est peu de dire qu'on dirait un produit marketing. Il suffit de reluquer la pochette pour sentir l'hédonisme très conformiste et, ai-je envie de dire, très libéral, de ce groupe pour étudiantes. Ainsi, l'image de la chanteuse se trémoussant provoque en moi deux réactions: la première est la honte, car j'ai l'impression d'être pris pour un c.. et de me laisser faire, la seconde est la reconnaissance immédiate de tout le symbolisme qu'attend notre époque: la joie dansante, un coté "tendance" et sexy, l'image du bonheur selon Grazzia. A ce niveau de signalétique, la boite de production a supposé que l'acheteur était très bête et qu'une voix sucrée ne suffirait pas à lui faire comprendre qu'il a affaire à une sucrerie. Bref, je suis un peu agacé et ma préférence va à une femme plus mure, comme Anna Calvi, plutôt qu'à ces petites chatteries de brunette frivole.
Mais voilà, si je prends la peine d'écrire sur ce groupe, c'est parce que primo les trois premières chansons de l'album (Abducted, Go Outside et You Know What I Mean) sont franchement irrésistibles; deuxio, il y a quelque chose de dérangeant sous son aspect très lisse. Un os un peu dur qui se trouve être trop saillant. Cults, déjà, tire son nom d'une fascination revendiquée pour les sectes. Ensuite, le clip de Go Outside, conçu à partir d'images d'archives, évoque la secte de Jim Jones, qu'on entend d'ailleurs en début de chanson ("for me, death is not a fearful thing. It's life that is treacherous"). Brillamment réalisé, il intègre l'image de la chanteuse à une foule de fidèles en liesse puis au village de Guyane où s'est produit la catastrophe. Madeline Follin* y apparaît en grande admiration devant le gourou et très heureuse de sa vie en communauté fantasmatique.
J'ignore les motivations qui ont conduit le groupe à accepter la réalisation de cette vidéo superbe mais très dérangeante, ce qui suscite d'ailleurs une certaine désapprobation des internautes. Peut-être la chanteuse a-t-elle voulu montrer la facilité avec laquelle le besoin d'évasion tend à abuser les hommes. La vidéo d'Abducted, reprenant les images d'un film du même nom, va dans ce sens. Madeline Follin s'imagine enlevée par un homme dont elle tombe amoureuse mais qui, lui, ne l'aime aucunement. Cette façon de rêver sa vie à travers des vidéos me fait songer irrémédiablement au bovarysme, trait dont semble sévèrement accablée la chanteuse - bien qu'elle semble en avoir une conscience aiguë, et c'est là ce qui rend le disque finalement troublant. Comme les chansons ont toutes un petit air candide, on donnerait le bon dieu sans confession au groupe, comme d'autres ont succombé au charme physique et rhétorique de Jim Jones, dont les propos étaient brillants - "on pourrait croire qu'il a raison" remarque le guitariste. Et pourtant, la pomme est rongée...



*Pour l'anecdote, Madeline Follin, la chanteuse, est la sœur du créateur de Guards, groupe dont j'ai vanté les mérites il y a quelques mois.

jeudi 28 avril 2011

Tombé du ciel

Je viens tout juste de découvrir ça. A l'instant même, l'ep gratuit de Guards est en train de dérouler ses ondes enveloppantes. J'ignorais tout de Richie James Follin jusqu'à ce que je découvre à la fois son existence, celle de cet ep flamboyant et son activité au sein du groupe the Willowz, formé en 2002. C'est bien tout ce que je peux en dire. D'ailleurs, The Willowz, c'est quoi? Le nom me dit quelque chose, vague reflux d'une époque de rock vintage où les Zutons se mêlent dans mon esprit à Electric Soft Parade ou autres Datsuns. Zone de flou, marge indécidable du rock mineur où doivent planer les ombres de groupes qu'on ne fréquente guère que de loin en loin.

En une écoute, donc, me voilà emballé, porté, rehaussé. C'est bien. Car je tombais bas, ami lecteur - j'en veux pour preuve que je ne chronique quasiment plus, que la guitare me reste entre les mains, encombrante, inutile, égrenant les mêmes trois accords insupportables, que le monticule autrefois monumental et jamais définitif des albums adorés se réduit à une peau de chagrin. Mais le disque des Kills, celui d'Alexander, quelques morceaux de Tv On The Radio, l'imparable All Die Young des Smith Westerns, la redécouverte de Death In Vegas et Mazzy Star, enfin cet ep magistral, me redonnent du cœur. Ces accès de lyrisme fiévreux on peut bien sûr les critiquer, une fois advenu l'âge de raison, mais il n'en reste pas moins qu'ils sont indispensables à mon économie interne. Sans eux, pschittt... Cette impression d'échappée, de fuite vers l'avant, je ne l'avais ressentie qu'avec certaines chansons du Gun Club et je la retrouve maintenant à l'identique dans Guards.

dimanche 24 avril 2011

Nine Types Of Lights

Hier, en écoutant Caffeinated consciousness, j'ai failli écrire que sur chaque album de Tv On The Radio il y a un morceau qui tue. Puis je me suis rappelé la mort de Gerard Smith et cela m'a dissuadé. Je parlerai plutôt d'un morceau qui retourne votre maison, qui fait sauter les fusibles, danser les fréquences, qui fait sortir l'image de votre radio et met le monde sans dessus dessous. La comparaison, tout compte fait, n'en sera que plus juste.

Faire sortir l'image de la radio. Si je réfléchis au sens d'une vieille interview que donnait le groupe, je crois comprendre la raison pour laquelle il s'est ainsi baptisé Tv On The Radio. Il s'agit une métaphore pour exprimer à propos de la musique son pouvoir d'évocation et de création d'images, comme si la télévision défilait sous vos yeux alors que vous les tenez fermés. Mais je pense aussi que, comme toute métaphore, elle a quelque chose d'étrange et de stupéfiant: à la manière d'un collage elle fait entrer en collision deux réalités différentes et les maintient dans son orbite. Il se trouve que leurs chansons suscitent la même réaction: depuis les débuts du groupe, elles ne laissent pas de sidérer (même si, il faut bien l'avouer, elles ne plaisent pas à tous ni toujours). Du coup, ce nom apparu à l'époque où les noms à rallonge étaient en vogue, comme I Love You But I've Chosen Darkness ou Clap Your Hands Say Yeah!, me semble plus pertinent et moins pompeux que beaucoup d'autres. Il dit exactement ce qu'est la musique kaléidoscopique de Nine Types Of Lights.

La pochette du nouvel album n'est peut-être pas très belle, mais elle aussi est à l'image de leur musique: des éclats de verre coupants, des formes brisées au tranchant acéré. A première écoute, une chanson de Tv On The Radio surprend toujours par sa mise en place rythmique, son coté anguleux et haché. Caffeinated Consciousness, dont vous avez sans doute compris qu'il était le sommet de l'album, prend de cours l'auditeur parce que le riff de guitare - au passage, pour me fendre d'une expression journalistique, le riff le plus massif depuis Reuters de Wire - arrive en décalage et brise le morceau à coups de pilons électriques. Mais l'album regorge de ces moments inattendus.

Considérant cette étrangeté, je me demande qui est le Brian Eno du groupe. Car il y a un peu de lui dans ces constructions musicales anguleuses, ces ambiances fraîches, cette douceur de rosée humide sur Krane Killer. Tv On The Radio est aussi créatif que peut l'être Another Green World.
Certains trouvent pourtant que leur nouvel album rentre dans les rangs. C'est faire trop de crédit aux impressions laissées par un premier effort audacieux mais imparfait, comme peut l'être toute tentative d'esquisser un geste nouveau. Avec leur dernier album, ils touchent au but. Quel intérêt y aurait-il à toujours innover si c'est pour ne jamais exploiter l'innovation? Le but d'une nouveauté n'est-elle pas d'atteindre sa perfection, de se muer doucement mais surement en nouveau classicisme?
Quand j'écoute la mal nommée Second Song, idéalement placée en ouverture d'album, je me rends compte que Tv On The Radio n'est pas loin de réussir cette gageure. L'intelligence du choix du premier morceau en est toujours un signe.

