La chanson de la semaine

samedi 3 décembre 2011

El Camino, The Black Keys

Honnêtement, si l'album des Black Keys ne devait pas sortir le 6 décembre j'aurais bouclé mon top de fin d'année dès le mois de novembre - et encore, en octobre il était prêt. Pour moi, la page est tournée. Depuis Girls en fait. Et je ne dis pas que ce dernier est un chef d'œuvre, ou même un grand disque, mais c'est le seul album à présenter aussi bien, le seul qui me fasse dire "ça, c'est un album". A l'ancienne, si vous voulez, avec un début, une fin, et un parcours entre les deux qui soit cohérent. Le reste, c'est du mp3. Pourquoi? N'est-ce pas "vite emballé, vite pesé"? Je reconnais que ce sont des jugements à l'emporte-pièce, mais il y a un truc dans l'album de Girls qui me rappelle ce que j'ai toujours attendu d'un disque de rock: non seulement des morceaux qu'on réécoute dans le détail, des soli de guitare (c'est un impératif pour moi), mais aussi ce coté "monolithe" de l'ensemble qui rend la sortie d'un album plus événementielle. Eh bien, le nouveau Black Keys, arrivé à grand renfort de propagande, est de ceux-là. La réputation du groupe est telle, désormais, que de toute manière l'arrivée d'El Camino ne pouvait pas se faire en catimini. Mais au-delà de l'attente d'un public nombreux, il y a cette série de hits, des morceaux préparés exprès pour frapper un grand coup, intimider, désarmer, conquérir les radios.



Lonely Boy nous y a mal préparés. Cette chanson, bonne mais banale, ne faisait que perpétuer de façon routinière la faconde des Black Keys depuis qu'ils ont décidé de groover. Les cinq chansons offertes en streaming par le groupe, en échange d'une inscription sur sa weblist, n'étaient d'ailleurs pas toutes excellentes. Gold On The Ceiling, comme Run Right Back, sont empreintes d'une lourdeur blues-rock seventies assez lassante. Quand on sait que les Black Keys ont fricoté avec ZZ Top, on ne s'en étonne pas. Heureusement deux morceaux se hissaient au-dessus du lot: Sister, imparable, et surtout Little Black Submarine. Pour cette dernière, l'impression d'un calque de Stairway To Heaven laissait quand même présager d'une panne d'inspiration. Mais après de nombreuses écoutes et après comparaison avec Led Zeppelin, j'en suis venu à la conclusion que Little Black Submarine est un très grand morceau de guitare, un modèle pour apprentis. Que les Black Keys soient devenus des pros, comme les Stones en leur temps, est ce dont cette chanson atteste.



La suite est parfois démentielle. Le site Grooveshark a révélé que Dan Auerbach et Patrick Carney avaient gardé le meilleur pour la fin. Pour le prochain single, le duo d'Akron aura l'embarras du choix: Dead and Gone, Mind Eraser, Stop Stop, Money Maker? Les deux premières sont les chef d'œuvres de l'album - et je n'ai pas encore écouté Nova Baby ni Hell Of A Season.
Maintenant je peux boucler mon top, et je ne crois pas prématuré de dire que El Camino sera sur la plus haute marche.

samedi 29 octobre 2011

Used To Own: 1.New Order

Revendre des disques est un acte rituel chez le collectionneur, l'un des multiples visages de sa passion. Car collectionner n'est pas accumuler sans fin mais, parfois, se resserrer sur l'essentiel, éliminer les disques parasites - en un mot: sélectionner.

Fondamentalement, on peut dire que l'âme du collectionneur est tiraillée entre l'accumulation (horizontale) et la sélection (verticale). Un principe démocratique le dispute sans cesse à un accès d'élitisme. Aussi, quand ce dernier prédomine, l'amateur se décide-t-il à vidanger l'étagère, dans la logique comptable du gain d'espace mais également avec l'idée maniaque d'un ordre, d'une hiérarchie des disques où chacun aurait sa place et dont l'intrus devrait être évincé. J'ai ainsi en ma possession un certain nombre de disques dont l'usage s'est raréfié, quand il n'a pas été inexistant dès l'abord, or je ne vois pas d'un bon œil leur cohabitation avec mes favoris.

"On ne vit pas à coups de chef-d'œuvres" pourrait-on me rétorquer. C'est vrai. Cela dit il est tout aussi vrai de dire qu'il existe des albums sans intérêts, achetés sur la foi d'une seule chanson ou, pire, d'une critique (à l'époque où je croyais aux "classiques" - coïncidence, c'était quand l'adsl n'existait pas chez moi: il y a un lien direct entre la "croyance" et l'absence de connexion. L'accès libre à internet limite fortement l'argument d'autorité, du moins en musique). Les promotions "prix verts" de la fnac ont eu le même effet: achetés par 4, les disques valaient moins chers, ce qui a enrichi ma collection d'une variété de nullités considérables (jusqu'à Sonny & Cher, le premier RHCP...).

Là n'est pourtant pas la question du jour. Dans une phase de sobriété, d'inhibition du réflexe consumériste, peut-être même devrais-je dire dans un moment d'ascèse, je me suis débarrassé de disques que je n'aurais JAMAIS dû revendre! De même qu'on devrait réfléchir à deux fois avant d'acheter, il faudrait réfléchir à deux fois (voire plus) avant de se démunir de ses biens matériels. Tant qu'à faire, une fois qu'on les a...

1 - Get Ready - New Order (2001)

Quelle erreur, quand j'y songe, d'avoir refourgué à un passant, pour la modique somme de 4 euros, lors d'une brocante villageoise, un disque de la trempe de Get Ready. Jamais je n'aurais dû oublier qu'à l'origine je l'avais aimé (car ce qu'on a aimé une fois, on peut l'aimer deux fois). Pourquoi n'ai-je pas pensé à Crystal, à 60 Miles an Hour, à Vicious Streak, Primitive Notion, Rock the Shak, Run... c'est-à-dire, en fin de compte, à presque tous les morceaux de l'album? Ce n'est donc pas comme s'il n'y avait qu'une perle discrète enfouie sous la boue.
Il m'est arrivé de concevoir à propos de New Order l'équivalent d'un préjugé, sauf qu'il s'est formé a posteriori. Ce qui n'est, je l'avoue, pas très cohérent. L'histoire, c'est que Get Ready m'avait enchanté à sa sortie, alors que j'ignorais tout du groupe. Puis, j'ai découvert Joy Division, pour lequel j'ai nourri pendant un an une passion morbide, depuis largement révolue. J'ai alors vu en New Order (les continuateurs) une sorte de sous-Joy Division - les albums à connotation électronique m'ont d'ailleurs conforté dans cette opinion. Par la suite, je n'ai plus juré que par les disques antérieurs aux années 80. Du coup, j'ai oublié Get Ready. L'album, emporté par ma médisance, a subi le reniement le plus absurde qui soit. Ce n'est que bien des années plus tard, c'est-à-dire récemment, que j'ai éprouvé l'envie, ou la curiosité, de le réécouter. Au fond de moi, je savais qu'il était et resterait un très bon disque, plus proche de la production d'ensemble des années 00 que de la musak synthétique originelle.

C'est peu de dire que cet album de vieux (le groupe avait déjà 20 ans d'existence) sonne très jeune! Jamais des vétérans n'avaient rafraichi à ce point leur style - leurs premiers disques passeraient même pour des albums de vieillesse en comparaison. L'épreuve de la sélection naturelle (ou sélection culturelle) est donc réussie avec brio. Il me suffit d'évoquer Is This It, paru la même année, pour soutenir l'idée que Get Ready est de plein pied dans la décennie à venir, qu'il est cool et jeune comme le disque des Strokes. Impossible en l'écoutant d'imaginer la longue histoire de Cook et Sumner. On les dirait plutôt nés de la dernière pluie. La pochette témoigne parfaitement de cette intelligence du temps, qui ne paraît même pas opportuniste: il semblerait plutôt que New Order ait enfin sorti, 20 ans après ses débuts, l'album dont il rêvait. Tout en affirmant son goût pour la modernité et ses accessoires hi-tech, le groupe renouvelle son esthétique à grands renforts de pose androgyne. On retrouve les mêmes coloris sur la pochette (blancheur impersonnelle) mais l'habillage est plus jeune. Le contenu se calque sur cette évolution: une couleur musicale intacte, mais rehaussée par une production plus moderne. D'années en années, des formes successives ont ainsi dessiné un "esprit" New Order, mais celui-ci ne s'est pleinement révélé (selon moi) qu'avec Get Ready.


dimanche 9 octobre 2011

The War On Drugs - la country de l'espace

Wagonwheel Blues faisait partie des albums qui, en 2009, avaient totalement relancé mon intérêt pour le rock alternatif. Rien que pour ça je dois une fière chandelle à ces groupes qui, chacun à leur manière, ont replacé l'Amérique au centre de l'univers indé. Sans l'impact de Kurt Vile, Girls, Crystal Stilts et the War On Drugs pour me sortir la tête du trou, je serais peut-être arrivé, à force de déterrer les vieilles babioles des collectionneurs, à racler le fond de la croûte continentale. Mes nouvelles inspirations ont eu le mérite de me faire remonter la pente jusqu'aux années 90, c'est-à-dire à mon adolescence, et non plus à celle de mes parents.

