Revendre des disques est un acte rituel chez le collectionneur, l'un des multiples visages de sa passion. Car collectionner n'est pas accumuler sans fin mais, parfois, se resserrer sur l'essentiel, éliminer les disques parasites - en un mot: sélectionner.
Fondamentalement, on peut dire que l'âme du collectionneur est tiraillée entre l'accumulation (horizontale) et la sélection (verticale). Un principe démocratique le dispute sans cesse à un accès d'élitisme. Aussi, quand ce dernier prédomine, l'amateur se décide-t-il à vidanger l'étagère, dans la logique comptable du gain d'espace mais également avec l'idée maniaque d'un ordre, d'une hiérarchie des disques où chacun aurait sa place et dont l'intrus devrait être évincé. J'ai ainsi en ma possession un certain nombre de disques dont l'usage s'est raréfié, quand il n'a pas été inexistant dès l'abord, or je ne vois pas d'un bon œil leur cohabitation avec mes favoris.
"On ne vit pas à coups de chef-d'œuvres" pourrait-on me rétorquer. C'est vrai. Cela dit il est tout aussi vrai de dire qu'il existe des albums sans intérêts, achetés sur la foi d'une seule chanson ou, pire, d'une critique (à l'époque où je croyais aux "classiques" - coïncidence, c'était quand l'adsl n'existait pas chez moi: il y a un lien direct entre la "croyance" et l'absence de connexion. L'accès libre à internet limite fortement l'argument d'autorité, du moins en musique). Les promotions "prix verts" de la fnac ont eu le même effet: achetés par 4, les disques valaient moins chers, ce qui a enrichi ma collection d'une variété de nullités considérables (jusqu'à Sonny & Cher, le premier RHCP...).
Là n'est pourtant pas la question du jour. Dans une phase de sobriété, d'inhibition du réflexe consumériste, peut-être même devrais-je dire dans un moment d'ascèse, je me suis débarrassé de disques que je n'aurais JAMAIS dû revendre! De même qu'on devrait réfléchir à deux fois avant d'acheter, il faudrait réfléchir à deux fois (voire plus) avant de se démunir de ses biens matériels. Tant qu'à faire, une fois qu'on les a...
1 - Get Ready - New Order (2001)
Quelle erreur, quand j'y songe, d'avoir refourgué à un passant, pour la modique somme de 4 euros, lors d'une brocante villageoise, un disque de la trempe de Get Ready. Jamais je n'aurais dû oublier qu'à l'origine je l'avais aimé (car ce qu'on a aimé une fois, on peut l'aimer deux fois). Pourquoi n'ai-je pas pensé à Crystal, à 60 Miles an Hour, à Vicious Streak, Primitive Notion, Rock the Shak, Run... c'est-à-dire, en fin de compte, à presque tous les morceaux de l'album? Ce n'est donc pas comme s'il n'y avait qu'une perle discrète enfouie sous la boue.
Il m'est arrivé de concevoir à propos de New Order l'équivalent d'un préjugé, sauf qu'il s'est formé a posteriori. Ce qui n'est, je l'avoue, pas très cohérent. L'histoire, c'est que Get Ready m'avait enchanté à sa sortie, alors que j'ignorais tout du groupe. Puis, j'ai découvert Joy Division, pour lequel j'ai nourri pendant un an une passion morbide, depuis largement révolue. J'ai alors vu en New Order (les continuateurs) une sorte de sous-Joy Division - les albums à connotation électronique m'ont d'ailleurs conforté dans cette opinion. Par la suite, je n'ai plus juré que par les disques antérieurs aux années 80. Du coup, j'ai oublié Get Ready. L'album, emporté par ma médisance, a subi le reniement le plus absurde qui soit. Ce n'est que bien des années plus tard, c'est-à-dire récemment, que j'ai éprouvé l'envie, ou la curiosité, de le réécouter. Au fond de moi, je savais qu'il était et resterait un très bon disque, plus proche de la production d'ensemble des années 00 que de la musak synthétique originelle.
C'est peu de dire que cet album de vieux (le groupe avait déjà 20 ans d'existence) sonne très jeune! Jamais des vétérans n'avaient rafraichi à ce point leur style - leurs premiers disques passeraient même pour des albums de vieillesse en comparaison. L'épreuve de la sélection naturelle (ou sélection culturelle) est donc réussie avec brio. Il me suffit d'évoquer Is This It, paru la même année, pour soutenir l'idée que Get Ready est de plein pied dans la décennie à venir, qu'il est cool et jeune comme le disque des Strokes. Impossible en l'écoutant d'imaginer la longue histoire de Cook et Sumner. On les dirait plutôt nés de la dernière pluie. La pochette témoigne parfaitement de cette intelligence du temps, qui ne paraît même pas opportuniste: il semblerait plutôt que New Order ait enfin sorti, 20 ans après ses débuts, l'album dont il rêvait. Tout en affirmant son goût pour la modernité et ses accessoires hi-tech, le groupe renouvelle son esthétique à grands renforts de pose androgyne. On retrouve les mêmes coloris sur la pochette (blancheur impersonnelle) mais l'habillage est plus jeune. Le contenu se calque sur cette évolution: une couleur musicale intacte, mais rehaussée par une production plus moderne. D'années en années, des formes successives ont ainsi dessiné un "esprit" New Order, mais celui-ci ne s'est pleinement révélé (selon moi) qu'avec Get Ready.