PS: pour une chronique exhaustive qui tienne compte de tous les aspects du disque, il faudrait également dire un mot du film. J'avoue ne pas éprouver le moindre intérêt pour ces choses-là. Le principe a déjà été mis en œuvre par Archie Bronson Outfit et Beach House l'an passé, avec un succès limité, pour rester poli.

samedi 5 février 2011

Des news pour les maestros

Mine de rien, le site de magic rpm regorge d'informations fraîches et de singles en avant-première. Quoiqu'on pense de la revue, de son goût estampillé "années 80" qu'elle assume sans complexes (cela, du moins, est à son honneur), de cette esthétique mondaine et outrageusement parisienne (ce qui est moins bien, surtout pour un provincial atterré par la frivolité ambiante), il faut bien reconnaître que son site internet est attractif pour le prospecteur en quête de sons nouveaux: régulièrement actualisé, il occupe la place d'un JT de la musique qu'on consulterait quotidiennement. Ce n'est pas pour autant que j'ai trouvé mon bonheur. Le temps est à la semi-déception, avec des morceaux qu'on est plus satisfaits d'avoir écoutés que d'être en train d'écouter.
On commence avec les Dum Dum Girls, pas plus géniales aujourd'hui qu'hier. Un nouveau single qui n'apporte pas grand chose. Les Vivian Girls sont plus attrayantes, mais souffrent du même manque d'envergure*. Le garage féminin a les épaules fragiles: ce qui fait son charme le détruit peu à peu, car à force d'attendre la réalisation de promesses jamais tenues, on finit par s'habituer à une relative médiocrité. Exemple à la clé avec Best Coast, qui sur le plateau de Letterman ennuie ferme.
Changeons de registre: Pains Of Being Pure At Heart donne des raisons d'espérer de leur nouvel album, nonobstant l'horrible clip de Say No To Love qui, décidément, fait honte à tous ceux qui adoreraient aimer ce groupe mais le trouvent quand même un peu trop gnangnan. A la limite, cette ressemblance accréditée entre POBPAH et les Smashing Pumpkins est peut-être l'aspect le plus positif de l'album à venir. N'empêche que j'irais bien les voir à Lille le 21 (hésitant quand même avec Charles Bradley - sur 365 jours, la probabilité que deux affiches aguicheuses se partagent une même soirée était quasi nulle, et pourtant il a fallu que ça arrive!)

Anna Calvi parcourt le web gentiment et fait parler d'elle mais je n'ai pas encore bien entendu. On dit qu'elle ressemble à Pj Harvey. Cette dernière fait d'ailleurs un come-back réussi, toute en sobriété, dans une atmosphère de campagne anglaise. Embrun, fraîcheur, plage à galets, verdures apaisantes et mares aux canards, telle est l'atmosphère délicate de l'Angleterre dépeinte par Pj Harvey, qui semble avoir renoncé aux folies du rock au profit d'une cure de simplicité. The Last Living Rose est ainsi une belle chanson, claire, océane et sereine.
 Enfin, il ne faut pas se fier à la pochette du nouvel album de Akron Family. Tous les paysagistes du rock, comme moi, tomberaient dans le panneau pour moins que ça. En fait, l'album est bizarroïde et sans vraie direction. C'est plus original que réussi, comme d'habitude. Un de ces groupes qui essaient, essaient... et ne parviennent pas souvent.

* la chanson des Vivian Girls, une fois de plus, est à moitié bâclée et fait néanmoins son petit effet: c'est ce qui explique qu'un groupe garage comme tant d'autres réussisse à solidifier un noyau de fans (alors que les Dum Dum Girls, qui sont objectivement plus douées, ne perpétueront sans doute pas l'esprit DIY).

samedi 13 novembre 2010

Les Inrocks Black XS, Warpaint, Local Natives, the Coral

 L'avantage d'arriver en retard quand il y a quatre concerts, c'est qu'on n'est pas trop fatigué pour profiter du dernier. La formule est excessivement consistante et, il me semble, inappréciable. Comment tenir de 19h30 à 00h30 dans le bruit des enceintes et en même temps savourer durablement ce qu'on écoute? D'autant plus que malgré le plaisir d'assister à un live, force est de reconnaître que les groupes de pop-rock ne sont pas les plus habiles ni les plus fins. Soit que le micro est défaillant, soit que c'est le chanteur qui coince, on distingue mal les voix. Puis, guitares et basses tendent à se confondre. Bref, mieux vaut connaître les chansons par avance puis les restituer mentalement à partir des bribes de mélodies qui nous parviennent.



Ainsi, Warpaint n'a pas livré un set claironnant. Ce fut souvent confus, indiscernable et maladroit. Mais par moments, quand les instruments se mettaient en place, on assistait à un impressionnant récital de rythmes, où basse, batteries et guitares étaient de connivence pour nous faire dodeliner de la tête. Toujours aussi surpris par les fulgurances rythmiques de ce groupe planant, qui est bon là où on ne l'attend pas et souvent moyen quand il applique les recettes de la dream-pop, je continuerai à me tenir à l'affût de leurs prochaines productions.

Il me faut quand même avouer que Locale Natives a livré un set plus carré. Je ne suis pas fan de ce groupe mais il y avait, dans l'attitude comme dans le son, une netteté et une résolution qui m'ont plu. Autant sur disque ce méli-mélo échoue à trouver la "ligne claire" qui dessinerait un nouveau classicisme, autant sur scène le guitariste principal (le moustachu) se donne tellement qu'on applaudit. Je rendais les armes. Si l'un des membres avait une voix plus singulière cela pourrait même devenir très fort. Mais bon, c'est l'indie-rock; on croit que la voix ne compte pas.



Enfin venait le groupe pour lequel je me déplaçais, et une partie de la foule avec. The Coral, de passage à Lille, après une longue attente! Leur nom brillait en toile de fond, privilège auquel n'avaient pas droit les autres groupes, pas encore assez professionnels. Jusque dans l'agencement de l'espace scénique, on sentait le soin qu'apporte un groupe mûr à son matériel. Sobre, élégante dans ses teintes beiges, la scène avait un air de meublé cossu pour trentenaires, ce que sont d'ailleurs les membres des Coral.