Mais l'histoire risque malheureusement de s'arrêter là pour la plupart des groupes qui ont eu cet effet régénérateur. Ou elle continuera sans moi, dans la demi-pénombre de l'indie-rock pour minorités culturelles. Des groupes cités, seul Girls semble résolu à suivre le chemin de la réussite. Les autres sont en train de glisser. Crystal Stilts abuse de la réverbération jusqu'à rendre tout à fait désuète chacune de leurs chansons - devenues des gadgets vintage -, Kurt Vile et les War On Drugs, eux, empruntent la même direction médicamenteuse et amorphe, tandis que Best Coast, Dum Dum Girls et Vivian Girls n'ont guère plus d'intérêt à force de piailler. Brève étincelle dans la nuit de la pop, cette galaxie semble avoir déjà vécu. Elle décline, par atrophie de ses parties. Aucun désir d'expansion ne semble motoriser ces groupes qui préfèrent se confiner dans leur statu quo, végéter, lamentables, comme des plantes privées d'air et rabougries.

The War On Drugs était pourtant celui dans lequel j'avais placé le plus d'espoir, parce que leur premier album, malgré quelques longueurs, contenait des hits potentiels, mal arrangés et souvent crapoteux mais très entraînants, à l'image de Arms Like Boulders.
Slave Ambient n'a pas totalement renoncé à ces fulgurances (voir Baby Missiles, avec cette impression d'entendre l'harmonica de l'espace - ou de la country dans la Guerre des étoiles!) mais il ne les a pas portées vers plus de perfection et de plus, les a raréfiées. Il faut attendre Blackwater pour retrouver un élan.
L'album n'est pourtant pas raté: aux oreilles attentives il offre même des passages de guitare affriolants (Best Night) et il ressemble trop à Wagonwheel Blues pour s'avérer un échec complet. Mais il ne s'en émancipe pas assez non plus pour tenir ce qu'on a pris déraisonnablement pour des promesses. Je suppose que je finirai quand même par l'acheter, parce que dans le genre, il n'y a pas grande concurrence (reconnaissons leur originalité) mais je reste déçu qu'ils ne profitent pas plus de ce monopole.


Voilà donc mon sentiment mitigé sur cet album qui, paradoxalement, trustera les premières places de mon classement de fin d'année, à cause d'une poignée de titres, de son ambiance unique, et aussi, avouons-le, de la parenté avec une culture indé que j'aime (Galaxie 500, Spiritualized) et qui titille toujours cette partie du cerveau dévolue à la mémorisation des expériences agréables.

jeudi 29 septembre 2011

Portamento

The Drums sont à la musique ce que le style "ligne claire" est à la bande-dessinée. Forcément moins impressionnante que le travail touffu et hyper-réaliste d'un Alex Ross (dessinateur virtuose de Marvel), on lui doit quand même les meilleurs albums, les Tintin, Blake et Mortimer et cie, tout ce qui a un impact immédiat et durable sur le public. Se mettre sobrement au service du propos, autoriser une lecture fluide et instantanée du message, telles sont les raisons qui conduisent la majorité des gens à la préférer aux tentatives trop ambitieuses. Les mass media nous apportent quotidiennement le témoignage que le grand public n'aime pas perdre son temps en contemplation. Aussi la pop est-elle toujours plus pop lorsqu'elle vise en plein dans le mille, sans détours.
Le sachant bien, l'objectif des Drums est depuis le début de produire une musique pop simple, épurée et accrocheuse. La première fois, c'était avec le tube Let's Go Surfing, qui les avait consacrés "garçons de plage" - appellation commode et souvent injuste car si on écoute bien Summertime, on s'aperçoit que la tristesse menaçait déjà de s'épanouir. Elle le faisait alors à la manière ostentatoire et naïve des bluettes; le premier degré de Down By The Water avait quelque chose de factice, comme un vieux tube des 50'. Mais il s'agissait d'un indice qui aurait dû nous aiguiller: les Drums ne sont pas Dan et Dean et ils ont souvent le cœur triste; ils ne dégustent pas une Vanilla Cream les pieds enfoncés dans le sable chaud, mais se promènent plutôt en parka dans les rues de Mandchester.
Ils ont l'humeur anglaise, l'esprit plein de brumes. Pour autant, ils le disent simplement, avec cette fonction d'éclaireur qui dissipe les ombres, qui illumine un sentiment d'une lumière crue.



Aujourd'hui, ce sentiment s'est accentué. Certains titres, par exemple, ont perdu la fraîcheur spontanée du premier album (c'est le cas du déprimant Searching For Heaven, avec ses synthés inquiétants). La pochette flippante de l'album, remake de l'Exorciste, est presque un choc visuel - à mille lieu de toute candeur. A première écoute, If He Likes It Let Him Do It n'évoque en rien le sentiment amoureux, encore moins la légèreté ailée du désir. Conclusion: les Drums ont l'air d'aller mal. In The Cold ressemblerait presque à the Cure, c'est dire. Mais une chose demeure inchangée: le fameux style "ligne claire" dont je parlais plus haut. Cette esthétique est tellement nette que l'auditeur y revient toujours, comme si les Drums avaient plus de réalité que d'autres. Leur disque est plus frontal, plus rond, plus "concret" que les albums sortis cette année. Il a comme qualité foncière d'exister plus que bien des disques.
Objectivement, je crois exagérer; le revers de la médaille sera toujours le manque d'ampleur. On ne peut pas faire dans le minimalisme, avec un synthé très gadget et un guitariste adepte du corde à corde, voire du surplace (genre, je joue les notes dans un sens puis je les balaye dans l'autre) et dans le même temps sortir un chef-d'œuvre de richesse harmonique. Techniquement, l'album est des plus mineurs. Mais il a un charme énorme.
Prenons un exemple: How It Ended. Par elle-même simplissime comme de la twee-pop, cette chanson est transcendée par quelques chœurs légers et nostalgiques. Money est quasiment génial pour les mêmes raisons: elles tiennent à des riens, des petits détails qui subliment une composition rudimentaire. Et ce n'est pas le rapprochement avec Morrissey qui me fera écrire autant de bien de cette chanson (leur meilleure, sans doute), car je crois sincèrement que l'élève égale le maître. L'ouverture de l'album, de toute façon, est somptueuse et surpasse largement les antécédents du groupe. Des cinq premières chansons, rien n'est à jeter. Book Of Revelation et ses paroles touchantes sur l'émancipation, Days, avec cette ligne superbement chantée: "I've could been your mother (...) your twin brother"... D'une voix claironnante, limpide comme l'esthétique du groupe.

mercredi 21 septembre 2011

Happy SouL?

J'associe Baxter Dury à un de mes premiers souvenirs de l'indie-pop. C'était bien après la découverte de Radiohead et de Portishead (qui n'ont d'alternatif que leur origine, puisqu'au moment de ma découverte ils étaient déjà passés dans le domaine de la culture de masse), mais juste avant celle des White Stripes, de Death In Vegas ou de Mazzy Star.
Autrement dit, dans le temps où sortait Len Parrot's Memorial Lift, ma culture musicale ne s'étendait pas au-delà d'un petit horizon borné, d'un coté par le rock, de l'autre par une vague teinture de jazz et de classique. Je me cherchais, j'étais curieux de tout mais ému de rien. C'était en septembre 2002. Les groupes que j'avais adorés (Radiohead, Nirvana, Smashing Pumpkins...) commençaient à se ternir. La routine craquelait leur dorure, le lancinant Kid A était d'un ennui profond... Mais les nouveautés ne m'affolaient pas. Je peinais à trouver quelque chose de décisif, de fort, de conséquent.