La chanson de la semaine
samedi 29 octobre 2011
dimanche 9 octobre 2011
The War On Drugs - la country de l'espace
Wagonwheel Blues faisait partie des albums qui, en 2009, avaient
totalement relancé mon intérêt pour le rock alternatif. Rien que pour
ça je dois une fière chandelle à ces groupes qui, chacun à leur
manière, ont replacé l'Amérique au centre de l'univers indé. Sans
l'impact de Kurt Vile, Girls, Crystal Stilts et the War On Drugs pour me
sortir la tête du trou, je serais peut-être arrivé, à force de déterrer
les vieilles babioles des collectionneurs, à racler le fond de la
croûte continentale. Mes nouvelles inspirations ont eu le mérite de me
faire remonter la pente jusqu'aux années 90, c'est-à-dire à mon
adolescence, et non plus à celle de mes parents.
Mais l'histoire risque malheureusement de s'arrêter là pour la plupart des groupes qui ont eu cet effet régénérateur. Ou elle continuera sans moi, dans la demi-pénombre de l'indie-rock pour minorités culturelles. Des groupes cités, seul Girls semble résolu à suivre le chemin de la réussite. Les autres sont en train de glisser. Crystal Stilts abuse de la réverbération jusqu'à rendre tout à fait désuète chacune de leurs chansons - devenues des gadgets vintage -, Kurt Vile et les War On Drugs, eux, empruntent la même direction médicamenteuse et amorphe, tandis que Best Coast, Dum Dum Girls et Vivian Girls n'ont guère plus d'intérêt à force de piailler. Brève étincelle dans la nuit de la pop, cette galaxie semble avoir déjà vécu. Elle décline, par atrophie de ses parties. Aucun désir d'expansion ne semble motoriser ces groupes qui préfèrent se confiner dans leur statu quo, végéter, lamentables, comme des plantes privées d'air et rabougries.
The War On Drugs était pourtant celui dans lequel j'avais placé le plus d'espoir, parce que leur premier album, malgré quelques longueurs, contenait des hits potentiels, mal arrangés et souvent crapoteux mais très entraînants, à l'image de Arms Like Boulders.
Slave Ambient n'a pas totalement renoncé à ces fulgurances (voir Baby Missiles, avec cette impression d'entendre l'harmonica de l'espace - ou de la country dans la Guerre des étoiles!) mais il ne les a pas portées vers plus de perfection et de plus, les a raréfiées. Il faut attendre Blackwater pour retrouver un élan.
L'album n'est pourtant pas raté: aux oreilles attentives il offre même des passages de guitare affriolants (Best Night) et il ressemble trop à Wagonwheel Blues pour s'avérer un échec complet. Mais il ne s'en émancipe pas assez non plus pour tenir ce qu'on a pris déraisonnablement pour des promesses. Je suppose que je finirai quand même par l'acheter, parce que dans le genre, il n'y a pas grande concurrence (reconnaissons leur originalité) mais je reste déçu qu'ils ne profitent pas plus de ce monopole.
Voilà donc mon sentiment mitigé sur cet album qui, paradoxalement, trustera les premières places de mon classement de fin d'année, à cause d'une poignée de titres, de son ambiance unique, et aussi, avouons-le, de la parenté avec une culture indé que j'aime (Galaxie 500, Spiritualized) et qui titille toujours cette partie du cerveau dévolue à la mémorisation des expériences agréables.
Mais l'histoire risque malheureusement de s'arrêter là pour la plupart des groupes qui ont eu cet effet régénérateur. Ou elle continuera sans moi, dans la demi-pénombre de l'indie-rock pour minorités culturelles. Des groupes cités, seul Girls semble résolu à suivre le chemin de la réussite. Les autres sont en train de glisser. Crystal Stilts abuse de la réverbération jusqu'à rendre tout à fait désuète chacune de leurs chansons - devenues des gadgets vintage -, Kurt Vile et les War On Drugs, eux, empruntent la même direction médicamenteuse et amorphe, tandis que Best Coast, Dum Dum Girls et Vivian Girls n'ont guère plus d'intérêt à force de piailler. Brève étincelle dans la nuit de la pop, cette galaxie semble avoir déjà vécu. Elle décline, par atrophie de ses parties. Aucun désir d'expansion ne semble motoriser ces groupes qui préfèrent se confiner dans leur statu quo, végéter, lamentables, comme des plantes privées d'air et rabougries.
The War On Drugs était pourtant celui dans lequel j'avais placé le plus d'espoir, parce que leur premier album, malgré quelques longueurs, contenait des hits potentiels, mal arrangés et souvent crapoteux mais très entraînants, à l'image de Arms Like Boulders.
