La chanson de la semaine

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jeudi 29 septembre 2011

Portamento

The Drums sont à la musique ce que le style "ligne claire" est à la bande-dessinée. Forcément moins impressionnante que le travail touffu et hyper-réaliste d'un Alex Ross (dessinateur virtuose de Marvel), on lui doit quand même les meilleurs albums, les Tintin, Blake et Mortimer et cie, tout ce qui a un impact immédiat et durable sur le public. Se mettre sobrement au service du propos, autoriser une lecture fluide et instantanée du message, telles sont les raisons qui conduisent la majorité des gens à la préférer aux tentatives trop ambitieuses. Les mass media nous apportent quotidiennement le témoignage que le grand public n'aime pas perdre son temps en contemplation. Aussi la pop est-elle toujours plus pop lorsqu'elle vise en plein dans le mille, sans détours.
Le sachant bien, l'objectif des Drums est depuis le début de produire une musique pop simple, épurée et accrocheuse. La première fois, c'était avec le tube Let's Go Surfing, qui les avait consacrés "garçons de plage" - appellation commode et souvent injuste car si on écoute bien Summertime, on s'aperçoit que la tristesse menaçait déjà de s'épanouir. Elle le faisait alors à la manière ostentatoire et naïve des bluettes; le premier degré de Down By The Water avait quelque chose de factice, comme un vieux tube des 50'. Mais il s'agissait d'un indice qui aurait dû nous aiguiller: les Drums ne sont pas Dan et Dean et ils ont souvent le cœur triste; ils ne dégustent pas une Vanilla Cream les pieds enfoncés dans le sable chaud, mais se promènent plutôt en parka dans les rues de Mandchester.
Ils ont l'humeur anglaise, l'esprit plein de brumes. Pour autant, ils le disent simplement, avec cette fonction d'éclaireur qui dissipe les ombres, qui illumine un sentiment d'une lumière crue.



Aujourd'hui, ce sentiment s'est accentué. Certains titres, par exemple, ont perdu la fraîcheur spontanée du premier album (c'est le cas du déprimant Searching For Heaven, avec ses synthés inquiétants). La pochette flippante de l'album, remake de l'Exorciste, est presque un choc visuel - à mille lieu de toute candeur. A première écoute, If He Likes It Let Him Do It n'évoque en rien le sentiment amoureux, encore moins la légèreté ailée du désir. Conclusion: les Drums ont l'air d'aller mal. In The Cold ressemblerait presque à the Cure, c'est dire. Mais une chose demeure inchangée: le fameux style "ligne claire" dont je parlais plus haut. Cette esthétique est tellement nette que l'auditeur y revient toujours, comme si les Drums avaient plus de réalité que d'autres. Leur disque est plus frontal, plus rond, plus "concret" que les albums sortis cette année. Il a comme qualité foncière d'exister plus que bien des disques.
Objectivement, je crois exagérer; le revers de la médaille sera toujours le manque d'ampleur. On ne peut pas faire dans le minimalisme, avec un synthé très gadget et un guitariste adepte du corde à corde, voire du surplace (genre, je joue les notes dans un sens puis je les balaye dans l'autre) et dans le même temps sortir un chef-d'œuvre de richesse harmonique. Techniquement, l'album est des plus mineurs. Mais il a un charme énorme.
Prenons un exemple: How It Ended. Par elle-même simplissime comme de la twee-pop, cette chanson est transcendée par quelques chœurs légers et nostalgiques. Money est quasiment génial pour les mêmes raisons: elles tiennent à des riens, des petits détails qui subliment une composition rudimentaire. Et ce n'est pas le rapprochement avec Morrissey qui me fera écrire autant de bien de cette chanson (leur meilleure, sans doute), car je crois sincèrement que l'élève égale le maître. L'ouverture de l'album, de toute façon, est somptueuse et surpasse largement les antécédents du groupe. Des cinq premières chansons, rien n'est à jeter. Book Of Revelation et ses paroles touchantes sur l'émancipation, Days, avec cette ligne superbement chantée: "I've could been your mother (...) your twin brother"... D'une voix claironnante, limpide comme l'esthétique du groupe.

mercredi 22 décembre 2010

2010, en un clin d'oeil


Vous avez vu, lu, et peut-être approuvé le top des blogueurs 2010. Un classement dont la réalisation a été un plaisir, puisqu'elle a permis de satisfaire un de ces vices inoffensifs - plutôt devrais-je dire une fantaisie - qui frappe unanimement les blogueurs: le goût des listes, des notations et des comparaisons. Pour autant, il n'y a sur mon blog aucun barème, aucune note, rien qui permette de poser une échelle de valeurs. Ici règne la confusion. Voici donc la rétrospective de l'année, en vrac, sans classement. Avec néanmoins deux héros.