Baxter Dury, sans avoir cette qualité, a servi de transition. Pendant tout un automne j'ai rêvé (des rêves sans doute tristes) en passant la boucle d'Oscar Brown, l'esprit chancelant, tout engourdi, sous le rythme cotonneux de Beneath the Underdog ou sous les volutes de Gingham Smalls 2. Des images nocturnes de friches industrielles, de ruelles désertes et luisantes de pluie, d'escaliers en spirale partant de halls insalubres, de toitures s'étendant dans l'obscurité infinie tournaient devant mes yeux, lentement, lentement... Je garde de cette période un souvenir triste - je ne sais pourquoi, la solitude peut-être, l'impression, en arrivant à la faculté, d'avoir le monde à portée de main mais une poigne trop molle pour le saisir, un défaut de volonté. L'album de Baxter Dury, dans l'état où je me trouvais, offrait une séduction évidente, d'autant plus qu'il ajoutait à mon ennui l'écho de la musique planante, à laquelle j'étais par trop sensible. Seul l'aspect mineur de la chose, jusque dans l'emballage du disque (pas de livret, une pochette sans fioriture), m'empêchait d'en faire un véritable objet de culte. Je sentais une maladresse, un manque de moyens. Cet amateurisme même correspondait à ma faiblesse. Ne voyant pas de grandes perspectives, il ne m'apparaissait pas surprenant que la musique manque également d'envergure. Le titre énigmatique (qui me dira ce que signifie Len Parrot's Memorial Lift?) sonnait pour moi comme une épitaphe gravée dans le marbre, la synthèse rudimentaire d'une vie. Je date de cette période mon goût naissant pour ce que l'indie-rock a de mineur, de marginal, de clandestin. Il faut souvent chercher dans nos vies et nos états d'âme la raison de notre affection pour des musiques objectivement anecdotiques. On peut aimer une chanson d'Aretha Franklin ou de Grease par l'effet qu'elle produit sur l'inconscient collectif, mais Baxter Dury relève de l'intime, du privé, du particulier.

Près de 10 ans plus tard, force m'est de constater que l'album a vieilli, ou plutôt que moi, j'ai vieilli. Les raisons qui m'ont conduit à l'écouter n'étant plus, son effet a disparu. Il me laisse parfois même l'impression désagréable qu'on éprouve à la perspective de devoir marcher sous la pluie et le vent alors qu'on est encore bien au chaud entre quatre murs éclairés. Il n'est, dans le fond, qu'une nuit un peu plus épaisse dans la nuit de l'existence.

Tout cela ne laissait pas augurer des retrouvailles sereines. Mais Baxter Dury a vieilli, lui aussi, il a fait peau neuve et laissé de coté la voix de fausset qui me l'avait révélé en 2002. Gingham Smalls 2 a finalement eu raison de Beneath The Underdog: rien que le titre, Happy Soup, contient un mot dont la présence eut été impensable en 2002. La couleur l'emporte sur les tons monochromes du noir et blanc. Il n'est donc plus impossible d'écouter Baxter Dury en faisant fi de toutes mes vieilles impressions. De l'ancien Baxter Dury, il reste l'amateurisme, la simplicité monocorde des compositions et, parfois, des chœurs féminins espiègles et éthérés, dans la veine ambigüe des albums du Velvet Underground.

Trois titres se distinguent et accaparent mon attention: Claire, dont le clip, tourné en Angleterre, me semble toutefois étrangement parisien (il se trouve que l'album, tout entier, a le charme discret de la capitale, perçue à travers un filtre cinématographique - quitte, parfois, à sembler légèrement mondain, ce qui constitue à mon sens sa limite), Afternoon, le plus immédiatement accrocheur, et Trellic, porté par une basse pleine d'entrain. Non pas que le reste soit sans intérêt - Leak At The Disco, par exemple, est digne d'attention - mais ces trois chansons-là, seules, sont vraiment mémorables. Ce qui ressort le plus, ce sont les spoken words de Baxter Dury qui semble avoir remisé les mélopées vaporeuses au profit d'une approche plus frontale de la chanson. On lira sur tous les blogs que son disque est une ode à l'accent cockney - ce qui est possible, même si s'attarder sur ce point est surtout le fait des nostalgiques de Ian Dury. Selon moi, Happy Soup est surtout l'image renversée de Len Parrot's Memorial Lift. Seule The Sun aurait pu figurer sur cet album. Comme par hasard, je trouve la douceur de cette chanson quasiment malsaine.

samedi 17 septembre 2011

Record 3, Girls

Il faudra attendre les interviews pour comprendre ce qui a présidé à la création de Record 3. Pour l'instant, le suspens demeure. Comment un groupe résolument indie, qui perpétuait le temps d'un Morning Light saturé l'esprit bricoleur et lo-fi des années 90, a-t-il pu à ce point tourner les talons? Désormais, on croirait entendre Pink Floyd ou Wilco période Sky Blue Sky, orgue hammond en tête et soli de guitare à la suite... La différence n'a pas sauté aux oreilles lors des premières écoutes, gouvernées par une désagréable impression de mièvrerie - l'outrance de Just A Song m'a fait stopper l'effusion sentimentale alors qu'elle ne sévissait que depuis trois (trop longues) minutes. Mais au fil du temps, c'est devenu une évidence: Girls a viré seventies, jusqu'au soft-rock de My Love Is Like A River, dans la veine de Jackson Browne. D'une certaine manière, c'est la Californie qui rattrape Girls, moins pour ses couchers de soleil mirifiques que pour sa bande FM. L'extraordinaire Vomit et Forgiveness sont sans doute les deux chansons les plus représentatives de cette tendance insoupçonnée: longues de quelques 6 minutes, chacune produit des dénivelés et se conclut sur un solo électrique sacrément efficace dans le style du sempiternel "je bois un dernier verre avant d'aller me lourder sur l'autoroute". La palme revient à Vomit qui s'offre même le luxe des chœurs gospel. On n'aurait jamais entendu cela sur Album, authentique essai de rock alternatif, bancal et tout grésillant du son des guitares mal accordées. Le groupe a donc effectué sa mue et sonne parfois comme... du "rock à papa".



Pour tout un tas de raisons - et Broken Hearts Club en faisait partie - mon goût pour Girls était menacé par la désaffection. Je voyais Owens évoluer vers des rengaines amoureuses gnan-gnan écrites expressément pour plaire aux filles. Il serait culotté de prétendre que j'ai eu tort à 100%. Record 3 est partiellement le disque mièvre que je prévoyais. Mais il est beaucoup plus varié et riche que je ne l'aurais pensé. Le seul point faible d'Album était la redondance entre les morceaux doux. Or, le début de Record 3 oscille entre le rock joyeux et décomplexé (Honey Bunny), la continuité avec Album (Alex) et une chanson de hard-rock incongrue (Die). La suite du disque me semble bien plus homogène, avec une ambiance de slow continuelle, mais Girls s'est d'emblée préservé de la monotonie grâce à ces trois titres.
Aucun morceau de l'album, toutefois, ne semble résolument appartenir à Girls comme on pouvait dire que Hellhole Ratrace était leur chanson phare, leur carte d'identité. On ne reconnait plus une faconde unique - si ce n'est le timbre de voix d'Owens - mais une multitude d'emprunts. Die semble avoir déjà été écrite par quelque autre groupe des années 70. Le riff de Magic est inspiré de Big Star (le titre de l'album d'ailleurs évoque Third ou Record#1) et dans l'ensemble les soli de guitare ne dérogent pas au classicisme. La richesse du nouvel album dépend donc de la somme de ses influences. Mais ce ne serait pas un motif bien sérieux pour bouder son plaisir. Il était attendu que Girls se cantonne à son périmètre carré et, au contraire, il l'élargit. Je croyais ce groupe incapable d'évoluer ou d'étaler une nouvelle gamme. Or, en empruntant à droite et à gauche, il montre l'étendue de ses facultés d'adaptation. Compositeur par accident, C.Owens prouve qu'il sait l'être aussi par métier.Record 3 sonne en effet assez "pro". Et j'avouerais que même si parfois c'est trop, beaucoup trop lourd, l'ensemble a le mérite de viser le cœur et de le faire saigner. Dans la même veine excessive, les Smith Westerns ont sorti un super disque en début d'année, mais Girls a un avantage: plus varié, plus large.

mercredi 17 août 2011

I really want to Go Outside... mais si possible, sans Jim Jones.