Slave Ambient n'a pas totalement renoncé à ces fulgurances (voir Baby Missiles, avec cette impression d'entendre l'harmonica de l'espace - ou de la country dans la Guerre des étoiles!) mais il ne les a pas portées vers plus de perfection et de plus, les a raréfiées. Il faut attendre Blackwater pour retrouver un élan.
L'album n'est pourtant pas raté: aux oreilles attentives il offre même des passages de guitare affriolants (Best Night) et il ressemble trop à Wagonwheel Blues pour s'avérer un échec complet. Mais il ne s'en émancipe pas assez non plus pour tenir ce qu'on a pris déraisonnablement pour des promesses. Je suppose que je finirai quand même par l'acheter, parce que dans le genre, il n'y a pas grande concurrence (reconnaissons leur originalité) mais je reste déçu qu'ils ne profitent pas plus de ce monopole.
Voilà donc mon sentiment mitigé sur cet album qui, paradoxalement, trustera les premières places de mon classement de fin d'année, à cause d'une poignée de titres, de son ambiance unique, et aussi, avouons-le, de la parenté avec une culture indé que j'aime (Galaxie 500, Spiritualized) et qui titille toujours cette partie du cerveau dévolue à la mémorisation des expériences agréables.
jeudi 29 septembre 2011
Portamento
The Drums sont à la musique ce que le style "ligne claire" est à la bande-dessinée. Forcément moins impressionnante que le travail touffu et hyper-réaliste d'un Alex Ross (dessinateur virtuose de Marvel), on lui doit quand même les meilleurs albums, les Tintin, Blake et Mortimer et cie, tout ce qui a un impact immédiat et durable sur le public. Se mettre sobrement au service du propos, autoriser une lecture fluide et instantanée du message, telles sont les raisons qui conduisent la majorité des gens à la préférer aux tentatives trop ambitieuses. Les mass media nous apportent quotidiennement le témoignage que le grand public n'aime pas perdre son temps en contemplation. Aussi la pop est-elle toujours plus pop lorsqu'elle vise en plein dans le mille, sans détours. Ils ont l'humeur anglaise, l'esprit plein de brumes. Pour autant, ils le disent simplement, avec cette fonction d'éclaireur qui dissipe les ombres, qui illumine un sentiment d'une lumière crue.
Aujourd'hui, ce sentiment s'est accentué. Certains titres, par exemple, ont perdu la fraîcheur spontanée du premier album (c'est le cas du déprimant Searching For Heaven, avec ses synthés inquiétants). La pochette flippante de l'album, remake de l'Exorciste, est presque un choc visuel - à mille lieu de toute candeur. A première écoute, If He Likes It Let Him Do It n'évoque en rien le sentiment amoureux, encore moins la légèreté ailée du désir. Conclusion: les Drums ont l'air d'aller mal. In The Cold ressemblerait presque à the Cure, c'est dire. Mais une chose demeure inchangée: le fameux style "ligne claire" dont je parlais plus haut. Cette esthétique est tellement nette que l'auditeur y revient toujours, comme si les Drums avaient plus de réalité que d'autres. Leur disque est plus frontal, plus rond, plus "concret" que les albums sortis cette année. Il a comme qualité foncière d'exister plus que bien des disques.
Objectivement, je crois exagérer; le revers de la médaille sera toujours le manque d'ampleur. On ne peut pas faire dans le minimalisme, avec un synthé très gadget et un guitariste adepte du corde à corde, voire du surplace (genre, je joue les notes dans un sens puis je les balaye dans l'autre) et dans le même temps sortir un chef-d'œuvre de richesse harmonique. Techniquement, l'album est des plus mineurs. Mais il a un charme énorme.
Prenons un exemple: How It Ended. Par elle-même simplissime comme de la twee-pop, cette chanson est transcendée par quelques chœurs légers et nostalgiques. Money est quasiment génial pour les mêmes raisons: elles tiennent à des riens, des petits détails qui subliment une composition rudimentaire. Et ce n'est pas le rapprochement avec Morrissey qui me fera écrire autant de bien de cette chanson (leur meilleure, sans doute), car je crois sincèrement que l'élève égale le maître. L'ouverture de l'album, de toute façon, est somptueuse et surpasse largement les antécédents du groupe. Des cinq premières chansons, rien n'est à jeter. Book Of Revelation et ses paroles touchantes sur l'émancipation, Days, avec cette ligne superbement chantée: "I've could been your mother (...) your twin brother"... D'une voix claironnante, limpide comme l'esthétique du groupe.
mercredi 21 septembre 2011
Happy SouL?
J'associe Baxter Dury à un de mes premiers souvenirs de l'indie-pop. C'était bien après la découverte de Radiohead et de Portishead (qui n'ont d'alternatif que leur origine, puisqu'au moment de ma découverte ils étaient déjà passés dans le domaine de la culture de masse), mais juste avant celle des White Stripes, de Death In Vegas ou de Mazzy Star.