L'hiver de Beach House
Je n'ai, au sujet de l'année écoulée, qu'une seule opinion claire: c'est que Teen Dream en reste mon sommet personnel. L'enchantement est identique une dizaine de mois après. Il faut dire que j'ai bénéficié de conditions d'écoute exceptionnelles et optimales. A qui voulait bien l'entendre, j'expliquais qu'à l'époque où sortait le disque était (re)diffusée la saga de La Guerre des étoiles. Comprenne qui pourra: alors que ses détracteurs n'entendent autre chose qu'un long et vague ennui, j'ai perçu dans Teen Dream comme une épopée miniature, une épopée de chambre, certes, mais une épopée quand même, avec sa verve intarissable, son sens des grandeurs, son emphase, son accomplissement héroïque et galvanisant. Une musique de Jedi. Rien de comparable à l'album précédent, Devotion, lui-même excellent, mais plus fantaisiste, plus capricieux. Teen Dream, à la longue, révèle un certain classicisme, c'est une couche de neige froide, mais comme dans le conte de Grimm, l'enfant frigorifié y trouve un petit coffret et dans ce coffret une clé en or. Maintenant, attendons qu'il la porte à la serrure et nous verrons ce qui sortira de la boîte... Pour moi, c'est tout vu: un trésor!

Les rigolos de Mgmt

L'année commençait donc bien. Il n'y avait guère que Beach House, mais c'était énorme. Peu de temps après, c'était au tour de Mgmt. L'affaire était pourtant mal engagée: le duo, déjà vilipendé pour sa disco clinquante de 2008, fut cette fois cloué au pilori. Avec une suite rococo vite jugée décadente par les puristes du rock, Mgmt devint la bête à abattre, l'incarnation de tout ce que la pop, en 2010, pouvait avoir d'irritant pour un partisan de la ligne dure. Dans la lignée des Klaxons et de leur breloques fluorescentes, le duo de Brooklyn mélangeait tous les styles sans se soucier aucunement du bon goût ni même de la clarté de ses intentions. Tout un chacun d'être embrouillé et, sans réfléchir, de crier haro sur le baudet. Force est de constater, quelques mois plus tard, que le disque de Mgmt n'était pas si brouillon qu'on a bien voulu le dire. Baroque, excessif, libre - oui! Mais sans queue ni tête, non. Avec le temps il ne révèle qu'une faille: il est trop court. Les ficelles mises à nues, le disque est digéré. Mais pour en arriver là, il aura fallu l'écouter des dizaines de fois. Ce qui justifie une telle insistance c'est qu'on l'a absous, aimé puis adoré. La chanson éponyme de l'album (Congratulations) n'y est pas pour rien...


Les meilleurs clips

Forever and ever amen, the Drums
Avant qu'on me jette aux oubliettes, je tiens à préciser, pour les avoir vus sur scène, que les Drums c'est avant tout une esthétique, une mode - et bientôt, quand Slimane l'aura déclaré, la mode.
En live, c'est (jusqu'à présent) inaudible et le chant n'est pas en rythme. Il faut dire que Jonathan Pierce est très occupé à danser et qu'on ne peut pas tout faire en même temps. L'hystérie collective s'explique donc plutôt par le visuel et l'art de bouger, qui est un art de vivre, que par la musique. Quiconque veut associer l'image au son doit regarder les clips. C'est là que brille le groupe dans toute sa splendeur. Cette vidéo, je la trouve excellente, pour les couleurs, les vêtements, la danse (d'automates), les images qu'on dirait capturées à Manchester dans les années 80-90 et pour la lumière (notamment sur les toits). Il y a un langage fort, concentré, précis, vif - et néanmoins une incurable nostalgie. Mais je vais vous surprendre, peut-être, en vous disant que la musique me plait également. Les Drums, ne vous déplaise, ont sorti l'un des meilleurs disques de l'année.