Certes, je ne les cueille pas au meilleur moment, mais enfin, c'est affaire de chicanes. Qui bouderait son plaisir de voir l'un de ses groupes favoris sur scène, quand bien même ce serait au plus mauvais moment de sa carrière? Les Coral restant les Coral, ce truisme rappelle que j'en ai peut-être trop fait sur la différence entre les albums du début et ceux de maintenant. Passant en revue certains de leurs anciens morceaux, le groupe a réussi, sur scène, à mettre les nouveaux sur le même plan, ce qui n'était pas, a priori, une mince affaire. Il y avait de l'énergie, du calme, et tout cela s'enchaînait bien. Des moments creux m'ont parfois ramené à ma déception: Butterfly House est décidément une mauvaise chanson, par exemple. Mais à coté, des morceaux que je croyais quelconques ont étincelé.
Comme on ne peut plus être surpris par les chansons les plus connues, il reste à se laisser surprendre par celles qu'on a oubliées. Ainsi, les deux chansons qui m'ont le plus enchanté furent, contre toute attente, deux extraits de leur nouvel album. Tout d'abord Coney Island, que je n'avais sans doute jamais écouté plus de trois ou quatre fois, m'a semblé mystérieuse et très maritime, comme un vieux rafiot partant à l'aventure dans la brume océane. Puis, Fallin All Around You, moment de calme et d'apaisement, rendu d'autant plus appréciable par la pureté acoustique du son (alors que pendant des heures la distorsion et le volume des guitares électriques ont abimé nos oreilles), a été comme un rêve éveillé de trois petites minutes. Cette chanson a pris le contrepied de tout ce qu'on avait entendu depuis le début de la soirée: du son rock mais des voix ternes. Ce n'était pas le meilleur jeu de scène, ni le meilleur son - la palme du pire leur revenait même - mais c'était le seul groupe qui puisse se targuer d'avoir un vrai chanteur.
Un vrai chanteur n'est pas une diva qui passe en revue toutes les octaves que son organe peut couvrir, ni une voix de basse, grave et imposante comme sortie d'une caverne. Ce n'est pas même quelqu'un qui chante juste. Un chanteur a moins à faire - mais tellement plus à être! Il incarne un feeling, avec ce que cela suppose d'expressivité et d'engagement personnel. Cela ne consiste pas nécessairement à "faire musical" (et donc artificieux), mais à donner vie aux mots. C'est comme jouer un rôle dans une pièce de théâtre, il ne suffit pas de réciter ni de faire ses rimes, il faut encore donner à la parole un air de naturel qui interpelle le public! James Skelly y réussit très bien, sans être pour autant ce qu'on appelle une "voix". Cela ne signifie pas pour autant qu'il n'a pas un truc à lui. Au contraire. Outre son léger accent cockney, James Skelly a un "grain" de voix, comme on pourrait dire qu'il a un grain de sable logé dans la gorge. Il vire très vite au rugueux, au sablonneux, ce qui est plutôt un atout quand on se veut chantre des ports et du littoral. Or, les Coral, nous en sommes désormais assurés par une interview donnée à Rock'n'folk, sont les paysagistes de la vie portuaire de l'Angleterre. Ou étaient, car le temps passe. Laissons donc à Skelly et sa bande le soin de vieillir comme ils l'entendent; on ne peut plus avoir, 8 ans après, un nouveau Dreaming Of You, même si le public, impatient et déchainé au moment du rappel parce que le groupe consentait enfin à lui donner ce qu'il était venu chercher, semblait s'être déplacé surtout pour cette chanson. Il l'a eue - on l'a eue! - mais le reste valait aussi la peine du déplacement et de la fatigue occasionnée le lendemain, lorsqu'à 8h il a fallu retourner au travail. See You Soon!

*aucune idée de ce qu'est La Patère Rose puisque le groupe passait à 19h30 et que nous ne sommes arrivés qu'à 20h30.

mercredi 22 septembre 2010

Crazy For You


Après avoir adoré le single "When I'm with you", l'hymne de Los Angeles qui en a rendu fou plus d'un, tout le monde, sur la blogosphère, semble s'être mis de connivence pour traiter Bethany Cosentino en pestiférée. Son tort, il est vrai, est d'avoir dupliqué la chanson sur douze petites plages moins enthousiasmantes. Pour s'attirer encore un peu plus d'opprobre, elle a eu la malchance d'être couverte de lauriers par Pitchfork et les Inrocks. C'est le pompon. Le blogueur lambda, scrupuleux comme il est, n'avait plus qu'à retourner sa veste: après avoir contribué largement à son éloge, avant que celui-ci ne soit récupéré par l'ennemi (la presse bobo), il décide, logiquement et avec beaucoup de bonne foi, de jeter le disque aux ordures. Il faut qu'il en fasse autant pour les Klaxons et Wavves, sinon il n'est plus crédible.
Mais enfin, au lieu de se regarder en chien de faïence, presse et blogs devraient s'accorder à marcher dans le même sens, puisque, dans le fond, il s'agit des mêmes personnes qui écrivent ici ou là, selon les aléas de la vie. Il semble difficile de cracher sur la soupe quand on en a aimé les ingrédients: ne retrouve-t-on pas dans Boyfriend ou Honey ce qui a chaviré nos cœurs avec When I'm With You? L'album est un peu en-deçà de l'été éternel auquel nous conviait ce single devenu archétype, mais il est bon, il crachote un peu le son de guitare réverbéré qui plaisait déjà chez les Dum Dum Girls ou les Vivian Girls. Il n'apporte plus rien, car la fleur, en l'espace d'un single parfait, a ouvert bien grand sa corole puis s'est refermée, après avoir arboré ses couleurs dans un éclat si vif qu'il a laissé une trace sur la rétine. Le reste est désormais un peu plus ou un peu moins, mais la perfection de la forme a connu son heure, trop brève. Gageons que tout disque supplémentaire, dans la même veine, sera désormais de trop aux grincheux et aux blasés - ainsi qu'à ceux qui, tout simplement, et c'est leur droit, n'ont jamais goûté à ce genre de plaisir. Le chapitre, destiné à se clore trop vite, devra néanmoins connaître une suite, car ces groupes, sans compter les déséquilibrés de Wavves, n'en sont qu'à leurs débuts.

vendredi 13 août 2010

La mélancolie des années 90


Je ne répugne pas au schématisme. Moi aussi, je souscris à la thèse selon laquelle les années 90 furent celles de la tristesse et de la mélancolie. On mettra de coté un petit moment Supergrass et Oasis; les nineties furent, dans leurs grandes lignes, dominées par la rage et l'angoisse de Nirvana. C'est peut-être résumer une décennie à un seul phénomène et à une plage de temps très courte: 4 ans. Mais l'ampleur même du phénomène et les répercussions sur le long terme ne permettent pas d'en douter: l'indie-boy de ma génération était anxieux, replié sur lui-même, pessimiste et un peu sombre. La pose qui en découlait était celle de l'adolescent torturé et sale. Au tournant des années 2000, tout le monde, au lycée, écoutait Nirvana et Radiohead. Il n'y avait que ces deux piliers pour structurer le monde. De mains en mains, mon cd d'Ok Computer tournait. Kurt Cobain était encore adulé. On parlait parfois de Portishead. Le moment charnière se situe un peu plus tard, vers 2004, quand les Libertines et les Strokes étaient déjà bien installés dans les consciences. Alors la nouvelle décennie s'est en quelque sorte charpentée d'un coup, à la fois rétrospectivement et de façon programmatique. On prenait conscience de vivre dans un moment de la pop music qu'on appelait et qu'on continuerait d'appeler "retour du rock". Il n'y avait plus de doutes: le post-rock ayant mauvaise réputation, c'est bien le rock fun et sexy qui reprenait le flambeau.
Je date la dégénérescence de la belle mélancolie à partir du moment où Radiohead a sorti Kid A et GYBE son double album grandiloquent Lift your skinny etc, en 2000. Ces deux groupes n'étaient plus que les reliquats des nineties. L'affaire était close.


Mais une question me taraude encore: pourquoi pendant quelques années, la mélancolie, le rêve, l'attentisme, l'angoisse, se sont-ils nichés une place de choix dans le cœur des jeunes? Pas tous, bien sûr. Mais ceux qui, majoritaires, aiment la fête, n'avaient pas pignon sur rue. Pour une fois, les mélancoliques avaient la première des voix.
Une explication plausible à cet état de fait vient de la qualité remarquable de certains groupes, à commencer par Radiohead, dont le talent brut entre 1995 et 1997 était, de l'avis même des détracteurs, incontestable. Nirvana, avec moins de perfection et beaucoup plus d'approximations - voire, parfois, de laideur voulue - rendait le public hystérique parce qu'il exprimait une rage libératrice. Mais ces deux groupes ne furent pas seuls à exceller et en compensation d'une ribambelle de suiveurs ineptes on trouvait aussi dans les bacs Pj Harvey, Mazzy Star ou encore Elliott Smith.



Les historiens refourguent une autre explication. En 1990, l'Allemagne est réunifiée: pour la génération antérieure, c'est la fin officielle des utopies. Ainsi, des milliers de jeunes auraient subi le contrecoup d'une morosité ambiante. Cette explication ne me convainc pas. Je doute que beaucoup de jeunes se soient sentis profondément concernés, en Angleterre et aux USA, par la chute du mur de Berlin... L'autre hypothèse concerne les problèmes concrets rencontrés par les jeunes demandeurs d'emploi, laissés en plan sans perspective d'avenir rassurante. Mais ces problèmes n'ont pas bougé. Ou plutôt si, ils ont empiré. Cela n'a pas empêché la dernière décennie d'être marquées par le goût de la fête, du rock, de la mode, du dandysme. A la limite, l'enrichissement des couches supérieures de la société explique mieux les Strokes et la frivolité des années 2000 que les problèmes sociaux n'expliquaient la mélancolie des années 90.