Cults me paraissait très agréable hier - et le reste d'ailleurs -, mais après une journée passée aux cotés d'Anna Calvi c'est peu de dire qu'on dirait un produit marketing. Il suffit de reluquer la pochette pour sentir l'hédonisme très conformiste et, ai-je envie de dire, très libéral, de ce groupe pour étudiantes. Ainsi, l'image de la chanteuse se trémoussant provoque en moi deux réactions: la première est la honte, car j'ai l'impression d'être pris pour un c.. et de me laisser faire, la seconde est la reconnaissance immédiate de tout le symbolisme qu'attend notre époque: la joie dansante, un coté "tendance" et sexy, l'image du bonheur selon Grazzia. A ce niveau de signalétique, la boite de production a supposé que l'acheteur était très bête et qu'une voix sucrée ne suffirait pas à lui faire comprendre qu'il a affaire à une sucrerie. Bref, je suis un peu agacé et ma préférence va à une femme plus mure, comme Anna Calvi, plutôt qu'à ces petites chatteries de brunette frivole.
Mais voilà, si je prends la peine d'écrire sur ce groupe, c'est parce que primo les trois premières chansons de l'album (Abducted, Go Outside et You Know What I Mean) sont franchement irrésistibles; deuxio, il y a quelque chose de dérangeant sous son aspect très lisse. Un os un peu dur qui se trouve être trop saillant. Cults, déjà, tire son nom d'une fascination revendiquée pour les sectes. Ensuite, le clip de Go Outside, conçu à partir d'images d'archives, évoque la secte de Jim Jones, qu'on entend d'ailleurs en début de chanson ("for me, death is not a fearful thing. It's life that is treacherous"). Brillamment réalisé, il intègre l'image de la chanteuse à une foule de fidèles en liesse puis au village de Guyane où s'est produit la catastrophe. Madeline Follin* y apparaît en grande admiration devant le gourou et très heureuse de sa vie en communauté fantasmatique.
J'ignore les motivations qui ont conduit le groupe à accepter la réalisation de cette vidéo superbe mais très dérangeante, ce qui suscite d'ailleurs une certaine désapprobation des internautes. Peut-être la chanteuse a-t-elle voulu montrer la facilité avec laquelle le besoin d'évasion tend à abuser les hommes. La vidéo d'Abducted, reprenant les images d'un film du même nom, va dans ce sens. Madeline Follin s'imagine enlevée par un homme dont elle tombe amoureuse mais qui, lui, ne l'aime aucunement. Cette façon de rêver sa vie à travers des vidéos me fait songer irrémédiablement au bovarysme, trait dont semble sévèrement accablée la chanteuse - bien qu'elle semble en avoir une conscience aiguë, et c'est là ce qui rend le disque finalement troublant. Comme les chansons ont toutes un petit air candide, on donnerait le bon dieu sans confession au groupe, comme d'autres ont succombé au charme physique et rhétorique de Jim Jones, dont les propos étaient brillants - "on pourrait croire qu'il a raison" remarque le guitariste. Et pourtant, la pomme est rongée...



*Pour l'anecdote, Madeline Follin, la chanteuse, est la sœur du créateur de Guards, groupe dont j'ai vanté les mérites il y a quelques mois.

dimanche 24 juillet 2011

Anna Calvi


Quand j'essaie de repenser à ma première écoute d'Anna Calvi, un gros vide se fait dans ma mémoire. Je ne me souviens pas du tout qu'il y ait eu une première fois. Pour ainsi dire, ma première écoute attentive et concentrée remonte à hier. Et depuis, je pense conjointement à Anna Calvi et à ma découverte manquée des XX, l'an passé. Eux aussi, je les avais ignorés. Un filet d'eau diaphane courant le long d'une rigole dans une métropole crade - voici à peu près l'effet qu'ils me faisaient.
Ils étaient transparents. Anna Calvi a failli le rester.

Tout d'abord, "matraquage" médiatique oblige, je m'étais succinctement intéressée à son cas et - c'est bête - à son apparence, dont on vantait d'ailleurs le charme. Je la trouvais étrange et peu engageante, avec son air sévère, son visage nordique taillé aux ciseaux, vêtue d'une veste carrée, rouge sang, et chaussée de talons ou de bottines pointues. Je m'aperçois qu'en fait, elle avait un style latin, flamenco. On l'aurait bien vu dans une arène agiter le drapeau rouge et piquer d'une banderille les flancs du taureau. Tout le contraire de la féminité légèrement infantile qui plait chez une femme. Mais une chose cependant me semblait incontestable: Anna Calvi apportait un vent de fraîcheur et une personnalité unique, sculptée dans un marbre pur et inoxydable. Le jeu de guitare, surtout, avec ses dénivelés, son aspect drapé et mouvant, exprimait une liberté rare pour la pop. Et malgré cela, je ne me régalais pas.

Que fallait-il de plus? Ou qu'avait-elle de trop? La réponse tient autant des aléas de la vie que d'une qualité presque préjudiciable pour l'artiste. D'une part, il me manquait le temps - le temps d'écouter, d'être curieux, le temps précieux de la découverte sans a priori. Puis, elle était trop originale, trop elle-même. Et, forcément, cela déconcerte. Je ne savais dire si j'aimais ou si je n'aimais pas. Elle échappait aux jugements, elle flottait dans l'air, sans réelle consistance.
Ma conversion, loin d'être inévitable, est aussi le fruit d'un hasard. Je m'ennuyais. J'avais donc l'esprit dégagé. C'était le moment d'écouter quelque chose que, d'habitude, je n'écoute pas. Sa voix, mure et claironnante en a pris possession. Réécoutant Blackout et Desire, autour desquels je louvoyais étrangement depuis une semaine, avec le sentiment d'approcher d'une aura étrangère, neuve, gracieuse, je succombais cette fois totalement. Une certaine accoutumance, peut-être, aura eu raison de mes a priori. Mais rien n'explique cette accoutumance puisque, n'aimant pas encore Anna Calvi, j'aurais dû ne pas réécouter*.
Je crois que certains artistes travaillent nos sens à l'ombre de notre jugement, de façon clandestine et invisible. On ne s'en aperçoit qu'une fois sous leur charme.


La guitare de "The Devil" et de "I'll be your man" me semble désormais une cascade d'inventivité. L'aspect même d'Anna Calvi ne me rebute plus**. Son regard a gagné en fragilité là où je voyais jusqu'alors une glace froide et rigide. Si je devais résumer son art, je dirais: de la pudeur dans l'exhibition, de la retenue dans la grandiloquence. Je crois que c'est une fois de plus une alchimie de sentiments et d'attitudes contraires qui a emporté mon adhésion - comme souvent, en musique.

* Attribuer cette insistance curieuse à l'effet suggestif des médias est une explication commode mais spécieuse. Le goût est un affect mouvant, indécis, qui connaît des flottements - ce n'est pas un jugement net et sans bavures sur lequel on ne revient plus.

** Ne me dîtes pas que c'est sans importance, fieffés menteurs!

jeudi 28 avril 2011

Tombé du ciel

Je viens tout juste de découvrir ça. A l'instant même, l'ep gratuit de Guards est en train de dérouler ses ondes enveloppantes. J'ignorais tout de Richie James Follin jusqu'à ce que je découvre à la fois son existence, celle de cet ep flamboyant et son activité au sein du groupe the Willowz, formé en 2002. C'est bien tout ce que je peux en dire. D'ailleurs, The Willowz, c'est quoi? Le nom me dit quelque chose, vague reflux d'une époque de rock vintage où les Zutons se mêlent dans mon esprit à Electric Soft Parade ou autres Datsuns. Zone de flou, marge indécidable du rock mineur où doivent planer les ombres de groupes qu'on ne fréquente guère que de loin en loin.

En une écoute, donc, me voilà emballé, porté, rehaussé. C'est bien. Car je tombais bas, ami lecteur - j'en veux pour preuve que je ne chronique quasiment plus, que la guitare me reste entre les mains, encombrante, inutile, égrenant les mêmes trois accords insupportables, que le monticule autrefois monumental et jamais définitif des albums adorés se réduit à une peau de chagrin. Mais le disque des Kills, celui d'Alexander, quelques morceaux de Tv On The Radio, l'imparable All Die Young des Smith Westerns, la redécouverte de Death In Vegas et Mazzy Star, enfin cet ep magistral, me redonnent du cœur. Ces accès de lyrisme fiévreux on peut bien sûr les critiquer, une fois advenu l'âge de raison, mais il n'en reste pas moins qu'ils sont indispensables à mon économie interne. Sans eux, pschittt... Cette impression d'échappée, de fuite vers l'avant, je ne l'avais ressentie qu'avec certaines chansons du Gun Club et je la retrouve maintenant à l'identique dans Guards.

dimanche 24 avril 2011

Nine Types Of Lights

Hier, en écoutant Caffeinated consciousness, j'ai failli écrire que sur chaque album de Tv On The Radio il y a un morceau qui tue. Puis je me suis rappelé la mort de Gerard Smith et cela m'a dissuadé. Je parlerai plutôt d'un morceau qui retourne votre maison, qui fait sauter les fusibles, danser les fréquences, qui fait sortir l'image de votre radio et met le monde sans dessus dessous. La comparaison, tout compte fait, n'en sera que plus juste.

Faire sortir l'image de la radio. Si je réfléchis au sens d'une vieille interview que donnait le groupe, je crois comprendre la raison pour laquelle il s'est ainsi baptisé Tv On The Radio. Il s'agit une métaphore pour exprimer à propos de la musique son pouvoir d'évocation et de création d'images, comme si la télévision défilait sous vos yeux alors que vous les tenez fermés. Mais je pense aussi que, comme toute métaphore, elle a quelque chose d'étrange et de stupéfiant: à la manière d'un collage elle fait entrer en collision deux réalités différentes et les maintient dans son orbite. Il se trouve que leurs chansons suscitent la même réaction: depuis les débuts du groupe, elles ne laissent pas de sidérer (même si, il faut bien l'avouer, elles ne plaisent pas à tous ni toujours). Du coup, ce nom apparu à l'époque où les noms à rallonge étaient en vogue, comme I Love You But I've Chosen Darkness ou Clap Your Hands Say Yeah!, me semble plus pertinent et moins pompeux que beaucoup d'autres. Il dit exactement ce qu'est la musique kaléidoscopique de Nine Types Of Lights.