Tighten Up, the Black Keys
On l'a sans doute tous regardée, quoiqu'on pense des Black Keys et notamment de leur dernier album, ce Brothers dont le titre à lui seul plagie le langage de la soul. Les Black Keys sont sortis du bourbier dans lequel ils s'enlisaient. Il y a quatre ans de cela, ils abusaient des larsens, leur son était écrasant et disgracieux. Aujourd'hui, après un détour par le rap et son flow ininterrompu, les Black Keys ont gagné en fluidité; leurs rythmes balancent plus. C'est parce qu'ils ont appris de la musique black. Ce n'est pas encore du blues, ni de la soul, mais ces écoliers laborieux qui copiaient sagement les classiques, à force de vouloir être cool, finissent par le devenir. Ils crânent, mais c'est bon enfant.

La meilleure prise de live

L'an prochain sortira le nouvel album des Smith Westerns qui, s'il est à l'image de cette chanson, sera dantesque. En attendant, cette vidéo, capturée au festival de Pitchfork cet été, est un moment de classe inédit, qui réussit le tour de force de faire croire à l'existence d'une génération secrète, clandestine et sidérante de fraîcheur, de nouveauté.


Chansons Soul/R'n'b

Without a heart, Sharon Jones and the Dap-Kings
La publication, cette année, de l'Odyssée de la soul, réplique r'n'b de l'Odyssée du rock parue en 2008, est un signe des temps. Ce genre de livre n'arrive jamais par hasard, ni à contre-courant. Il consacre en fait le retour de la musique black comme nouvelle tendance dominante. Même s'il faudra quelques années pour que l'ébullition devienne phénomène et que le phénomène devienne, à son tour, moment historique, il est d'ores et déjà certain que la population noire connaîtra son revival, comme les blancs ont vécu le leur en 2001. La preuve, s'il en faut une, c'est le succès critique que connaissent Kanye West ou Janelle Monae auprès des webzines et des médias jusqu'alors spécialisés dans le rock indé. Sharon Jones, quant à elle, à rebours de ces démarches modernistes, a ressuscité la soul à l'ancienne, de l'old-school sans concessions qui trouve, en 2010, un public plus large qu'auparavant. Et doucement, les fans de musique indé finissent par s'y mettre...*


I need a dollar, Aloe Blacc
Encore de l'old-school. Un classique instantané, comme il y en a à peine cinq par an. A noter que sur l'album, on trouve une reprise du Velvet Underground - Femme fatale. La musique soul, à son tour, s'inspirerait-elle du rock comme le rock s'est inspiré du r'n'b?

A l'écart des projecteurs

Comin' Through, The War On Drugs
Kurt Vile, le retour. Que ce type me fascine, c'est peu dire. Mais il me désole aussi. Son ep est catastrophique - ou presque - et le single qui a suivi ne vaut pas grand chose non plus. Mon échelle de comparaison se base en tout cas sur Freeway, ce qui place bien sûr la barre très haut. Mais j'espère qu'il attendra à nouveau ces sommets en solo. S'il ne le fait, son copain Adam s'en occupera: à deux, pour le groupe the War On Drugs, ils déroulent des tapis de merveilles. 


Good To Be, Magic Kids
Avec un patrimoine aussi léger que les Beach Boys (qui sont surestimés, non?) et une ambiance festive nourrie aux violons, les Magic Kids de Memphis ont virtuellement l'un des défauts majeurs de la musique indé: l'infantilisme gaga et la niaiserie volontaire. Mais bon, quand on voit le niveau de songwriting, on s'écrase. En plus, en cette période de Noël, Hey Boy sera idéale pour les soirées en famille. Cela remplacera les sempiternelles chorales et les brass-bands. Un jour, peut-être, on expliquera pourquoi cet album n'a pas eu à sa sortie l'impact mérité.

Summer Holiday, Wild Nothing
Cela aurait pu être un nouveau single de Pains of Being Pure At Heart. On y trouve la même atmosphère diffuse qui touche les enfants des années 90.


folk-rock

Twenty Miles, Deer Tick
Un crève-cœur par un canard.