Autrement dit, dans le temps où sortait Len Parrot's Memorial Lift, ma culture musicale ne s'étendait pas au-delà d'un petit horizon borné, d'un coté par le rock, de l'autre par une vague teinture de jazz et de classique. Je me cherchais, j'étais curieux de tout mais ému de rien. C'était en septembre 2002. Les groupes que j'avais adorés (Radiohead, Nirvana, Smashing Pumpkins...) commençaient à se ternir. La routine craquelait leur dorure, le lancinant Kid A était d'un ennui profond... Mais les nouveautés ne m'affolaient pas. Je peinais à trouver quelque chose de décisif, de fort, de conséquent.
Baxter Dury, sans avoir cette qualité, a servi de transition. Pendant tout un automne j'ai rêvé (des rêves sans doute tristes) en passant la boucle d'Oscar Brown, l'esprit chancelant, tout engourdi, sous le rythme cotonneux de Beneath the Underdog ou sous les volutes de Gingham Smalls 2. Des images nocturnes de friches industrielles, de ruelles désertes et luisantes de pluie, d'escaliers en spirale partant de halls insalubres, de toitures s'étendant dans l'obscurité infinie tournaient devant mes yeux, lentement, lentement... Je garde de cette période un souvenir triste - je ne sais pourquoi, la solitude peut-être, l'impression, en arrivant à la faculté, d'avoir le monde à portée de main mais une poigne trop molle pour le saisir, un défaut de volonté. L'album de Baxter Dury, dans l'état où je me trouvais, offrait une séduction évidente, d'autant plus qu'il ajoutait à mon ennui l'écho de la musique planante, à laquelle j'étais par trop sensible. Seul l'aspect mineur de la chose, jusque dans l'emballage du disque (pas de livret, une pochette sans fioriture), m'empêchait d'en faire un véritable objet de culte. Je sentais une maladresse, un manque de moyens. Cet amateurisme même correspondait à ma faiblesse. Ne voyant pas de grandes perspectives, il ne m'apparaissait pas surprenant que la musique manque également d'envergure. Le titre énigmatique (qui me dira ce que signifie Len Parrot's Memorial Lift?) sonnait pour moi comme une épitaphe gravée dans le marbre, la synthèse rudimentaire d'une vie. Je date de cette période mon goût naissant pour ce que l'indie-rock a de mineur, de marginal, de clandestin. Il faut souvent chercher dans nos vies et nos états d'âme la raison de notre affection pour des musiques objectivement anecdotiques. On peut aimer une chanson d'Aretha Franklin ou de Grease par l'effet qu'elle produit sur l'inconscient collectif, mais Baxter Dury relève de l'intime, du privé, du particulier.
Près de 10 ans plus tard, force m'est de constater que l'album a vieilli, ou plutôt que moi, j'ai vieilli. Les raisons qui m'ont conduit à l'écouter n'étant plus, son effet a disparu. Il me laisse parfois même l'impression désagréable qu'on éprouve à la perspective de devoir marcher sous la pluie et le vent alors qu'on est encore bien au chaud entre quatre murs éclairés. Il n'est, dans le fond, qu'une nuit un peu plus épaisse dans la nuit de l'existence.
Tout cela ne laissait pas augurer des retrouvailles sereines. Mais Baxter Dury a vieilli, lui aussi, il a fait peau neuve et laissé de coté la voix de fausset qui me l'avait révélé en 2002. Gingham Smalls 2 a finalement eu raison de Beneath The Underdog: rien que le titre, Happy Soup, contient un mot dont la présence eut été impensable en 2002. La couleur l'emporte sur les tons monochromes du noir et blanc. Il n'est donc plus impossible d'écouter Baxter Dury en faisant fi de toutes mes vieilles impressions. De l'ancien Baxter Dury, il reste l'amateurisme, la simplicité monocorde des compositions et, parfois, des chœurs féminins espiègles et éthérés, dans la veine ambigüe des albums du Velvet Underground.
Trois titres se distinguent et accaparent mon attention: Claire, dont le clip, tourné en Angleterre, me semble toutefois étrangement parisien (il se trouve que l'album, tout entier, a le charme discret de la capitale, perçue à travers un filtre cinématographique - quitte, parfois, à sembler légèrement mondain, ce qui constitue à mon sens sa limite), Afternoon, le plus immédiatement accrocheur, et Trellic, porté par une basse pleine d'entrain. Non pas que le reste soit sans intérêt - Leak At The Disco, par exemple, est digne d'attention - mais ces trois chansons-là, seules, sont vraiment mémorables. Ce qui ressort le plus, ce sont les spoken words de Baxter Dury qui semble avoir remisé les mélopées vaporeuses au profit d'une approche plus frontale de la chanson. On lira sur tous les blogs que son disque est une ode à l'accent cockney - ce qui est possible, même si s'attarder sur ce point est surtout le fait des nostalgiques de Ian Dury. Selon moi, Happy Soup est surtout l'image renversée de Len Parrot's Memorial Lift. Seule The Sun aurait pu figurer sur cet album. Comme par hasard, je trouve la douceur de cette chanson quasiment malsaine.