Sans me creuser les méninges pour trouver une solution à l'énigme, je reviens souviens au plaisir pur de ces années auxquelles je dois tout. Je n'en ai pas la nostalgie. Elles demeurent simplement une base, un point de départ vers d'autres directions qui d'une façon obscure lui sont toujours reliées. J'ai retrouvé un peu de la rage et du sérieux des années 90 dans DLZ et Wolf Like Me de Tv On The Radio; j'ai écouté Girls, l'an passé, avec le plaisir des références qu'on distingue bien; Beach House louvoie à travers les années 90 avec une espèce de charme lunaire et de facétie triste (je pense surtout à Devotion, mais Teen Dream, dans un autre registre, est encore meilleur); Kurt Vile, sans être si bon que je l'espérais, m'a fait espérer des élans de lyrisme indomptables avec Freeway... Il y a un peu des émotions rencontrées avec les groupes des nineties dans chacun des noms cités.

mercredi 21 juillet 2010

The Xx


Ceci est un texte oublié. Il dormait dans mes archives personnelles depuis ce temps où la chaleur ne rendait pas encore moites nos corps, où la terre était nue et fraîche. Il fait l'effet d'un glaçon dans l'été.

"Mais... Il est mardi et toujours pas de chanson de la semaine? Oui, le temps me manque. Dehors la neige n'a pas fondu. Pas très loin de chez moi il y a des champs. La vue est imprenable, à toute heure, spécialement au coucher de soleil, mais en cette période neigeuse n'importe quelle heure de la journée prend des allures étranges et sidérales. C'est un temps à écouter Norway de Beach House. Mais je souhaite varier les plaisirs. Encore inouïs sur ce blog, les Xx feront l'affaire. Je vous propose plutôt Infinity que VCR. Son titre, éloquent, se mêle aux impressions d'un hiver sans fin. Pour les accompagner, il aurait bien fallu une aurore boréale.

Inutile de les présenter, vous les connaissez tous. Je n'ai pas parlé d'eux l'an passé. Je les ai découverts, brièvement, par le biais d'un show télévisé qui manifestait de façon ostentatoire sa vocation promotionnelle, avec publicités et effets de lumière bidons. Flairant le coup marketing, j'ai fait la moue. Mais certains morceaux sont troubles et malaisés à définir, investissant une place ténue et instable entre la new-wave, le r'n'b, la dream (pas la dream-pop, mais la dream music, ce style de musak electro qui envahissait un temps les supermarchés), ce qui fait que tout en étant d'abord sceptique, leur identité fragile et illimitée finit par toucher timidement l'auditeur. Ils ont en plus un certain naturel: leur disque ne ressemble pas à l'assemblage stéréotypé des musiques qui les ont influencés mais à un truc plus intime, empruntant partout sans borner leurs horizons. Le résultat est pourtant homogène et même, dans les moments moins palpitants, carrément monotone. Leur premier album, imparfait mais séduisant, a donc comme paradoxe de répéter la même formule (et en premier lieu de l'avoir trouvée) tout en donnant le sentiment que le groupe vit dans un paysage musical très large."

jeudi 20 mai 2010

Warpaint


Il y a des groupes dont on ne peut rien dire sans immédiatement nuancer, c'est agaçant. Soit qu'il faille tempérer un enthousiasme trop prompt - histoire de rester crédible -, soit qu'on se fasse un devoir de conjurer des impressions désastreuses, dans les deux cas aucun discours uni et catégorique ne se fait jour. C'est le cas de Warpaint, dont la prestation hier au grand mix de Tourcoing, en première partie d'une série de quatre concerts, ne m'a pas laissé indifférent. Si je voulais résumer mon opinion par un paradoxe brutale, je dirais que Warpaint, est, sur disque, un groupe médiocre; sur scène, le meilleur que j'ai vu.

Mettons que vous ayez écouté leurs disques en premier, ou que vous alliez consulter leur myspace, qu'y trouverez-vous? Des filles, des guitares cristallines, une ambiance planante typée post-rock et, hélas, une chanteuse surjouant le coté souffreteux de Cat Power. La vidéo d'Elephants, le titre "dansant" de leur ep, est assez éloquent: visage longiligne, voix évanescente, allure spectrale, cette jeune femme est le pierrot lunaire du groupe.

Ce qu'on ne voit pas sur la vidéo, c'est que l'autre guitariste faisait contrepoint à ce dolorisme peu crédible. La répartition de l'espace scénique rendait compte de cette division interne: les deux filles étaient placées aux angles opposées de la scène et chantaient à tour de rôle sur un ton bien différent. Quand l'une faisait songer à Thom Yorke, repliée dans son monde, l'autre envoyait un rock franchement extraverti et cultivait l'étrange impression que deux groupes se partageaient l'attention du public.

Hier soir, l'un de ces deux groupes l'a emporté sur l'autre: la batteuse surexcitée tapant sur ses fûts, la bassiste flottant dans ses vêtements baggy et se trémoussant sur le groove, l'accent donné aux rythmes enchevêtrées des guitares et la présence scénique de la chanteuse féline ont finalement eu raison de la fragilité surfaite du disque. Par ailleurs, comme toujours avec les concerts, le volume des instruments couvrait le son des voix, ce qui rendait à peine audible le coté le moins enthousiasmant du groupe.
Warpaint ne s'y est pas trompé et a laissé peu de place au chant et beaucoup à la musique, avec une moyenne de 6 minutes par morceaux. C'est avec ce genre de concert qu'on mesure tout ce qui sépare une performance d'un enregistrement. Autant sur disque le post-rock a mauvaise presse, autant sur scène les instrumentaux prennent une ampleur bien différente.

Warpaint hier était un groupe rythmique, bien plus dansant que le rock binaire qui met pourtant les foules en délire (peu de gens ont dansé avec Warpaint alors que de façon incompréhensible le martèlement abrutissant de la batterie de We Are Wolves ou la prestation inaudible des Drums* les ont déchainés). Vous n'y croyez peut-être pas, mais ce que vous n'entendez pas sur disque, je l'ai entendu en live: le groove de la basse, l'aspect tranchant des guitares, la noise furieuse, la déviance sonique fille de Sonic Youth. Au jeu des comparaisons, We Are Wolves, auteurs d'un set rondement mené, jouaient sur une cadence métronomique une musique sympa mais précipitée alors que Warpaint, muni d'un delay, faisait rebondir les notes, comme des billes tombant au sol. We Are Wolves était un carré plein, Warpaint une grille pleine d'intersections et de vides. WAW était un bac à sable, Warpaint une tour crénelée.

Et sur disque, patatra! tout tombe à la renverse. On entend trop les gémissements que la scène nous donnait le droit d'ignorer et on ne perçoit presque plus rien de ce qui faisait le sel du concert. Où sont passés les rythmes? a-t-on envie de demander. Dès les premiers accords de guitare, ces secousses funk qui transperçaient l'air, il était dit que ça allait être bien, que ce serait même le pic indépassable de cette série de quatre concerts qui commençaient à peine. "Il n'y aura pas mieux ce soir" avais-je pensé. Je n'avais pas tort. Le lendemain, alors que j'écoute leur myspace, je n'entends plus rien de ce qui m'avait transporté. On ne peut pas rejeter la faute uniquement sur la chanteuse lunatique, d'autant que ses parties de guitares étaient primordiales pendant le concert et apportaient souvent une touche supplémentaire, mais force est de constater que s'il fallait un bouc émissaire pour expliquer le fiasco du disque, ce serait elle, naturellement, à cause de ce dolorisme si rebattu, si peu crédible, si fade.
Situé du coté opposé, j'ai eu tout à loisir d'observer l'autre chanteuse. La comparaison entre ces deux femmes, toutes deux indispensables au groupe, est sans doute un peu injuste, surtout si elle invente une rivalité qui n'existe pas dans leur vie quotidienne, cela dit tant de différences ne laisse pas l'auditeur sans réaction. Aucune ne brillait par son chant mais dans le style il y avait deux directions diamétralement opposées, sans doute inconciliables, dont l'une est selon moi la bonne, l'autre la mauvaise. Elles ne suivront peut-être ni l'une ni l'autre, ne se décideront jamais et continueront à louvoyer entre des disques atmosphériques ennuyeux et des prestations scéniques de dingue.
En tout cas, bien que ce billet soit sévère, j'espère qu'il sera compris dans leur intérêt: il fera peut-être que des auditeurs hâtifs consentiront à suspendre leur jugement.