It's a shame, it's a pity, the Moondoggies
Observez le succès d'un groupe et vous connaîtrez les fantasmes de la foule. Les Moondoggies, confidentiels et bornés à l'anonymat, n'en suscitent visiblement aucun. Il est parfois désespérant de constater qu'on ne partage pas tous les mêmes rêves. Il leur manque sans doute le sex-appeal, la clé de voûte de la musique moderne.


Garage-rock


More or Less, the Soft Pack
Le garage-rock US (forcément US) est en forme. Depuis deux ans, il est même à son meilleur. D'ici peu on pourra éditer un nouveau coffret de Nuggets. Comme avant, le style peine à accoucher d'un grand album; on se contente donc de quelques chansons, à droite, à gauche. Mais c'est comme ça, c'est inscrit dans le code génétique du genre: l'inaptitude à sortir un chef-d'œuvre ne date pas d'hier. En compensation, des dizaines de groupes offrent annuellement des petites pépites. Les Soft Pack ont déjà donné avec Extinction, mais More or Less n'est pas mal non plus. L'album est un peu fade, mais ils sont tellement sympathiques que je l'écoute quand même.

I'm a thief, The Fresh & Onlys
Réplique exacte de l'album des Mantles et cousin proche des Crystal Stilts, Play It Strange est encore un bon disque de garage-rock. Les Fresh & Onlys pondent des morceaux comme les poules: c'est régulier. Ils ont toujours un bon petit lot à écouler. Je suis preneur.



Be Brave, the Strange Boys
Grosse déception, les Strange Boys, avec leur mauvaise country nasillarde, sont loin, très loin d'être à la hauteur de leur réputation. D'ailleurs l'album a fait un flop. Mais Be Brave, le single qui l'annonçait, reste très bon.



World

Surprise Hotel, Fool's Gold
Drôle de truc, ce Fool's Gold. L'album n'est pas extraordinaire - pas vraiment meilleur que Vampire Weekend - mais il est porté par un hit estival qui a répandu la bonne humeur.


Le reste

D'autres chansons ont déposé leur message sur le rebord de la fenêtre. J'en ai oublié, sans doute. Hoola, d'Archie Bronson Outfit, a rythmé le mois de février. Mais la charge héroïque de leur album m'a trop abruti. When I'm with you, de Best Coast laissait présager un été radieux; le disque est si décevant que j'en ai oublié le single mirifique qui l'annonçait. What's in it for d'Avi Buffalo est le meilleur Mgmt de rechange. Mais puisqu'on a l'original... Enfin, il y a le nouvel ep de Girls, les meilleurs san franciscains. Je n'ai pas eu le loisir de beaucoup l'écouter. Dans l'ensemble, il m'a manqué du temps, cette année, pour entrer dans les détails. Tant mieux, peut-être: au lieu de survoler des dizaines de disques, j'ai savouré pleinement une poignée d'entre eux.



* Reste que la façon dont revival rock et revival soul se sont logiquement succédés dans les médias laisse planer un doute: n'était-ce pas programmé à l'avance (d'autant que Sharon Jones, par exemple, n'est pas un perdreau de l'année)? Mais on sait, de toute façon, que l'opinion publique dépend en grande partie de ceux qui la créent.

jeudi 19 août 2010

2010, A suivre...