Autrement dit, dans le temps où sortait Len Parrot's Memorial Lift, ma culture musicale ne s'étendait pas au-delà d'un petit horizon borné, d'un coté par le rock, de l'autre par une vague teinture de jazz et de classique. Je me cherchais, j'étais curieux de tout mais ému de rien. C'était en septembre 2002. Les groupes que j'avais adorés (Radiohead, Nirvana, Smashing Pumpkins...) commençaient à se ternir. La routine craquelait leur dorure, le lancinant Kid A était d'un ennui profond... Mais les nouveautés ne m'affolaient pas. Je peinais à trouver quelque chose de décisif, de fort, de conséquent.
Baxter Dury, sans avoir cette qualité, a servi de transition. Pendant tout un automne j'ai rêvé (des rêves sans doute tristes) en passant la boucle d'Oscar Brown, l'esprit chancelant, tout engourdi, sous le rythme cotonneux de Beneath the Underdog ou sous les volutes de Gingham Smalls 2. Des images nocturnes de friches industrielles, de ruelles désertes et luisantes de pluie, d'escaliers en spirale partant de halls insalubres, de toitures s'étendant dans l'obscurité infinie tournaient devant mes yeux, lentement, lentement... Je garde de cette période un souvenir triste - je ne sais pourquoi, la solitude peut-être, l'impression, en arrivant à la faculté, d'avoir le monde à portée de main mais une poigne trop molle pour le saisir, un défaut de volonté. L'album de Baxter Dury, dans l'état où je me trouvais, offrait une séduction évidente, d'autant plus qu'il ajoutait à mon ennui l'écho de la musique planante, à laquelle j'étais par trop sensible. Seul l'aspect mineur de la chose, jusque dans l'emballage du disque (pas de livret, une pochette sans fioriture), m'empêchait d'en faire un véritable objet de culte. Je sentais une maladresse, un manque de moyens. Cet amateurisme même correspondait à ma faiblesse. Ne voyant pas de grandes perspectives, il ne m'apparaissait pas surprenant que la musique manque également d'envergure. Le titre énigmatique (qui me dira ce que signifie Len Parrot's Memorial Lift?) sonnait pour moi comme une épitaphe gravée dans le marbre, la synthèse rudimentaire d'une vie. Je date de cette période mon goût naissant pour ce que l'indie-rock a de mineur, de marginal, de clandestin. Il faut souvent chercher dans nos vies et nos états d'âme la raison de notre affection pour des musiques objectivement anecdotiques. On peut aimer une chanson d'Aretha Franklin ou de Grease par l'effet qu'elle produit sur l'inconscient collectif, mais Baxter Dury relève de l'intime, du privé, du particulier.
Près de 10 ans plus tard, force m'est de constater que l'album a vieilli, ou plutôt que moi, j'ai vieilli. Les raisons qui m'ont conduit à l'écouter n'étant plus, son effet a disparu. Il me laisse parfois même l'impression désagréable qu'on éprouve à la perspective de devoir marcher sous la pluie et le vent alors qu'on est encore bien au chaud entre quatre murs éclairés. Il n'est, dans le fond, qu'une nuit un peu plus épaisse dans la nuit de l'existence.
Tout cela ne laissait pas augurer des retrouvailles sereines. Mais Baxter Dury a vieilli, lui aussi, il a fait peau neuve et laissé de coté la voix de fausset qui me l'avait révélé en 2002. Gingham Smalls 2 a finalement eu raison de Beneath The Underdog: rien que le titre, Happy Soup, contient un mot dont la présence eut été impensable en 2002. La couleur l'emporte sur les tons monochromes du noir et blanc. Il n'est donc plus impossible d'écouter Baxter Dury en faisant fi de toutes mes vieilles impressions. De l'ancien Baxter Dury, il reste l'amateurisme, la simplicité monocorde des compositions et, parfois, des chœurs féminins espiègles et éthérés, dans la veine ambigüe des albums du Velvet Underground.
Trois titres se distinguent et accaparent mon attention: Claire, dont le clip, tourné en Angleterre, me semble toutefois étrangement parisien (il se trouve que l'album, tout entier, a le charme discret de la capitale, perçue à travers un filtre cinématographique - quitte, parfois, à sembler légèrement mondain, ce qui constitue à mon sens sa limite), Afternoon, le plus immédiatement accrocheur, et Trellic, porté par une basse pleine d'entrain. Non pas que le reste soit sans intérêt - Leak At The Disco, par exemple, est digne d'attention - mais ces trois chansons-là, seules, sont vraiment mémorables. Ce qui ressort le plus, ce sont les spoken words de Baxter Dury qui semble avoir remisé les mélopées vaporeuses au profit d'une approche plus frontale de la chanson. On lira sur tous les blogs que son disque est une ode à l'accent cockney - ce qui est possible, même si s'attarder sur ce point est surtout le fait des nostalgiques de Ian Dury. Selon moi, Happy Soup est surtout l'image renversée de Len Parrot's Memorial Lift. Seule The Sun aurait pu figurer sur cet album. Comme par hasard, je trouve la douceur de cette chanson quasiment malsaine.