*A leur décharge, le bonhomme se dépense sans compter et comme le public connait déjà par cœur les chansons il n'a pas besoin de bien entendre pour les restituer mentalement.

lundi 26 avril 2010

Best Coast

Etant parfait, ce clip mérite bien sûr sa place ici. Best Coast - j'en avais déjà glissé un mot - est à la cote californienne (la meilleure) ce que sont les Vivian Girls à l'est. Mais pas seulement. A l'écoute de When I'm with you on comprend mieux en quoi Bethany Cosentino surclasse toutes les autres, Dum Dum Girls comprises, et pourquoi elle plait aussi à ceux à qui les autres ne plaisent pas. Pas franchement différente, elle utilise exactement les mêmes procédés (saturation et réverbération, ce qui procure aux chansons un étrange et suave mélange de braillardise et de profondeur) mais elle ajoute une touche surf, bien californienne et habilement fondue dans le reste. Dès le départ, vers 2008, ces rriot girls ont surpris par un son garage rétro mais teinté de shoegazing, presque mélancolique dans le fun, vaporeux à force de bruit indistinct, mais l'originalité de Best Coast, son audace, c'est d'accentuer encore un peu plus cet aspect, de le tendre jusqu'à l'extrême, en fait d'incarner radicalement l'esthétique qui se dessine, même si c'est par le truchement d'esquisses maladroites (car Best Coast sonne souvent moins pro que les Vivian Girls, c'est dire!). Du coup, le rejet peut être total; on pense notamment à ceux qu'indisposerait le courant shitgaze avec ses enregistrements volontairement (ou pas) approximatifs et violemment saturés. Mais le refrain pop de When I'm with you a la force fédératrice qui manque parfois au groupe. Ce qui le rend si enivrant, c'est d'abord la structure du morceau avec son introduction qui monte progressivement en puissance, preuve que Best Coast connait ses fondamentaux, puis ce son de guitare massif qui devrait plaire aux fans des années 90, enfin les chœurs, très en retrait, mais indispensables à l'esprit surf californien qui règne sur ces 3 petites minutes d'indécision des sentiments, où l'on ne sait plus bien ce qu'on éprouve entre espoir, gaieté, bien-être et un émoi indescriptible, une sorte de tristesse masquée qui est propre aux jours de soleil.

jeudi 1 avril 2010

Wagonwheel Blues, la chronique


Vous en avez déjà entendu parler ici même. Comme je recycle mes vieilles marottes, hop, j'enfonce le clou. The War On Drugs donc. Qui sont-ils? Qu'ont-ils fait? Wagonwheel Blues, l'album d'Adam Granduciel, avec Kurt Vile en seconde moitié du groupe, qui n'en était alors pas vraiment un mais plutôt une sorte de projet solo où Granduciel jouait lui-même un peu de batterie, épaulé par des musiciens d'appoint qui ont fini par faire partie intégrante d'une véritable formation, est un premier LP inégal - soyons honnête - mais néanmoins merveilleux, pour toutes les raisons imaginables, pour tout ce qu'il contient et peut-être même ses légers égarements soniques. Car on ne conçoit pas The War On Drugs sans déviances, débarrassé de son style brimbalant et tarabiscoté (qu'on entend à l'identique dans les albums solos de Kurt Vile). Après tout, on n'aime pas Brian Eno pour accoucher d'un album pop classique. Alors voilà, Wagonwheel Blues s'aventure partout et ne lésine ni sur les mélodies ni sur les sons atmosphériques. Ce n'est pourtant pas de Spiritualized que les membres de War On Drugs se revendiquent, mais de... Tom Petty! N'importe, ils n'en sont que plus intéressants, pour leur largesse de vue et l'imprévisibilité à laquelle elle peut conduire.
Adam Granduciel n'a pas un nom de star, mais on a envie de le prononcer. C'est tellement sidérant, tellement étrange de dire "j'écoute Adam Granduciel" qu'on croit le voir grandir sous nos yeux. Ce type qu'on imagine un géant ne peut pas être banal. Ou plutôt, il peut l'être, mais alors sa banalité sera cause de curiosité, elle passera pour un phénomène hors du commun et, vue sous cet angle, ne sera plus banale. Le plus surprenant, c'est qu'en dehors des pièces maîtresses que sont A Needle In Your Eye #16, Arms Like Boulders et Taking the Farm, dont j'avais déjà vanté les mérites psychédéliques, le reste de l'album tient bien la route. Par comparaison, il aurait pu pâlir sévèrement, mais non. Moins fulgurants, mais toujours pertinents, les autres titres font voyager l'auditeur dans un monde à peine défriché, plus sauvage, plus héroïque qu'Animal Collective (avec qui ils partagent certaines textures sonores) et surtout plus captivant. Même impression qu'avec Kurt Vile: on est embarqué dans un train à vapeur et on sillonne les USA. Si certains, légitimement, trouveront le périple un peu longuet, qu'ils se concentrent alors sur les trois morceaux de bravoure de l'album et attendent la suite: avec de telles pépites dans le ballot, ce serait étonnant que the War On Drugs saborde son avenir. 2008, année de sortie de Wagonwheel Blues. ça n'a l'air de rien, mais pour moi c'est une date qui compte.

mercredi 17 mars 2010

Girls & Le Prince Miiaou à l'Aéronef (Lille)

Passer en première partie de Girls, ce n'était pas gagné. Surtout quand le public avisé (moi) aurait aimé voir les Smith Westerns ou une autre tuerie inconnue des Etats-Unis. Au lieu de cela, l'affiche nous met au parfum: ce sera une française qui, tenez-vous bien, se fait appeler Le Prince Miiaou. En arrivant dans la micro-salle de l'aeronef, je n'avais pas encore écouté une seule chanson de Le Prince Miiaou et n'était pas particulièrement pressé d'en entendre. C'est pourtant elle qui a fait le concert. Entendons-nous bien: Girls était présent, le set a duré le temps qu'il fallait, mais, comment dire, c'était... bien. Prenez le ton de la marionnette de Zidane chez les Guignols: c'était bien - sans plus, sans enthousiasme particulier, sans passion. Girls a enchaîné des chansons connues (et d'autres, comme Life in San Francisco, qui n'étaient pas sur l'album) comme une suite identique de ballades plaintives assez peu crédibles - ou alors c'était moi et mon rhume qui étions à l'ouest. L'ennui m'a gagné dès que j'ai entendu C.Owen manquer cruellement de caisse. Autant, lors du concert de Beach House, le petit public amassé comme un banc de moules semblait en transe, autant les gens présents dans la salle pour Girls étaient statiques et mous. Je parle des auteurs du meilleur album de l'an passé, ce n'est pas rien. Il est donc facile de conclure que la déception est venue de l'attente excessive. Mais les meilleurs morceaux eux-mêmes sont passés inaperçus dans la foulée d'une interprétation monotone. De Laura je n'ai entendu que la guitare rythmique. Le micro du second guitariste (d'apparence un iroquois narcotique) était-il défectueux ou ont-ils baissé son volume? Quand au final bruitiste de Hellhole Ratrace, il était trop brouillon pour nous mettre en apesanteur. La sono étant ce qu'elle est par ailleurs.