C'est terrible comme 2010 est pauvre. Terrible et rassurant à la fois. Qui voudrait d'une année où chaque semaine signifierait la sortie d'un disque imparable? Qui voudrait voir sa discothèque remplie d'indispensables qu'on n'aurait même plus le temps d'épuiser? Avec l'embarras du choix, le plaisir plein et absolu de la possession d'un disque longtemps convoité cède la place à une façon désordonnée et obsessionnelle de butiner la musique. On se consolera donc ainsi de cette année de disette où le second meilleur disque, à mes yeux, est le plus mauvais album des Coral, où le troisième de la liste sera vraisemblablement le solide mais trop banal Soft Pack. Pour le reste, c'est une quasi plaisanterie. L'année commençait pourtant fort bien avec Teen Dream, de Beach House, qui est d'ores et déjà assuré d'être élu meilleur album de l'année par mes soins. Avec une telle réussite, franchement inespérée, quand depuis des années on attendait en vain un grand disque de dream-pop, l'année 2010 restera curieusement dans les annales de ce blog. Mais à ce titre seulement, car en aout aucun signe d'amélioration n'est à signaler. Avec la sortie prévue de Phosphene Dream des Black Angels et d'un nouveau Black Mountain - dont je vous proposerai les premiers extraits - les fans de néo-psychédélisme vont peut-être avoir l'eau à la bouche. Sauf que, malgré une excellente pochette, le groupe de Stephen McBean a l'air de s'être paumé dans les dédales en carton-pâte du hard à la Black Sabbath. Déjà que Black Mountain n'était pas un groupe de première finesse, le Söderling de la pop, à la droite de puncheur, va nous revenir avec des jambes encore plus lourdes.
Revenons à janvier: These New Puritans signaient la première cochonnerie high-tech de l'année. Elle fut appréciée par certains pendant quelques mois, le temps qu'il fallait à Mgmt pour sortir l'autre flop de 2010. Si la sortie du disque vaut qu'on en parle, on ne sait toujours pas si le disque en lui-même vaut qu'on l'écoute. A chaque fois, l'avis oscille entre "bof" et "pas mal!". Depuis, Arcade Fire a pris le relais, mais comme les choses vont vite et que la qualité des disques décroit, les Klaxons sont déjà au taquet, près à relancer l'intérêt des jeunes pour la pop. Hélas, eux aussi ont un petit air de perdants cette année. Bref, les "gros" s'écroulent gentiment et pendant ce temps, les petits tardent au démarrage.
Par exemple, j'aurais aimé pouvoir parler plus longuement des Strange Boys ou de Best Coast. Problème: les premiers sont archi-décevants, la deuxième indisponible en France et, pour ce que j'en ai entendu dire, bien en-dessous des allégations flatteuses l'ayant concernée pendant les quelques mois où l'excellent single When I'm With You avait alléché le public. Waaves peut-il laisser espérer quelque chose? A première écoute, les morceaux ont un air de punk-rock collégial. Déjà déclaré nouveau Blink123, Waaves risque de ne pas vraiment nous contenter. Le pire, c'est que les Dum Dum Girls, dans le même registre garage, ne sont pas si bonnes qu'indiquées par la presse. Pas mal, ok, mais dans le genre, je préfère les Vivian Girls.

Tout n'est pas fini. Il existe d'autres gros titres. Ariel Pink, par exemple. Oui, tiens, Ariel Pink, le gourou de la scène californienne. Il a signé, il est vrai, quelques morceaux délirants et bien sentis. Mais c'était avant de sortir son nouveau disque. Les moyens mis à sa disposition font mentir les zélateurs qui le voyaient devenir énorme pour peu qu'il s'adjoigne les services d'un vrai studio: pourvu du matériel nécessaire, Ariel Pink sonne tout au plus comme un deuxième Mgmt. Décidément, 2010 ne réussit à personne. Ah si, peut-être! J'oubliais que les amateurs d'electro ont tout le loisir de célébrer Four Tet, auteur d'un album très réussi et souvent captivant. Ce n'est, hélas, pas ma tasse de thé. Pas plus que les Magnetic Fields, toujours aussi mutins et capricieux. Cette impression d'écouter le manège enchanté, avec une petite distance ironique dans la voix, m'agace assez vite. Dommage, car ils ont écrit, dans leur carrière, de belles petites choses.

Dans la catégorie "retour du rock" et ses reliquats, on peut signaler deux efforts louables: Black Rebel Mortocycle Club et les Black Keys. Mais les impressions fortes des premières écoutes trahissent une application d'écolier, dénoncent même un génie factice, comme si ces groupes, devenus professionnels, savaient maintenant quelles ficelles utiliser pour donner l'illusion des "classiques".

On n'en dira pas autant, dans un autre genre, indéfinissable, de Crystal Castles, qui essaie, imparfaitement, de faire des choses. Quoi donc? On ne sait pas bien encore, mais c'est rafraichissant et parfois imprégné d'une violence ravageuse (Doe Deer). Cela dit, ce groupe indique assez clairement la direction que prend le rock à l'aube de la décennie: plus électronique qu'électrique... Ah, vous trouvez ça cool, vous? Il est vrai que beaucoup apprécient Gonjasufi et LCD Soundsystem...