samedi 17 septembre 2011
Record 3, Girls
Il faudra attendre les interviews pour comprendre ce qui a présidé à la création de Record 3. Pour l'instant, le suspens demeure. Comment un groupe résolument indie, qui perpétuait le temps d'un Morning Light saturé l'esprit bricoleur et lo-fi des années 90, a-t-il pu à ce point tourner les talons? Désormais, on croirait entendre Pink Floyd ou Wilco période Sky Blue Sky, orgue hammond en tête et soli de guitare à la suite... La différence n'a pas sauté aux oreilles lors des premières écoutes, gouvernées par une désagréable impression de mièvrerie - l'outrance de Just A Song m'a fait stopper l'effusion sentimentale alors qu'elle ne sévissait que depuis trois (trop longues) minutes. Mais au fil du temps, c'est devenu une évidence: Girls a viré seventies, jusqu'au soft-rock de My Love Is Like A River, dans la veine de Jackson Browne. D'une certaine manière, c'est la Californie qui rattrape Girls, moins pour ses couchers de soleil mirifiques que pour sa bande FM. L'extraordinaire Vomit et Forgiveness sont sans doute les deux chansons les plus représentatives de cette tendance insoupçonnée: longues de quelques 6 minutes, chacune produit des dénivelés et se conclut sur un solo électrique sacrément efficace dans le style du sempiternel "je bois un dernier verre avant d'aller me lourder sur l'autoroute". La palme revient à Vomit qui s'offre même le luxe des chœurs gospel. On n'aurait jamais entendu cela sur Album, authentique essai de rock alternatif, bancal et tout grésillant du son des guitares mal accordées. Le groupe a donc effectué sa mue et sonne parfois comme... du "rock à papa".
Pour tout un tas de raisons - et Broken Hearts Club en faisait partie - mon goût pour Girls était menacé par la désaffection. Je voyais Owens évoluer vers des rengaines amoureuses gnan-gnan écrites expressément pour plaire aux filles. Il serait culotté de prétendre que j'ai eu tort à 100%. Record 3 est partiellement le disque mièvre que je prévoyais. Mais il est beaucoup plus varié et riche que je ne l'aurais pensé. Le seul point faible d'Album était la redondance entre les morceaux doux. Or, le début de Record 3 oscille entre le rock joyeux et décomplexé (Honey Bunny), la continuité avec Album (Alex) et une chanson de hard-rock incongrue (Die). La suite du disque me semble bien plus homogène, avec une ambiance de slow continuelle, mais Girls s'est d'emblée préservé de la monotonie grâce à ces trois titres.
Aucun morceau de l'album, toutefois, ne semble résolument appartenir à Girls comme on pouvait dire que Hellhole Ratrace était leur chanson phare, leur carte d'identité. On ne reconnait plus une faconde unique - si ce n'est le timbre de voix d'Owens - mais une multitude d'emprunts. Die semble avoir déjà été écrite par quelque autre groupe des années 70. Le riff de Magic est inspiré de Big Star (le titre de l'album d'ailleurs évoque Third ou Record#1) et dans l'ensemble les soli de guitare ne dérogent pas au classicisme. La richesse du nouvel album dépend donc de la somme de ses influences. Mais ce ne serait pas un motif bien sérieux pour bouder son plaisir. Il était attendu que Girls se cantonne à son périmètre carré et, au contraire, il l'élargit. Je croyais ce groupe incapable d'évoluer ou d'étaler une nouvelle gamme. Or, en empruntant à droite et à gauche, il montre l'étendue de ses facultés d'adaptation. Compositeur par accident, C.Owens prouve qu'il sait l'être aussi par métier.Record 3 sonne en effet assez "pro". Et j'avouerais que même si parfois c'est trop, beaucoup trop lourd, l'ensemble a le mérite de viser le cœur et de le faire saigner. Dans la même veine excessive, les Smith Westerns ont sorti un super disque en début d'année, mais Girls a un avantage: plus varié, plus large.
Pour tout un tas de raisons - et Broken Hearts Club en faisait partie - mon goût pour Girls était menacé par la désaffection. Je voyais Owens évoluer vers des rengaines amoureuses gnan-gnan écrites expressément pour plaire aux filles. Il serait culotté de prétendre que j'ai eu tort à 100%. Record 3 est partiellement le disque mièvre que je prévoyais. Mais il est beaucoup plus varié et riche que je ne l'aurais pensé. Le seul point faible d'Album était la redondance entre les morceaux doux. Or, le début de Record 3 oscille entre le rock joyeux et décomplexé (Honey Bunny), la continuité avec Album (Alex) et une chanson de hard-rock incongrue (Die). La suite du disque me semble bien plus homogène, avec une ambiance de slow continuelle, mais Girls s'est d'emblée préservé de la monotonie grâce à ces trois titres.