Un peu déçu, mais heureusement, Le Prince Miiaou a compensé. Comme souvent, on se laisse surprendre par une première partie, dans la mesure où on n'en attendait rien. Le public a eu l'air d'apprécier autant que moi, même si les deux chansons en français étaient inaudibles et que, pour le peu que j'en ai compris, elles étaient d'une tournure littéraire dramatico-existentielle embarrassante - c'était comme d'entrer dans la psychologie embrumée d'une personne à qui font défaut la pudeur, le recul et cette vitalité primaire qui permet à tant de gens de cacher la profondeur de leurs souffrances, ou de les suggérer accidentellement sans s'appesantir sur les détails.
Tourgueniev détestait le hamlétisme, cette tendance toujours très en vogue, notamment chez les étudiants, à se préoccuper beaucoup des variations subtiles de ses états d'âme. Mais il détestait cela dans la mesure où il en souffrait lui-même et paraissait, en écoutant ces créatures empêtrées dans leurs maux, voir sa propre image, crue et peu reluisante, dans un miroir de vérité. Il en est de même pour moi. J'ignore ce qu'en a pensé le public, mon embarras est peut-être lié, finalement, à ma pudeur. Mais quoi qu'il en soit, le plaisir n'était jamais ruiné, car lorsque les paroles semblaient absconses la musique quant à elle terminait sur un bouquet final héroïque et galvanisant. Pour ce qui est des chansons anglaises, majoritaires, elles étaient non seulement excellentes mais en plus troublantes de conviction. Le Prince Miiaou a beau être le nom de scène d'une jeune femme un peu nerveuse, vraisemblablement intimidée par ce public inconnu qui est venu pour Girls - "ce n'est jamais facile de faire une première partie", dit-elle - elle se livre totalement sur scène, mélangeant son anxiété à une émotion brute qui m'a paru éclatante. Plus le concert avançait, plus ses yeux s'arrondissaient et brillaient. Dès la fin de la première chanson, elle criait avec conviction. C'est ce qui l'a rendue plus touchante que Girls: peut-être parce qu'elle débute encore, on n'a décelé aucune routine, mais une envie hurlante d'exposer ses chansons au monde. Reste maintenant à écouter le disque en détail (je suis en train de le faire) mais l'étape du concert était en tout cas enthousiasmante.

(à droite: photo de Robert Gil empruntée au webzine Popnews; je la choisis parce que c'est dans cet accoutrement qu'elle a fini le concert)













A la décharge de Girls, n'oublions pas qu'ils ont une série de plus de quarante concerts et que se déplacer exprès à Lille pour jouer devant seulement 70 (?) personnes, ce doit être assez frustrant, pour ne pas dire pénible.

vendredi 12 mars 2010

Fool's Gold


Les musiques les plus étrangères à notre environnement ont toujours besoin d'un petit temps d'incubation. Je crois bien avoir écouté Surprise Hotel il y a deux mois, par l'intermédiaire d'un clip estival et léger magnifiant l'illusion (dans le fond si libérale) du bonheur partagé par tous. Devant ces petites guitares calypso et ces paroles hebreu j'étais resté plus ou moins neutre d'humeur. La liesse, même chic et bon enfant, ne me touche pas trop. L'heure est à la révision de jugement, puisque le morceau a de nouveau croisé mon chemin et qu'il a cette fois libéré toutes ses vertus joviales. Hasard d'une ré-écoute qui a réveillé le souvenir vivant d'une sensation de bien-être et de plaisir, comme si au premier abord le cerveau n'avait pas voulu décrypter le message que la mémoire a gravé malgré tout.
Mais qu'est-ce que Fool's Gold? On ne peut pas ne pas dire un mot de présentation: ce n'est pas si fréquent, même depuis Vampire Weekend, que la tradition africaine (style, parait-il, éthiopien) et les USA convolent en noces musicales. En regardant une photo du groupe, je constate l'intention: ils sont nombreux, habillés léger avec t-shirt et chemisettes de couleurs différentes, comptent deux latinos et forment donc un ensemble bariolé et métissé, de connivence avec l'esprit pluri-culturel de notre temps et la saison estivale qui s'annonce. Un rayon de lumière baigne toujours leur visage. On dirait qu'ils vous convient à un grand barbecue.
A ce stade, deux écueils devraient m'alerter : l'appropriation de la culture africaine, qui dans mon jargon signifie une absorption de l'altérité dans les marges confortables du monde occidental. Bref, une forme de réduction de l'Autre au Semblable. Ce qui va de pair avec la superstructure si mielleuse de notre monde médiatique: tout le monde est content, tout le monde danse!
Cette rigidité intellectuelle, si jamais vous vous en étonnez, me vient de ma formation et je ne la porte heureusement que comme une paire de lunettes. J'ai aussi des yeux. Je vois à quel dogmatisme elle confine. Dans le même esprit, Daniel Darc et Mustang, dans un entretien pour Magic!, disaient que le reggae joué par des blancs est chose sacrilège et interdite. Et pourquoi l'initiative ne réfuterait-elle pas un jour le principe? D'autant que l'authenticité n'est pas toujours de bon aloi. On ne sait jamais bien qui s'en revendique, qui la manipule, de quelle marge elle dispose face à la tentation de l'identité sectaire ou du nationalisme. Aussi, la fusion d'une musique africaine avec l'indie-pop, même si elle rappelle par son principe les chimères de la world music (sans la charité complaisante), la mièvrerie des rencontres fantasmées entre un peuple et un autre, est tout compte fait un signe plutôt sain d'évolution, d'expressions croisées entre plusieurs mouvances qui ne pouvaient pas rester hermétiques indéfiniment. Honnêtement, qui se ne sentirait devenir plus léger en écoutant ce Surprise Hotel? Le disque de Fool's Gold, meilleur que Vampire Weekend, rend plus réelle et plus viable l'idée de la world music.

dimanche 7 mars 2010

My kingdom for a horse


C'est ce que chantait Mark Linkous en 95, reprenant une phrase de Shakespeare. Vivant en ermite dans son pays natal, la Virginie, parmi ses reptiles (c'est du moins l'image que véhiculait la rumeur), l'homme-groupe de Sparklehorse avait réuni en une quinzaine d'années une véritable confrérie de fans ardents, sensibles à ce qu'il leur murmurait dans le creux de l'oreille. De sa discographie, je ne connais que Vivadixiesubmarinetransmissionplot, clin d'oeil à un autre titre alambiqué: Swordfishtrombones, de son mentor Tom Waits. Il partageait avec ce dernier la volonté de se créer un univers bien à lui, décalé et personnel, mais n'en avait pas la voix écorchée et imbibée d'alcool.

Sans être un fan, son disque de 1995 me touche d'une manière bien particulière. Indie par la mise en son lo-fi et par la fragilité de la voix, Viva... croisait le blues, le folk et le rock moderne dans un mélange plus immédiatement à fleur de peau que soigneusement enregistré. C'est ce qui continue de faire la qualité brute de cette œuvre rêveuse et souvent douce (les guitares saturées y ont aussi leur place). En plus des qualités musicales, on y remarque surtout le travail de l'homme seul, celui qui bricole ses morceaux avec une débrouillardise d'autodidacte. Cela aussi le distinguait: une façon de faire, une patte. L'influence probable qu'il peut exercer sur un compositeur solo tient autant, sinon plus, à cette faconde qu'à son registre.

Il travaillait à un nouvel album, après l'opus collectif the Dark Side of the Night paru l'an passé.

jeudi 4 février 2010

Yo La Tengo


Ici, il est rare de voir passer les anciens. J'en ai pourtant plein ma discothèque. Certains m'encombrent. Des disques achetés sans même une écoute préalable, par goût de la collection, sur la foi d'une légende, d'un culte secret mais fervent, parfois par simple curiosité pour les classiques révérés - voire par volonté de ressembler aux hommes normaux. Je me cherchais. C'est bien. On avance de cette façon, en voulant être toujours plus (parfois quelqu'un d'autre) que ce qu'on était déjà. Illusion trompeuse mais motrice. Seulement, après un certain age, on ne se soucie plus vraiment d'évoluer: notre médiocrité et nous-mêmes cohabitons en harmonie. Alors on vire le superflu et on se replie sur l'essentiel. Constat aberrant sans doute mais imparable: l'essentiel n'est pas ce que les gens disent. Chez moi ce n'est ni le Velvet Underground ni les Stones. Des premiers, j'apprécie l'état d'esprit, le son, l'intention et la descendance (dont je vais d'ailleurs parler), des seconds je me contente de Sticky Fingers (un vrai bon disque celui-là, comme Out Of My Head, néanmoins constitué d'un nombre peut-être trop important de reprises). Mais aucun de ces groupes ne m'est aussi précieux que... Yo La Tengo.