Parlons maintenant des disques insignifiants, médiocres, quelconques, dont je n'ai rien à secouer, malgré d'éventuelles qualités: Broken Bells, Gorillaz, Foals, Gush, Liars, Local Natives (que je vais pourtant voir en concert vu qu'ils passent avec les Coral), Midlake, She and Him, The Black Box Revelation, The Dead Weather, The National, The Tallest Man On Earth, Two Door Cinema Club, Yeasayer... Je serai un peu moins dur avec les Surfer Blood, même s'ils ne cassent pas un aileron aux requins de Floride.

Il est temps de finir sur les oublis de cette rétrospective. Les Drums sont plaisants et leur album est réussi, plus que l'ep sorti en 2009. C'est un des quelques bons points de 2010 avec Fool's Gold. Mais n'exagérons rien, on reste en-deçà du niveau requis pour figurer durablement dans nos cœurs. Scoutt Niblett et Archie Bronson Outfit méritent, dans ce panorama très terne, une petite mention, même si tout le monde ne la leur accorde pas. J'ignore ce que valent réellement Joanna Newsom et Owen Pallett, car on ne peut pas dire que je me sois fait un devoir de réécouter une deuxième fois leurs chansons. Ce que je peux dire, c'est que la première, sur Ys, devenait pénible au bout des quinze jours durant lesquels, émerveillés par la découverte, l'audace et le sérieux naïf de cette pastorale médiévale, j'avais failli trouver cela génial, un peu par esprit de contradiction, il faut l'avouer, pour en découdre avec ceux qui raillent systématiquement la douceur diaphane et la limpidité sereine du folk. Peu scrupuleux, inconstant comme tous les critiques, j'ai retourné ma veste aussi vite que j'ai senti mon début d'admiration précoce tourner à la lassitude. Ce n'est pas tant parce que j'aurais eu du mal à soutenir Joanna Newsom contre ses détracteurs que parce que moi-même, n'y tenant plus, je ne l'écoutais plus assez pour en penser quoi que ce soit de profond.
Je m'aperçois que j'ai omis un disque soi-disant marquant du paragraphe où il aurait eu sa place, preuve s'il en est qu'il passe plus vite inaperçu qu'on ne l'aurait cru. Il s'agit de Vampire Weekend. Ah, que les gros vendeurs se sont trouvés mal cette année! Pas plus qu'Arcade Fire ou Mgmt, Vampire Weekend ne convainc ses propres fans. Alors, ne parlons pas des autres, n'est-ce pas...

jeudi 20 mai 2010

Warpaint


Il y a des groupes dont on ne peut rien dire sans immédiatement nuancer, c'est agaçant. Soit qu'il faille tempérer un enthousiasme trop prompt - histoire de rester crédible -, soit qu'on se fasse un devoir de conjurer des impressions désastreuses, dans les deux cas aucun discours uni et catégorique ne se fait jour. C'est le cas de Warpaint, dont la prestation hier au grand mix de Tourcoing, en première partie d'une série de quatre concerts, ne m'a pas laissé indifférent. Si je voulais résumer mon opinion par un paradoxe brutale, je dirais que Warpaint, est, sur disque, un groupe médiocre; sur scène, le meilleur que j'ai vu.

Mettons que vous ayez écouté leurs disques en premier, ou que vous alliez consulter leur myspace, qu'y trouverez-vous? Des filles, des guitares cristallines, une ambiance planante typée post-rock et, hélas, une chanteuse surjouant le coté souffreteux de Cat Power. La vidéo d'Elephants, le titre "dansant" de leur ep, est assez éloquent: visage longiligne, voix évanescente, allure spectrale, cette jeune femme est le pierrot lunaire du groupe.

Ce qu'on ne voit pas sur la vidéo, c'est que l'autre guitariste faisait contrepoint à ce dolorisme peu crédible. La répartition de l'espace scénique rendait compte de cette division interne: les deux filles étaient placées aux angles opposées de la scène et chantaient à tour de rôle sur un ton bien différent. Quand l'une faisait songer à Thom Yorke, repliée dans son monde, l'autre envoyait un rock franchement extraverti et cultivait l'étrange impression que deux groupes se partageaient l'attention du public.