Aucun morceau de l'album, toutefois, ne semble résolument appartenir à Girls comme on pouvait dire que Hellhole Ratrace était leur chanson phare, leur carte d'identité. On ne reconnait plus une faconde unique - si ce n'est le timbre de voix d'Owens - mais une multitude d'emprunts. Die semble avoir déjà été écrite par quelque autre groupe des années 70. Le riff de Magic est inspiré de Big Star (le titre de l'album d'ailleurs évoque Third ou Record#1) et dans l'ensemble les soli de guitare ne dérogent pas au classicisme. La richesse du nouvel album dépend donc de la somme de ses influences. Mais ce ne serait pas un motif bien sérieux pour bouder son plaisir. Il était attendu que Girls se cantonne à son périmètre carré et, au contraire, il l'élargit. Je croyais ce groupe incapable d'évoluer ou d'étaler une nouvelle gamme. Or, en empruntant à droite et à gauche, il montre l'étendue de ses facultés d'adaptation. Compositeur par accident, C.Owens prouve qu'il sait l'être aussi par métier.Record 3 sonne en effet assez "pro". Et j'avouerais que même si parfois c'est trop, beaucoup trop lourd, l'ensemble a le mérite de viser le cœur et de le faire saigner. Dans la même veine excessive, les Smith Westerns ont sorti un super disque en début d'année, mais Girls a un avantage: plus varié, plus large.
mercredi 17 août 2011
I really want to Go Outside... mais si possible, sans Jim Jones.
Cults me paraissait très agréable hier - et le reste d'ailleurs -, mais après une journée passée aux cotés d'Anna Calvi c'est peu de dire qu'on dirait un produit marketing. Il suffit de reluquer la pochette pour sentir l'hédonisme très conformiste et, ai-je envie de dire, très libéral, de ce groupe pour étudiantes. Ainsi, l'image de la chanteuse se trémoussant provoque en moi deux réactions: la première est la honte, car j'ai l'impression d'être pris pour un c.. et de me laisser faire, la seconde est la reconnaissance immédiate de tout le symbolisme qu'attend notre époque: la joie dansante, un coté "tendance" et sexy, l'image du bonheur selon Grazzia. A ce niveau de signalétique, la boite de production a supposé que l'acheteur était très bête et qu'une voix sucrée ne suffirait pas à lui faire comprendre qu'il a affaire à une sucrerie. Bref, je suis un peu agacé et ma préférence va à une femme plus mure, comme Anna Calvi, plutôt qu'à ces petites chatteries de brunette frivole.
Mais voilà, si je prends la peine d'écrire sur ce groupe, c'est parce que primo les trois premières chansons de l'album (Abducted, Go Outside et You Know What I Mean) sont franchement irrésistibles; deuxio, il y a quelque chose de dérangeant sous son aspect très lisse. Un os un peu dur qui se trouve être trop saillant. Cults, déjà, tire son nom d'une fascination revendiquée pour les sectes. Ensuite, le clip de Go Outside, conçu à partir d'images d'archives, évoque la secte de Jim Jones, qu'on entend d'ailleurs en début de chanson ("for me, death is not a fearful thing. It's life that is treacherous"). Brillamment réalisé, il intègre l'image de la chanteuse à une foule de fidèles en liesse puis au village de Guyane où s'est produit la catastrophe. Madeline Follin* y apparaît en grande admiration devant le gourou et très heureuse de sa vie en communauté fantasmatique.
J'ignore les motivations qui ont conduit le groupe à accepter la réalisation de cette vidéo superbe mais très dérangeante, ce qui suscite d'ailleurs une certaine désapprobation des internautes. Peut-être la chanteuse a-t-elle voulu montrer la facilité avec laquelle le besoin d'évasion tend à abuser les hommes. La vidéo d'Abducted, reprenant les images d'un film du même nom, va dans ce sens. Madeline Follin s'imagine enlevée par un homme dont elle tombe amoureuse mais qui, lui, ne l'aime aucunement. Cette façon de rêver sa vie à travers des vidéos me fait songer irrémédiablement au bovarysme, trait dont semble sévèrement accablée la chanteuse - bien qu'elle semble en avoir une conscience aiguë, et c'est là ce qui rend le disque finalement troublant. Comme les chansons ont toutes un petit air candide, on donnerait le bon dieu sans confession au groupe, comme d'autres ont succombé au charme physique et rhétorique de Jim Jones, dont les propos étaient brillants - "on pourrait croire qu'il a raison" remarque le guitariste. Et pourtant, la pomme est rongée...
*Pour l'anecdote, Madeline Follin, la chanteuse, est la sœur du créateur de Guards, groupe dont j'ai vanté les mérites il y a quelques mois.
Mais voilà, si je prends la peine d'écrire sur ce groupe, c'est parce que primo les trois premières chansons de l'album (Abducted, Go Outside et You Know What I Mean) sont franchement irrésistibles; deuxio, il y a quelque chose de dérangeant sous son aspect très lisse. Un os un peu dur qui se trouve être trop saillant. Cults, déjà, tire son nom d'une fascination revendiquée pour les sectes. Ensuite, le clip de Go Outside, conçu à partir d'images d'archives, évoque la secte de Jim Jones, qu'on entend d'ailleurs en début de chanson ("for me, death is not a fearful thing. It's life that is treacherous"). Brillamment réalisé, il intègre l'image de la chanteuse à une foule de fidèles en liesse puis au village de Guyane où s'est produit la catastrophe. Madeline Follin* y apparaît en grande admiration devant le gourou et très heureuse de sa vie en communauté fantasmatique.