Le groupe d'Ira Kaplan a tout d'un groupe d'ancien critique rock: pas très rythmique, pour ne pas dire mou (mais franchement, on s'en fout), pas rock'n'roll dans l'attitude (revers de la finesse et vice-versa), très sophistiqué et parfois même destiné à un public cérébral. Un groupe constant, toujours discret (force et faiblesse à la fois, retenue élégante et impuissance à sortir du landerneau indé), toujours absolument amical.

Amical. C'est le mot qui résume le mieux ce que j'éprouve à leur égard. Il serait abusif de faire croire au lecteur que Yo La Tengo suscite des réactions extrêmes, une passion violente et aveugle qui change votre vie. Non, Yo La Tengo n'est pas un exemple philosophique de la passion, mais l'illustration d'un concept tout aussi important: la sympathie. Comme le bûcheron est l'ami du bois, Yo La Tengo est l'ami de celui que vous lisez, au sens évidemment particulier que je donne au mot. Je ne connais pas, personnellement, Ira Kaplan, Georgia Hubley ni James McNew, et ne manifeste d'ailleurs pas spécialement le désir de les rencontrer. Mais leurs disques, depuis maintenant plusieurs années, conservent une place spéciale dans ma discothèque: alors que les coups de cœur disparaissent, que les meilleurs s'érodent, que chaque groupe connait des hauts et des bas, mon estime n'a jamais varié pour Yo La Tengo: je ne les ai jamais portés aux nues et ne les ai jamais méprisés. On pourrait en conclure que ce groupe est passe-partout, terne et sans personnalité. On pourrait. La musique est douce, la voix n'est généralement qu'un murmure et le tempo ne s'emballe jamais. Painfull, disait une connaissance, porte bien son nom.

Je conçois en effet que beaucoup trouvent leur disques d'un ennui mortel. J'ai plus souvent écouté Yo La Tengo le soir, voire la nuit, allongé dans mon lit, qu'en pleine journée ou en activité - même si, de toute évidence, leur musique ne devrait être pleinement appréciée qu'en fin d'après-midi (voire, éventuellement, en début de matinée, en tout cas à un moment où la clarté est douce et sereine). Je comprends donc bien certaines réticences puisque moi-même n'ai jamais tenu Yo La Tengo, jusqu'alors, pour un de mes groupes préférés - j'entends, un des dix premiers. Mais alors que je ne les ai pas écoutés tout les jours de ma vie - sauf Fakebook, les premiers temps - Yo La Tengo revient toujours à fréquence raisonnable dans le lecteur ou l'i-pod.

Or, c'est peut-être également parce que je ne les ai pas écoutés tous les jours que je constate aujourd'hui mon immense affection pour ce groupe. A forte dose, cela semble impossible, et d'ailleurs cela n'arrive pas. Mais, pour user d'une métaphore alimentaire, c'est comme boire de l'eau: vous trouvez peut-être que ça n'a pas de goût mais vous avez besoin de cette pureté et de cette fraîcheur parfois, pour revenir à autre chose que les sodas* (ou l'alcool). La comparaison n'est pas flatteuse car l'eau est incolore et inodore - ce qui semble être le parangon de la mauvaise musique - or Yo La Tengo a une couleur, une saveur particulière (qui est toujours la même d'ailleurs), cette suavité délicate de la musique folk américaine baignée dans les volutes électriques de l'indie-rock, une pointe de nostalgie très apprêtée (un aiguillon vous pique parfois le cœur) dans un cocon de tiédeur, mais malgré cela, je la conserve car elle dit en quoi Yo La Tengo semble sain (et donc peu rock'n'roll).

Malheureusement, je vois aussi comme cette métaphore révèle des limites: les gens boivent de l'eau pour se rasséréner et par précaution alimentaire mais s'ils avaient à choisir, ils prendraient quelque chose de plus gouteux. Yo La Tengo serait ainsi un groupe qu'on écoute par défaut, par lassitude du reste, comme s'il ne pouvait exister qu'au négatif, par alternative à des musiques plus catchy ou plus bouleversantes. Or, s'il est vrai qu'à la base Yo La Tengo est l'image même du groupe alternatif, c'est aussi, pour moi, un groupe qui vaut par lui-même, en dehors de toute hiérarchie et de toute comparaison.
En fait, l'aura qu'il diffuse est si bien ancrée en nous qu'on n'a pas besoin de l'écouter souvent: on préférera généralement écouter une musique qui accompagne nos humeurs d'un instant et laisser Yo La Tengo dans un coin de notre tête. Pourtant, dès qu'on s'en sera un peu trop écarté, on y reviendra - chose qu'on ne fera pas forcément avec les autres groupes.

A l'instant même, je pense à Dickens, aux Grandes Espérances, cette célébration des humbles, une des rares qui ne soient empreinte que de gratitude, de bonté et de tendresse (sans l'esprit de vengeance qui souvent accompagne la célébration des humbles), je me sens dans la peau de Pip après avoir tenté l'ascension de la grande société: qu'il est bon de revenir chez soi! Voilà ce qu'évoque pour moi Yo La Tengo, mais cette impression de familiarité est sans doute le résultat des nombreuses implications du groupe dans mon environnement. C'est l'arbre au fond du jardin qu'on voit tous les jours sans jamais bien l'observer mais qu'on ne voudrait pour rien au monde voir disparaître.

Pour les autres, ceux qui ne connaissent pas encore bien, ne vous laissez pas abuser par ces propos gâteux: Yo La Tengo a beau faire partie de mon décors, il s'écoute avant tout avec un plaisir immédiat et même si certains morceaux sont vraiment pépères, ils ont toujours le mérite (à quelques exceptions près) d'accomplir un équilibre, celui de la beauté apollinienne, de la statuaire, de la plastique parfaite, de l'exactitude métronomique. Une forme de perfectionnisme qui satisfait donc l'esprit comme les sens. Mais ce qui est bien plus, c'est que cette impression de réussite, au lieu d'être rigide, est toujours balancée par un sentiment gracile et aérien, une sensation de légèreté discrète, parfois même un vif plaisir et une infime tristesse, presque une nuance non référencée du bonheur (comme sur cet album Fakebook, entièrement acoustique, constitué majoritairement de reprises que les quelques compos originales se paient le culot de surpasser presque). Ils sont timides, ils semblent secondaires, on n'éprouve en les écoutant aucune des sensations fortes du rock et pour ces raisons, ceux qui n'adhèrent jamais qu'aux sentiments entiers ignoreront les nuances de leur artisanat, mais pour les autres, les amoureux des demi-teintes, des impressions incertaines, de l'indécision des sens - alors que la forme, je le répète, est carrée et précise -, leur discographie est un trésor.