La pochette du nouvel album n'est peut-être pas très belle, mais elle aussi est à l'image de leur musique: des éclats de verre coupants, des formes brisées au tranchant acéré. A première écoute, une chanson de Tv On The Radio surprend toujours par sa mise en place rythmique, son coté anguleux et haché. Caffeinated Consciousness, dont vous avez sans doute compris qu'il était le sommet de l'album, prend de cours l'auditeur parce que le riff de guitare - au passage, pour me fendre d'une expression journalistique, le riff le plus massif depuis Reuters de Wire - arrive en décalage et brise le morceau à coups de pilons électriques. Mais l'album regorge de ces moments inattendus.

Considérant cette étrangeté, je me demande qui est le Brian Eno du groupe. Car il y a un peu de lui dans ces constructions musicales anguleuses, ces ambiances fraîches, cette douceur de rosée humide sur Krane Killer. Tv On The Radio est aussi créatif que peut l'être Another Green World.
Certains trouvent pourtant que leur nouvel album rentre dans les rangs. C'est faire trop de crédit aux impressions laissées par un premier effort audacieux mais imparfait, comme peut l'être toute tentative d'esquisser un geste nouveau. Avec leur dernier album, ils touchent au but. Quel intérêt y aurait-il à toujours innover si c'est pour ne jamais exploiter l'innovation? Le but d'une nouveauté n'est-elle pas d'atteindre sa perfection, de se muer doucement mais surement en nouveau classicisme?
Quand j'écoute la mal nommée Second Song, idéalement placée en ouverture d'album, je me rends compte que Tv On The Radio n'est pas loin de réussir cette gageure. L'intelligence du choix du premier morceau en est toujours un signe.

PS: pour une chronique exhaustive qui tienne compte de tous les aspects du disque, il faudrait également dire un mot du film. J'avoue ne pas éprouver le moindre intérêt pour ces choses-là. Le principe a déjà été mis en œuvre par Archie Bronson Outfit et Beach House l'an passé, avec un succès limité, pour rester poli.

samedi 23 avril 2011

Blood Pressures

Un nouvel album des Kills est nécessairement un bréviaire de la mode et de la pose, une forme de statuaire moderne en même temps qu'un affront à la modestie. VV a toujours pris des allures de femme panthère, avec sa belle chevelure noire ardente et sa voix féline, tandis qu'Hôtel tend à devenir, de plus en plus et sans doute sous l'influence de Kate Moss, un dandy savamment débraillé et ténébreux. Si je me fiais à mon instinct d'austérité et de simplicité, je détournerais le regard devant cette expression, même élégante, de la vanité. Et pourtant, en ces temps de vache maigre, aucun morceau n'a pu me faire l'effet ravageur et roboratif de Future Starts Slow. De nouveau, pendant quelques minutes, une excitation primaire bouillonne en moi, toute contenue. L'objectif d'Hotel est atteint: garder un rythme de métronome qui maintient les sens en alerte sans les contenter, qui ne laisse jamais repu mais toujours en éveil. Pris au dépourvu, je reste fasciné, au sens littéral du terme, comme sous le joug d'un pouvoir supérieur. Les meilleurs œuvres exercent sur nous une sorte de tyrannie, c'est quelque chose que j'ai appris d'un excellent écrivain contemporain et dont on peut faire les frais chaque jour. Au moment où ce sentiment, fugace, disparaît, je m'aperçois de tout ce que les Kills peuvent avoir d'agaçant: la filiation rêvée de Hotel à une certaine anglophilie, snob et décadente, la séduction ostentatoire de VV, objet de convoitise et créature désireuse, cette tension sexuelle voulue qui se fond dans le rabâchage ambiant et monotone du désir dans les médias... Cela n'est pas à mon goût, en principe. Mais les principes et les goûts... A la réflexion, si les Kills me plaisent tant, c'est peut-être en dépit de tout cela, malgré la hype que leur prestance semble attirer et réclamer comme un droit naturel, parce qu'il y a, derrière l'image de mode dont la presse féminine raffole, une deuxième image, plus dure, plus persistante, celle d'une virilité, d'une force brute, écrasante comme le son des guitares (rouleau compresseur, mon style préféré), l'expression d'un instinct insoumis et primaire, d'une violence sourde. L'imagerie rock, chez eux, se substitue inutilement à ce qu'il y a d'inné, de viscéral dans leur approche du son. J'irais jusqu'à dire qu'à force d'afficher l'image de la tension, on en vient à croire qu'elle est surfaite, alors que non, elle est bien là, authentique, oppressive, martiale.
Et puis, je ne le cacherai pas, j'aime ce groupe pour ce qu'il a de typiquement américain. Hotel a beau se se la jouer dandy anglais (Bryan Ferry? Ray Davis? Pete Doherty?), il ressemble plutôt à Johnny Cash ou à Elvis Presley, sans compter un petit air de gangster hérité du cowboy des films de John Ford (un lien de parenté imaginaire avec le doc' Holliday de La Poursuite Infernale).

Pour mieux sentir tout ça, voici une vidéo éloquente, filmée pour la BBC.

lundi 21 mars 2011

A Portrait's Gallery

Vous ai-je déjà dit tout le bien que je pensais de Jack The Ripper? Il est plus que temps, avant que les mémoires ne flanchent, de faire une piqûre de rappel. Qui se souvient en effet de ce groupe français hors du commun et magnifique ? Il vaudrait la réédition pour l'ensemble de sa trop courte œuvre, mais au lieu de cet honneur si commun, l'oubli, le sombre néant, les menace - l'ordure!
Ces rêveurs fin-de-siècle ont pourtant inventé le plus intrigant des paysages fantasmatiques. On pourrait le situer sur la carte entre le Londres criminel de l'éventreur et le Paris populaire de 1900, bien qu'il s'y ajoute encore le charme coquet d'un luxe de faussaire. Dans ce petit théâtre de marionnettes renfermé et unique, ce cabaret imaginaire où valsent des ombres défuntes, ce cirque où s'exhibe la face difforme du monde, Jack The Ripper donne sa folle représentation, titube, chancèle, tient le rythme, mène la danse... Musicalement, c'est Yann Tiersen avec un grain de folie, mais Tom Waits sans le grain de voix. Le chanteur a un organe fluet mais ce qu'il en fait vaut le détour. Son charisme, trouble, est incontestable. Il éclate dans Party In Downtown, à la limite de la rupture psychotique. "Quel est donc ce monde derrière le miroir?" se demande-t-on à l'écoute d'un des seuls disques qui méritent vraiment l'appellation "psychédélique" (= révélateur de l'âme).
Mais surtout, écoutez A Portrait's Gallery. Ecoutez Jean Marrais, dans le rôle de la Bête, terrible, rendre sa sentence inexorable. Ecoutez comme ces paroles, cueillies hors de leur contexte comme une rose du jardin destinée à l'herbier, exhalent une poésie pure; comme elles sont ingénieusement replantées dans le treillage de la musique; et dites-moi si Jack The Ripper ne vaut pas mieux que sa réputation mineure.

I'm Coming (Jack The Ripper)

mercredi 16 mars 2011

Last Of The Country Gentlemen

Si jamais on voulait donner au béotien une idée de ce qui est "culte", Lift To Experience serait le modèle parfait: voué à l'anonymat, ce groupe texan n'a sorti qu'un album ("culte" bien évidemment) et présente l'immense avantage d'être emmené par un leader tortueux, qui déclame des chansons bibliques sur fond de guitares accidentées. Ce petit côté "Mythe des origines", associé à un décors de Far West, en fait bien sûr un objet de délectation pour tous ceux qui admirent le Gun Club et Nick Cave. Josh T.Pearson risque d'ailleurs, par l'unique album de son groupe et son silence éloquent, de rejoindre Jeffrey Lee Pierce dans la légende des grand torturés. Là, on nage dans le cultissime le plus patenté, avec un relent de romantisme morbide en sus. Mais ne nous arrêtons pas en si bon chemin dans la définition du culte: ce qui l'est aussi, c'est malheureusement cette aridité de l'œuvre, son abord décourageant et fatigant. Comme Slint, culte entre tous, Lift To Experience tisse ses morceaux comme une longue toile monotone. Le bruit des guitares électriques ne surprend pas: il se répète inlassablement. On baille parfois aux corneilles, et la voix, qui évoque Jeff Buckley, n'y change rien: le rendu est trop brouillon. Et cependant le fan adhère comme à un papier colle-mouches, il semble même éprouver un vertige d'émotions palpitantes, a l'impression, enfin, d'entendre un manifeste unique resté lettre morte. Il a peut-être raison; il est difficile, là où je me situe, soit 10 ans plus tard, d'évaluer justement l'incidence d'un tel disque lors de sa sortie, sur des esprits remplis des sons d'il y a dix ans. Le contexte était différent: Kid A, Air, Sigur Ros, Death In Vegas formaient le monde de l'époque. The Texas-Jerusalem Crossroads, rien que par son titre, devait fortement dénoter. Aujourd'hui, pour dire mon sentiment, c'est une ruine. Mais rien n'est perdu.