Hier soir, l'un de ces deux groupes l'a emporté sur l'autre: la batteuse surexcitée tapant sur ses fûts, la bassiste flottant dans ses vêtements baggy et se trémoussant sur le groove, l'accent donné aux rythmes enchevêtrées des guitares et la présence scénique de la chanteuse féline ont finalement eu raison de la fragilité surfaite du disque. Par ailleurs, comme toujours avec les concerts, le volume des instruments couvrait le son des voix, ce qui rendait à peine audible le coté le moins enthousiasmant du groupe.
Warpaint ne s'y est pas trompé et a laissé peu de place au chant et beaucoup à la musique, avec une moyenne de 6 minutes par morceaux. C'est avec ce genre de concert qu'on mesure tout ce qui sépare une performance d'un enregistrement. Autant sur disque le post-rock a mauvaise presse, autant sur scène les instrumentaux prennent une ampleur bien différente.

Warpaint hier était un groupe rythmique, bien plus dansant que le rock binaire qui met pourtant les foules en délire (peu de gens ont dansé avec Warpaint alors que de façon incompréhensible le martèlement abrutissant de la batterie de We Are Wolves ou la prestation inaudible des Drums* les ont déchainés). Vous n'y croyez peut-être pas, mais ce que vous n'entendez pas sur disque, je l'ai entendu en live: le groove de la basse, l'aspect tranchant des guitares, la noise furieuse, la déviance sonique fille de Sonic Youth. Au jeu des comparaisons, We Are Wolves, auteurs d'un set rondement mené, jouaient sur une cadence métronomique une musique sympa mais précipitée alors que Warpaint, muni d'un delay, faisait rebondir les notes, comme des billes tombant au sol. We Are Wolves était un carré plein, Warpaint une grille pleine d'intersections et de vides. WAW était un bac à sable, Warpaint une tour crénelée.

Et sur disque, patatra! tout tombe à la renverse. On entend trop les gémissements que la scène nous donnait le droit d'ignorer et on ne perçoit presque plus rien de ce qui faisait le sel du concert. Où sont passés les rythmes? a-t-on envie de demander. Dès les premiers accords de guitare, ces secousses funk qui transperçaient l'air, il était dit que ça allait être bien, que ce serait même le pic indépassable de cette série de quatre concerts qui commençaient à peine. "Il n'y aura pas mieux ce soir" avais-je pensé. Je n'avais pas tort. Le lendemain, alors que j'écoute leur myspace, je n'entends plus rien de ce qui m'avait transporté. On ne peut pas rejeter la faute uniquement sur la chanteuse lunatique, d'autant que ses parties de guitares étaient primordiales pendant le concert et apportaient souvent une touche supplémentaire, mais force est de constater que s'il fallait un bouc émissaire pour expliquer le fiasco du disque, ce serait elle, naturellement, à cause de ce dolorisme si rebattu, si peu crédible, si fade.
Situé du coté opposé, j'ai eu tout à loisir d'observer l'autre chanteuse. La comparaison entre ces deux femmes, toutes deux indispensables au groupe, est sans doute un peu injuste, surtout si elle invente une rivalité qui n'existe pas dans leur vie quotidienne, cela dit tant de différences ne laisse pas l'auditeur sans réaction. Aucune ne brillait par son chant mais dans le style il y avait deux directions diamétralement opposées, sans doute inconciliables, dont l'une est selon moi la bonne, l'autre la mauvaise. Elles ne suivront peut-être ni l'une ni l'autre, ne se décideront jamais et continueront à louvoyer entre des disques atmosphériques ennuyeux et des prestations scéniques de dingue.
En tout cas, bien que ce billet soit sévère, j'espère qu'il sera compris dans leur intérêt: il fera peut-être que des auditeurs hâtifs consentiront à suspendre leur jugement.



*A leur décharge, le bonhomme se dépense sans compter et comme le public connait déjà par cœur les chansons il n'a pas besoin de bien entendre pour les restituer mentalement.