***

*like real water in a world of soda pop (Robert Wyatt à propos de Damon and Naomi)

Pour un aperçu condensé mais quand même assez exhaustif de leur discographie, vous pouvez commencer par la compilation Prisonners of Love, sorti en 2005. Deux disques et une seule faute: la longue plage Nuclear War, certainement ce que le groupe a fait de plus pénible.

samedi 30 janvier 2010

The Ex-Muslims


Beaucoup de leurs fans ne s'y retrouvent plus. Les Soft Pack, depuis qu'ils ont changé de nom, semblent plus... soft. On va pouvoir juger sur pièce dès lundi. Leur premier album en tant que nouveau groupe sort en effet le 1er février et ce sera l'occasion de vérifier qu'un groupe anciennement prometteur va tenir, même sous un autre nom, ses promesses. Les premiers extraits malheureusement ne semblent pas à la hauteur de ce petit tube garage-rock, extrait de leur premier disque, the Muslims:

Je vais me pencher sur le nouveau disque, parce qu'un disque de garage-rock, ça ne peut pas faire de mal, mais gardez en têtes deux choses: dans le genre les Black Lips restent meilleurs - malgré un enregistrement toujours proche d'une démo - et les Mantles surclassent tout le monde. Je suis prêt à soutenir cette thèse devant un jury. Pas d'argument, juste la musique.

jeudi 28 janvier 2010

Right Now


J'ai parlé des Smith Westerns, mais pas assez. Leur premier disque est sorti en 2009 (celui avec la pochette de Nevermind à l'envers). A première écoute ils semblaient juste bordélique, comme Wavves. Mais au-delà du plaisir pris à sentir vrombir les guitares, il y a surtout des mélodies d'enfer. Pas très originaux, les Smith Westerns empruntent beaucoup, à T-Rex par exemple. Mais dans leur cas, l'énergie suffit à la fraîcheur. Trouvez le disque, pas disponible en France, car il en vaut la peine.

Elles, j'aurais dû vous en parler. Ce sont les Vivian Girls. Ce nom m'était inconnu jusqu'à ce qu'une visite du myspace de Girls me mène droit à leur page. Elles sont brouillonnes, mais leurs mélodies sont attachantes et le son noisy emprunte parfois sa couleur au shoegaze. On tient donc un étrange groupe punk-rock, classique dans les mélodies, mais moderne pour la mise en son. Leur dernier album, en plus d'être très bon, est très bien présenté. Cela vaut la peine de se le procurer en vinyle. Un coup de cœur auquel leur simplicité ne me prédisposait pourtant pas.




Ceux-là sont très rétros. On pourrait croire à un groupe de la cote ouest des sixties. Pour peu qu'on ne s'offusque pas de ce décalage temporel les Crystal Stilts devraient ravir tout amateur de chansons se donnant volontairement des atours underground (en tant que pose pour faire fuir les minets, comme Spacemen 3 le faisait très bien). Leur premier album est sorti en 2008 et il comporte quelques morceaux psyché noirâtres et noyés dans la réverb. Avec un enregistrement lo-fi, ils ne sont pas sans rappeler le Brian Jonestown Massacre des début.


Voici encore un groupe lo-fi dans le genre de Crystal Stilts, mais sans l'obscurité. Ce serait plutôt la face lumineuse, avec des chansons pop-rock accrocheuses, dans l'esprit San Franciscain qui en ce moment tape à la porte du monde de la musique. On espère que des oreilles sensibles sauront l'entendre. Excellent groupe, ces Mantles, dont le premier essai est sorti l'an passé.




Et pour terminer, Best Coast, encore un projet lo-fi, mais encore une fois un concentré de jolies mélodies cachées sous un punk-rock cradingue. L'esprit des Vivian Girls avec l'ambiance de la sunshine pop, quelque chose de Californien dans la culture et d'indie-rock dans la présentation. C'en est presque triste malgré l'énergie. Un premier album est prévu pour 2010. Personnellement, au vu de leurs magnifiques pochettes, je ne crois pas me contenter de myspace et youtube pour continuer d'écouter les premiers eps.

mercredi 27 janvier 2010

Teen Dream

On peut aimer Beach House puis, un jour, se raviser. Presque pas de la faute du groupe. Il suffit d'avoir un auto-radio. Mauvaise bête qui assassine les disques qu'on croyait aimer. Certains critiques, pour ne pas se gourer, jugent les disques en voiture. Nick Cave lui-même pense que c'est la solution. Pour paraphraser un élu de gauche reprochant aux umpistes d'être capables d'élire une chèvre, je dirais que les critiques seraient capables de laisser un levier de vitesse évaluer un disque. Avec Beach House, c'est très simple, la note sera diamétralement opposée à la vitesse choisie: 5/5 si vous êtes à l'arrêt, 0 si vous poussez au rouge. Je parle en tout cas de leur premier album.

Oui, j'avoue, il était terne. J'ai eu la malchance de l'écouter dans l'auto-radio, qui pire est avec des passagers à bord. D'un coup c'était comme s'il pleuvait sous le capot, le monde semblait tirer la gueule. Je me sentais nu sous le regard de tous, presque pris en flagrant délit de quelque chose. Ce genre de situation fausse nous met en contradiction avec nous-mêmes. C'est très désagréable. Bien sûr, on essaie, par fierté, de ne pas reculer ("la nuit, dans le lit, c'est bien"), mais qui y croit? Nous-mêmes, on dégrise.

Et les Arctic Monkeys de ramener la joie et la bonne humeur entre les quatre portes. On oublie tout. Beach House n'a jamais existé. Putain de monde moderne, nos goûts sont ravalés par des jantes et une boîte de vitesses. On ne peut rêver et croire à nos propres rêves plus de quelques jours. Dès qu'on sort du commun, on se sent ridicule.
Heureusement, Teen Dreams est là. Et celui-là, qu'on l'écoute dans l'auto ou dans son lit, il met le monde à plat ventre. Il devrait en tout cas. Prenez deux chansons: Silver Soul et Real Love; je n'ai rien entendu d'aussi beau et intense, vraiment intense, dans la musique pop depuis peut-être 5 ans. C'est presque de la white soul, comme Portishead ou Cat Power à leur meilleur niveau. Silver Soul, moment charnel, implicitement érotique, renvoie les Kills et les Raveonettes à leurs études sans jamais pousser le son au rouge.

Verdict: le fantôme a pris chair, il ne s'adresse plus seulement aux incurables rêveurs au teint pale, mais invite tout le monde à sa table. Cela valait la peine de défendre Beach House. Rien n'était parfait - même si de mon point de vue, Gila passait très bien sur l'autoroute la nuit - mais ils avaient quelque chose, un sens de l'étrange, du décalage, un esprit mutin et capricieux, délicieusement infantile, capable de vous faire passer des perles en toc pour des vrais bijoux avec la naïveté d'un gosse. Ils semblaient vivre dans un ailleurs où les algues font office de verts pâturages, ou la mer offre un abris improbable aux égarés. On aurait dit la fanfare des Beach Boys sur une barque flottant à l'horizon. Bizarre, mais charmeur. Aujourd'hui, ce n'est plus tout à fait cela. C'est devenu sérieux, mais on ne s'en offusque pas, car c'est sérieux dans le bon sens du terme: ils imposent leur talent et donnent raison à nos rêves par la même occasion. C'est pour cela qu'il nous fallait ce disque presque mainstream: il est hors du commun sans jamais se mettre à l'écart.

mardi 19 janvier 2010

Borderline

Voici la frange extrémiste du rock, la lisière entre l'audible et l'inaudible. ça se passe aux USA, c'est violent à souhait et pour trouver ça génial, je pense qu'il faut vraiment en avoir marre de la chanson pop, des mélodies lignes claires, des refrains et des arrangements soignés. Soit une négation de dix ans de chansons rock formatées qu'on peut néanmoins siffloter. Est-ce qu'on en a vraiment besoin, là, à l'instant? Un peu, mais faut pas exagérer. Dans le genre shoegaze (mot légèrement usurpé), je prends Pains Of Being Pure At Heart (si c'est bien du shoegaze, ce dont je doute) et je vous laisse le vacarme. Pourtant, il y a quelque chose d'assez fascinant dans les morceaux qui suivent, l'impression que les gars s'en foutent joliment, qu'ils sont borderline et adressent au monde un doigt d'honneur. Très punk dans le fond, donc pas pérenne sur le plan artistique mais sans doute historique. Gageons qu'ils auront leur quart d'heure warholien.

Times New Viking



Smith Westerns



Wavves



Après, si ça ne devient pas aussi universel que les Strokes, il ne faut pas s'étonner. C'est quand même bien défoulant, même si Wavves est largement surestimé. Les Smith Westerns sont les meilleurs.