En effet, le leader du groupe vient de sortir un nouveau disque. Bien sûr, la critique s'est ruée dessus comme sur le saint Graal. Cette fois, il ne s'agit plus de rock alternatif. Fi des larsens et de la batterie: Josh T.Pearson n'a pas fait faux bond à l'évolution typique des yankees résidant au cœur des terres et qui en reviennent toujours à la country de leur enfance.
 
Il est difficile pour un européen de s'imaginer le pouvoir de suggestion que garde ce style de musique aux Etats-Unis. Par musique, j'entends en fait "chanson". Les danses avec fiddles sont bel et bien tenues pour ringardes. La chanson, elle, résiste. De plus, celle d'aujourd'hui a cette identité floue et instable qu'elle doit au monde moderne. La musique n'y tient plus qu'une place congrue, celle d'un accompagnement (parfois laissé à l'abandon comme des herbes folles) qui soutient des paroles tournées vers l'intériorité et l'amour, quand la country classique, avec sa rigueur de métronome, était au contraire empreinte de réalisme social. La tradition a donc accompagné en douceur les changements d'époque. Reste que pour le non anglophone, ce genre est très frustrant. Mais il y a la voix, l'argument fort. Quand on ne comprend pas les paroles, elle en donne au moins la tonalité. On ne sait pas où va le vent, mais on le sent passer. C'est déjà beaucoup. Je parle bien sûr d'une country plus actuelle qu'antédiluvienne, mais qui donne malgré cela l'impression de venir d'un autre temps, car tel est le sort de cette sorte de musique que d'être vouée au passé. Le titre de Pearson à cet égard est significatif: Last Of The Country Gentlemen, et on pourrait ajouter: last of the country records, tant cet improbable revenant, qui ne connait pas le rasoir électrique, semble sortir des tréfonds de l'Amérique, grand oublié de la Ruée vers l'or, dernier représentant d'une espèce en voie d'extinction. Voilà, quand je parlais de sérieux, il se pose là. Mais ici prend fin l'ironie, car il faut avouer que son nouvel album, aussi long soit-il (58 minutes pour 7 chansons), contient deux moments d'expression de grande beauté, que la presse ne manquera pas de taxer de sincérité. Et pour une fois, elle n'aura peut-être pas tort. Bien que la sincérité soit un concept en trompe-l'œil, Josh T.Pearson, le temps de deux chansons, nous fait croire à la sienne, à quelque chose d'incandescent qui ne peut pas relever du mensonge ni même du simple artifice esthétique. Entre l'acteur qui joue son rôle et celui qui, par hasard, se trouve le vivre (Molière mourant en malade par exemple), il y a une différence qui n'est pas toujours sensible, mais ici elle l'est. Ces deux chansons ont pour nom Thou art loosed et Country Dumb. Evidemment, la connaissance des paroles s'impose pour les apprécier pleinement. Voici une ligne de Country Dumb:

"I come from a long line in history of dreamers
We are failures each and every one
We're the kind who always need a saviour
The kind who play country dumb" 

Et puis, une autre encore, assez vraie:

"We're the kind who have 10 000 would-be-great, ungrateful, too-long, run-on-songs"

samedi 12 mars 2011

Daniel Clowes

Avoir lu à 18 ans Caricature, de Daniel Clowes, a ruiné toutes mes chances d'élévation sociale. Depuis, je suis un jean-foutre.


J'avais à choisir entre surmonter ma paresse ou lanterner; cela fut vite décidé: anticipant grâce à Clowes l'échec de tout effort, je résolus de n'en faire jamais. Son œuvre, avec ses loosers en série, son ton désabusé, amer, et leurs lèvres tombantes, m'a conforté trop tôt dans le scepticisme. Je n'avais rien vu de la vie et je me croyais déjà décillé...



Ce pessimisme naquit en moi de diverses conjectures - l'adolescence, un naturel végétatif et sombre -, mais il fut dès lors alimenté par une source extérieure... Il n'en fallait pas plus. Ce type était l'exemple même de la loose. Chacun de ses personnages le dénonçait. A un point où on pouvait se demander si ce n'étaient pas des autobiographies déguisées. Après, le moyen de croire à la réussite?

Tout ça pour dire que "tout est sa faute". Parfaitement.

Cela dit, je m'en suis remis une couche en lisant Wilson.



Qui est ce Wilson? C'est tout d'abord un personnage antipathique, presque haïssable avec tout son bardas de sentences prétentieuses. Ce qui le rend si odieux, c'est d'incarner le type même de l'intello qui refoule sa jalousie derrière des remarques fielleuses, le revanchard secret qui répand gratuitement son venin. Je comprend les jalousies franches, les haines déballées, et j'aurais préféré cela. Mais la façon qu'il a de harceler son monde pour mieux se venger de ne pas être au centre des attentions est parfois pénible. Au début, j'ai cru que Daniel Clowes, pour la première fois, était à mille lieux de moi. J'avais rejeté avec dégoût le délire narcissique des loosers. Mais au fil des pages, Wilson fait des efforts pour reconstruire sa vie sainement. Les déboires qu'il rencontre le rendent alors digne de pitié. Plus il s'intéresse à sa propre vie, moins il paraît égocentrique (paradoxe d'ailleurs très courant: tandis que les donneurs de leçon sont pourvus d'un ego tentaculaire, ceux qui s'occupent de leurs oignons font preuve d'humilité).
Cette BD ne va pas faire grand chose pour embellir la vie, mais peut-être qu'on peut aussi la prendre comme un contre-exemple salutaire: ne surtout pas devenir Wilson sera votre nouveau mot d'ordre.

samedi 5 mars 2011

The Threshing Floor

"Il y a des chanteurs qu'on écoute en pensant qu'ils sont, eux, des hommes véritables. Sans qu'on sache au juste le pourquoi de cette discrimination révoltante et injustifiée."
C'est en substance ce que j'écrivais la dernière fois que j'écoutais Just A Mexican Love, une reprise de Jeffrey Lee Pierce (dont j'ai d'ailleurs à peu près la même opinion) par David Eugene Edwards, accompagné de Crippled Black Phoenix. Et je ne doute pas un instant que mon sentiment ne soit partagé. Peut-être confusément, peut-être de façon subconsciente, l'idée vous a effleuré que le chanteur de 16 Horsepower et Woven Hand était plus mâle que d'autres. Je ne parle pas de cette virilité machiste et libidineuse, que l'opinion populaire se représente parfois sous les traits d'un latino ou d'un italien (l'Italie étant un pays qui en compte d'ailleurs un authentique à son sommet). Je ne fais pas non plus référence aux faunes, aux ventres bedonnant remplis de bières, aux joyeux drilles moustachus. Je pense au contraire à cette virilité tragique de l'homme en prise directe avec le Ciel, à une affirmation de soi tendue et combattive, à la force de conviction qu'imposent parfois une voix, une présence. Alors qu'une grande partie de la pop n'exprime rien d'autre que le joyeux pouvoir d'achat, se contentant de véhiculer les fantasmes qui garantissent la consommation des biens superflus, David Eugene Edwards, de plus en plus isolé, continue d'irradier de sa présence des disques confidentiels, de creuser obstinément un même sillon, séparant le bon grain de l'ivraie (le threshingfloor est le lieu de battage, en agriculture), s'égarant aussi dans ses obsessions parfois, parce qu'il poursuit une quête musicale le menant aux confins du monde connu, dans des lieux désertés du commun des mortels (les paroles, à cet égard, sont sibyllines). Alors, son message, à décrypter, devient un hiéroglyphe. Il perd des fans, peut-être, mais obtient des autres un soutien indéfectible, même quand celui-ci est teinté d'une inévitable nuance: on ne peut pas être en harmonie totale avec un être qui s'exprime librement.