J'ignore les motivations qui ont conduit le groupe à accepter la réalisation de cette vidéo superbe mais très dérangeante, ce qui suscite d'ailleurs une certaine désapprobation des internautes. Peut-être la chanteuse a-t-elle voulu montrer la facilité avec laquelle le besoin d'évasion tend à abuser les hommes. La vidéo d'Abducted, reprenant les images d'un film du même nom, va dans ce sens. Madeline Follin s'imagine enlevée par un homme dont elle tombe amoureuse mais qui, lui, ne l'aime aucunement. Cette façon de rêver sa vie à travers des vidéos me fait songer irrémédiablement au bovarysme, trait dont semble sévèrement accablée la chanteuse - bien qu'elle semble en avoir une conscience aiguë, et c'est là ce qui rend le disque finalement troublant. Comme les chansons ont toutes un petit air candide, on donnerait le bon dieu sans confession au groupe, comme d'autres ont succombé au charme physique et rhétorique de Jim Jones, dont les propos étaient brillants - "on pourrait croire qu'il a raison" remarque le guitariste. Et pourtant, la pomme est rongée... *Pour l'anecdote, Madeline Follin, la chanteuse, est la sœur du créateur de Guards, groupe dont j'ai vanté les mérites il y a quelques mois.
dimanche 24 juillet 2011
Anna Calvi

Quand j'essaie de repenser à ma première écoute d'Anna Calvi, un gros vide se fait dans ma mémoire. Je ne me souviens pas du tout qu'il y ait eu une première fois. Pour ainsi dire, ma première écoute attentive et concentrée remonte à hier. Et depuis, je pense conjointement à Anna Calvi et à ma découverte manquée des XX, l'an passé. Eux aussi, je les avais ignorés. Un filet d'eau diaphane courant le long d'une rigole dans une métropole crade - voici à peu près l'effet qu'ils me faisaient.
Ils étaient transparents. Anna Calvi a failli le rester.
Tout d'abord, "matraquage" médiatique oblige, je m'étais succinctement intéressée à son cas et - c'est bête - à son apparence, dont on vantait d'ailleurs le charme. Je la trouvais étrange et peu engageante, avec son air sévère, son visage nordique taillé aux ciseaux, vêtue d'une veste carrée, rouge sang, et chaussée de talons ou de bottines pointues. Je m'aperçois qu'en fait, elle avait un style latin, flamenco. On l'aurait bien vu dans une arène agiter le drapeau rouge et piquer d'une banderille les flancs du taureau. Tout le contraire de la féminité légèrement infantile qui plait chez une femme. Mais une chose cependant me semblait incontestable: Anna Calvi apportait un vent de fraîcheur et une personnalité unique, sculptée dans un marbre pur et inoxydable. Le jeu de guitare, surtout, avec ses dénivelés, son aspect drapé et mouvant, exprimait une liberté rare pour la pop. Et malgré cela, je ne me régalais pas.
Que fallait-il de plus? Ou qu'avait-elle de trop? La réponse tient autant des aléas de la vie que d'une qualité presque préjudiciable pour l'artiste. D'une part, il me manquait le temps - le temps d'écouter, d'être curieux, le temps précieux de la découverte sans a priori. Puis, elle était trop originale, trop elle-même. Et, forcément, cela déconcerte. Je ne savais dire si j'aimais ou si je n'aimais pas. Elle échappait aux jugements, elle flottait dans l'air, sans réelle consistance.
Ma conversion, loin d'être inévitable, est aussi le fruit d'un hasard. Je m'ennuyais. J'avais donc l'esprit dégagé. C'était le moment d'écouter quelque chose que, d'habitude, je n'écoute pas. Sa voix, mure et claironnante en a pris possession. Réécoutant Blackout et Desire, autour desquels je louvoyais étrangement depuis une semaine, avec le sentiment d'approcher d'une aura étrangère, neuve, gracieuse, je succombais cette fois totalement. Une certaine accoutumance, peut-être, aura eu raison de mes a priori. Mais rien n'explique cette accoutumance puisque, n'aimant pas encore Anna Calvi, j'aurais dû ne pas réécouter*.
Je crois que certains artistes travaillent nos sens à l'ombre de notre jugement, de façon clandestine et invisible. On ne s'en aperçoit qu'une fois sous leur charme.
La guitare de "The Devil" et de "I'll be your man" me semble désormais une cascade d'inventivité. L'aspect même d'Anna Calvi ne me rebute plus**. Son regard a gagné en fragilité là où je voyais jusqu'alors une glace froide et rigide. Si je devais résumer son art, je dirais: de la pudeur dans l'exhibition, de la retenue dans la grandiloquence. Je crois que c'est une fois de plus une alchimie de sentiments et d'attitudes contraires qui a emporté mon adhésion - comme souvent, en musique.
* Attribuer cette insistance curieuse à l'effet suggestif des médias est une explication commode mais spécieuse. Le goût est un affect mouvant, indécis, qui connaît des flottements - ce n'est pas un jugement net et sans bavures sur lequel on ne revient plus.
** Ne me dîtes pas que c'est sans importance, fieffés menteurs!
Inscription à :
Articles (Atom)