Il y a pour moi un paradoxe à écouter, inlassablement, Woven Hand: loin, très loin de mes propres non-convictions philosophiques, la foi de DEE pourrait - devrait, même - me laisser sur le carreau, voire m'horripiler. Il n'en est rien. Au contraire, j'y reviens souvent avec un plaisir trouble, une fascination - au sens fort du terme, celui qui partage avec le fascisme un sème commun.
Cela s'explique. Bien qu'il soit chrétien et donc, j'imagine, bien qu'il pose quotidiennement en homme d'espérance, d'amour et de sagesse, DEE garde un esprit assez sombre, marqué par des forces obscures et irrationnelles. A coté du calme des troupeaux rôde le loup solitaire. Mêlé au bon grain, l'ivraie. Comment un homme de foi peut-il extraire de lui un or aussi noir? L'opinion commune veut que la croyance émane de névroses morbides, qu'elle se mue en répression mortifère de la vie. Mais c'est une opinion commune. Une simple opinion de comptoir, vague legs de Nietzsche et, peut-être, de la psychanalyse. Au contraire, il me semble qu'un homme de foi professe, à travers le message du Christ, l'amour, la lumière et l'espoir, non la tristesse. Un chrétien, logiquement, devrait donc être un chanteur de louanges. Il est vrai que DEE l'est un peu, par moments. Mais sa musique, sa voix même, le contredisent. L'influence médiévale, forcément connotée par la conception obscure et inquiétante que l'on s'en fait, y est peut-être pour quelque chose. Musicalement, c'est la face austère du christianisme. Pour tout vous dire, un christianisme qui se sentirait plus concerné par l'enfer que par le paradis.
C'est pour cette raison que Woven Hand, comme 16HP en son temps, exerce sur moi cette fascination toujours intacte. D'une part, une œuvre forte nous tient naturellement en respect, quoiqu'on pense d'elle, de l'autre, celle de DEE gagne des replis cachés de ma conscience, où croupissent, tapis dans l'ombre, les résidus d'une mémoire ancestrale, comme si j'avais accumulé des images vieilles de deux mille ans, des craintes de damnation, des élans soudains vers la rédemption... Cette hypothèse, je l'avoue, est hallucinogène et complètement farfelue. Mais elle continue de me troubler.

Son album, puisqu'il faut bien aussi en dire deux mots, est à la fois semblables aux précédents, par son inspiration et son climat, que dissemblable. La nouveauté réside dans les choix de production. Le mot est étrange à écrire, dans une chronique de Woven Hand. Je n'ai pas le souvenir que 16 HP se soit beaucoup soucié de produire, par exemple. Mais The Threshing Floor est un album qui se distingue par le travail apporté aux tessitures sonores, même si le rendu est un peu flou. La voix, notamment, semble noyée. Quand on sait l'importance qu'elle revêt, on se dit que c'est une bourde. Pourtant, l'ensemble tient la route et surprend même en bien, comme "His rest", chanson contemplative et envoutante, qui est l'aboutissement de ce travail d'expérimentation sonore, ou encore l'excellent "Denver City", morceau de rock doucement psychédélique et radieux, issu du mouvement qu'on a appelé Denver Sound. 
The Threshing Floor a moins d'impact que Ten Stones, un disque rutilant et moins intimiste, mais dans la discographie de Woven Hand l'important n'est pas tant l'accomplissement que l'idée de continuité. On trouve donc un bienfait à l'écoute de cet album comme à l'écoute de ceux qui ont précédé.



vendredi 4 mars 2011

l'instant débile du jour

Je viens de mater la vidéo de Pull Shapes. Délicieuse sucrerie, souvenir d'une époque pas si lointaine où les Pipettes incarnaient une forme de sensibilité post-moderne. On prisait alors le kitsch et le vintage le plus ringard avec le masque trompeur de l'ironie, cachant le premier degré dont on ne se voulait plus dupe mais qui continuait malgré tout à alimenter un fantasme sincère, et peut-être douloureux, de candeur juvénile. Ce n'est pas tout, on enfouissait sa nostalgie pour un présumé âge d'or derrière un sourire délibérément niais et l'exacerbation fausse de la joie. Derrière cette peinture de candeur, à laquelle on feignait de savoir qu'il ne fallait pas croire, il y avait une candeur encore plus profonde: celle d'y croire malgré tout et peut-être encore davantage que d'autres. Telle fut la jeunesse de certains, certaines. Trop vieux, déjà, car jamais tout à fait jeune, je ne me suis pas tant amusé que ça, mais je partage un peu ce vieux rêve confortable et guimauve qui fait croire qu'on aura nous aussi notre heure de chance, de joie, et qu'on finira comme toutes les générations avant nous : en stéréotype.

A part ça, elles ont sorti un nouveau disque l'an passé je crois. Mais, à dire vrai, je ne compte pas l'écouter.
 

lundi 28 février 2011

Family of the year


Le silence dans lequel résonnent encore les mots de mon dernier article, comme de l'eau tombant goutte à goutte dans une caverne, a deux raisons: premièrement, depuis que j'ai un travail je ne trouve plus le temps d'actualiser ce blog; deuxièmement, le début de l'année est remarquable de vacuité, d'inconsistance et de modes douteuses (James Blake...) qui donneront bientôt raison aux anti-hipsters . A part les Smith Westerns, peut-être Anna Calvi, dont le disque exprime la personnalité de façon très singulière, je n'ai rien entendu qui soit digne d'attention dans la sphère de la musique alternative. Est-ce que, par hasard, l'indie-rock serait en train de me blaser? La preuve que non, je l'ai eue à mon corps défendant: découvert l'an passé et repoussé sans dégoût après une écoute hâtive, Family of the year a fini par entrer dans mes bonnes grâces.

Je dois à la citation de Steven Tyler (chanteur d'Aerosmith) imprimée sur les sticks ("comme the Mamas and the Papas sous acide") ma découverte de ce groupe sympathique. La deuxième partie de la comparaison est fausse, mais c'est la première qui comptait le plus à mes yeux.
La première fois, néanmoins, je fus déçu. Qu'est-ce qui différenciait Family of the year d'un quelconque groupe consensuel et fade des Etats-Unis? "Fleet Foxes fait la même chose" pensai-je, "le folk sans virilité ni drame n'est pas du folk". Le groupe me semblait si insignifiant qu'il n'était même plus nécessaire d'intellectualiser. Il suffisait de détourner le regard de cette chose inoffensive, dont les multiples semblables occupent les rayonnages réservés à la pop indépendante depuis 2005 et la parution d'Illinoise de Sujan Stevens. L'affaire aurait pu rester sans suites. Mais un tel vide a marqué ce début d'année que j'ai cherché, dans les creux de 2010, un album qui puisse apaiser ma soif de nouveautés. Je suis revenu à "Our Songbook", conscient de n'en avoir écouté qu'une infime partie un peu trop vite. Je voulais une musique légère, primesautière et douce, or d'après mon souvenir, c'est exactement ce que proposait Family of the year.
Et, en effet, leur disque est bien ainsi: une tapisserie sonore agréable et incolore quand on l'écoute en musique de fond (ce qui justifie mon premier sentiment) mais aussi une joyeuse sarabande qui révèle, pour chaque morceau, un petit détail accrocheur et vif qui agrippe l'oreille et fait relever la tête de l'auditeur distrait. "Ah! ce n'est pas si mal..." On découvre alors l'ambivalence d'un groupe qui, pour s'être inspiré du folk californien (Joni Mitchell, Tom Petty...), flirte avec l'ennui et la platitude, tout en laissant entendre sa verve juvénile, cet indomptable talent qui passe à travers tous les filets de la souricière. Le talent brut est une source intarissable qui irrigue même les terres peu fertiles, une force involontaire qui éveille des sens engourdis par la tiédeur ambiante: rien ne peut l'endiguer tout à fait, il se fraye un chemin partout et court inlassablement vers son expansion... Pour cette raison, il est fréquent que les premiers disques d'un groupe soient les meilleurs, parce qu'ils recueillent leurs premières idées, ce premier jet précieux qui deviendra ensuite une recette.
Let's go down, Supidland ou Feel Good Track of Rosemead en sont les illustrations: des centaines de morceaux, à commencer par ceux d'Edward Sharpe et de sa petite compagnie, de Fleet Foxes, de the Leisure Society, ressemblent comme des frères à ces chansons - car c'est la mode de notre temps - mais un je-ne-sais-quoi qui fleure bon la spontanéité, la créativité sans brides, les rehausse d'un ton, leur donne une saveur plus relevée que prévu. Ce je-ne-sais-quoi, c'est le talent brut.
Bien sûr, cette légèreté n'est pas de toutes les heures. Le printemps approchant y est propice et l'album n'est qu'un passe-temps sans prolongements artistiques. Et son champ d'action est limité: il n'agit que dans un contexte agréable, celui d'une liberté et d'une insouciance égales à celles qu'exprime le groupe. Je vous souhaite que ce soit votre cas.

samedi 5 février 2011

Des news pour les maestros

Mine de rien, le site de magic rpm regorge d'informations fraîches et de singles en avant-première. Quoiqu'on pense de la revue, de son goût estampillé "années 80" qu'elle assume sans complexes (cela, du moins, est à son honneur), de cette esthétique mondaine et outrageusement parisienne (ce qui est moins bien, surtout pour un provincial atterré par la frivolité ambiante), il faut bien reconnaître que son site internet est attractif pour le prospecteur en quête de sons nouveaux: régulièrement actualisé, il occupe la place d'un JT de la musique qu'on consulterait quotidiennement. Ce n'est pas pour autant que j'ai trouvé mon bonheur. Le temps est à la semi-déception, avec des morceaux qu'on est plus satisfaits d'avoir écoutés que d'être en train d'écouter.
On commence avec les Dum Dum Girls, pas plus géniales aujourd'hui qu'hier. Un nouveau single qui n'apporte pas grand chose. Les Vivian Girls sont plus attrayantes, mais souffrent du même manque d'envergure*. Le garage féminin a les épaules fragiles: ce qui fait son charme le détruit peu à peu, car à force d'attendre la réalisation de promesses jamais tenues, on finit par s'habituer à une relative médiocrité. Exemple à la clé avec Best Coast, qui sur le plateau de Letterman ennuie ferme.
Changeons de registre: Pains Of Being Pure At Heart donne des raisons d'espérer de leur nouvel album, nonobstant l'horrible clip de Say No To Love qui, décidément, fait honte à tous ceux qui adoreraient aimer ce groupe mais le trouvent quand même un peu trop gnangnan. A la limite, cette ressemblance accréditée entre POBPAH et les Smashing Pumpkins est peut-être l'aspect le plus positif de l'album à venir. N'empêche que j'irais bien les voir à Lille le 21 (hésitant quand même avec Charles Bradley - sur 365 jours, la probabilité que deux affiches aguicheuses se partagent une même soirée était quasi nulle, et pourtant il a fallu que ça arrive!)

Anna Calvi parcourt le web gentiment et fait parler d'elle mais je n'ai pas encore bien entendu. On dit qu'elle ressemble à Pj Harvey. Cette dernière fait d'ailleurs un come-back réussi, toute en sobriété, dans une atmosphère de campagne anglaise. Embrun, fraîcheur, plage à galets, verdures apaisantes et mares aux canards, telle est l'atmosphère délicate de l'Angleterre dépeinte par Pj Harvey, qui semble avoir renoncé aux folies du rock au profit d'une cure de simplicité. The Last Living Rose est ainsi une belle chanson, claire, océane et sereine.
 Enfin, il ne faut pas se fier à la pochette du nouvel album de Akron Family. Tous les paysagistes du rock, comme moi, tomberaient dans le panneau pour moins que ça. En fait, l'album est bizarroïde et sans vraie direction. C'est plus original que réussi, comme d'habitude. Un de ces groupes qui essaient, essaient... et ne parviennent pas souvent.

* la chanson des Vivian Girls, une fois de plus, est à moitié bâclée et fait néanmoins son petit effet: c'est ce qui explique qu'un groupe garage comme tant d'autres réussisse à solidifier un noyau de fans (alors que les Dum Dum Girls, qui sont objectivement plus douées, ne perpétueront sans doute pas l'esprit DIY).

mercredi 2 février 2011

Kings Go Forth

Pour ceux qui ont apprécié la chanson de Charles Bradley, voici le deuxième édito "soul". Ils ne sont pas légions ici, mais ces dernières années offrent pléthores de chansons souls vintage réussies. Aloe Blacc, Nicole Willis, Sharon Jones, les Sweet Vandals... Dès qu'une instrumentation classique efficace s'associe à une voix chaude, le résultat est au rendez-vous. Voici maintenant, en un peu plus foufou, les Kings Go Forth. Sorti l'an passé, The Outsiders Are Back est le premier album d'un groupe à l'image des autres: un backing band composés de musiciens blancs emmenés par un chanteur noir. C'est en quelque sorte la composition type de notre époque, preuve que si la soul est métisse, les visages pales s'approprient surtout la musique tandis que les blacks gardent l'apanage des grandes voix. Inutile de dire que tout cela vient des USA.
Comme Charles Bradley, Black Wolf n'est pas né de la dernière pluie: chanteur depuis les années 70, le leader des Kings Go Forth s'offre une sorte de bain de jouvence. Bien sûr, l'effet est daté: une musique aux allures archaïques ne peut pas sonner intemporelle puisque, précisément, elle sonne vieillot, mais l'énergie est communicative et fraîche et le groupe jeune. Les vertus de l'ancienneté qui déteignent sur les nouvelles pousses. C'est plutôt bien.

mercredi 12 janvier 2011

The world is going up in flames

No Time For Dreaming. Un titre qui claque, comme une certitude. Concis et sans verbosité. Une chanson, The World is going up in flames, qui gronde comme l'orage. Une apostrophe violente et en même temps emplie de compassion. Le disque, disponible le 25 janvier, sera avec un peu de chance le premier grand album de l'année.
Du haut de l'immeuble, Charles Bradley tend les bras. A perte de vue, l'humanité des villes et des faubourgs. "Voici le monde, regarde!" semble-t-il nous dire. En quelques minutes, il l'a résumé. Seule la voix d'un vétéran anonyme de la soul, d'un obscur larbin de l'Amérique, ayant traîné ses guêtres de ville en ville à la recherche d'un job alimentaire, seul un puissant et fécond esprit de synthèse, formidable catalyseur des aspirations et des souffrances d'un peuple, pouvait incarner un message aussi lourd de sens. Victor Hugo s'est réveillé, il est noir-américain et chante la soul.

mercredi 5 janvier 2011

The Go-Betweens

Cela ne se rapporte pas à l'actualité musicale, mais ce n'est pas une raison. Grant McLennan, le pauvre homme, est décédé depuis quelques temps déjà, or le souvenir des Go-Betweens est toujours vivant. Pour ceux qui ont connu, la musique du groupe s'est naturellement inscrite dans leur vie quotidienne, rythmant les saisons et les années, avec cet air de familiarité discrète de ce qui est indispensable tout en passant inaperçu. Chaque hiver, la neige recouvre le sol; chaque mois d'avril, le jardin reprend ses couleurs. On n'y pense pas souvent, mais les Go-Betweens font eux aussi partie du décors.
Apparu dans les années 80, alors que les fleurons de la pop anglaise (the Smiths, Pale Fountains) s'apprêtaient à défier la postérité, les Go-Betweens, en Australie et en avance sur tout le monde, espéraient bien faire un pied de nez à la vague synthétique qui les voyait se faire affubler du nom de péquenots parce qu'ils préféraient Dylan à la new-wave. Ils n'étaient cependant pas les seuls. De nombreuses interview relatent leur relation avec Peter Walsh, de the Apartments, dont on réédite d'ailleurs un disque ces jours-ci. L'australien préféré des blogueurs français, mélancolique et fataliste, enviait à Forster et McLennan leur aptitude à la pop-song d'humeur badine. "Walsh is night, we are day" disaient les Go-Betweens. Comparé à the Apartments, leurs chansons étaient en effet radieuses - un rayon de soleil entrant dans une pièce par une après-midi de printemps. Réécouter Spring Rain, pour s'en convaincre, reste un de ces plaisirs de la vie qui mettent le sourire aux lèvres. Mais la comparaison avec the Apartments creuse une opposition un peu trop simpliste. Les Go-Betweens n'étaient pas qu'un groupe brillant et optimiste. Robert Forster s'est forgé la réputation du ténébreux; il est vrai que sa voix s'y prête bien. McLennan, d'apparence bonhomme, était parfait en contrepoint; c'était un peu le McCartney du groupe, à l'énergie toujours positive. L'alliance entre deux songwriters aux caractères divergents faisait la force du groupe: elle prévenait les égarements, entre la mièvrerie d'un coté et le pessimisme de l'autre. C'est pourquoi, loin de s'opposer de façon caricaturale à the Apartments, la pop des Go-Betweens représentait quelque chose en plus: à coté de morceaux comme Bow Down, on trouvait Love Goes On. C'est ce qui les distinguait surtout de Peter Walsh: lui a creusé un sentiment, que certains apprécient à la folie, eux n'ont jamais obturé la moindre voie, ils ont voyagé d'un registre à l'autre, justifiant le mot, trop souvent galvaudé, de "variété".



Mais ce billet manquerait son objectif si je ne vous faisais pas (re-)découvrir un inédit, You won't find it again, l'une des quelques chansons tristes de McLennan, qui figure désormais sur la réédition de 16 Lovers Lane, mais nulle part ailleurs. D'ailleurs, comme il n'est pas possible d'y accéder librement sur le web, je ne peux que vous renvoyer au disque. A rebours de la production un peu épaisse de l'album, cette chanson, dans son appareil le plus sobre, ne nécessitait que deux guitares et une voix. C'est ce qui la rend aujourd'hui si touchante: on dirait un brouillon spontané et ému, qui aurait été laissé de coté parce qu'il n'avait pas l'envergure de figurer sur un album. Le monde ne sera jamais parfait tant que chaque être humain ne pourra pas prendre une guitare en bandoulière et inventer spontanément une belle ritournelle comme celle-ci au gré de son humeur.