La chanson de la semaine

mardi 17 août 2010

Les Contemplations


1 - Les deux faces de la lune

Halte là, moqueurs, condescendants, arrogants de toute espèce. Il y a bien un arrière-plan aux apparences. Vous en doutez peut-être. Vous avez lu Nietzsche. Vous faîtes les esprits forts, que la métaphysique n'impressionne plus; vous vous riez des profondeurs, de ce qui demeure caché sous la surface des choses. La sagesse populaire, avec ces platitudes recuites et ses fades ritournelles, vous impatiente. Pour le surplus, vous êtes gênés, autant qu'agacés, à chaque fois qu'on vous débite toutes ces sornettes. C'est que vous avez pitié des esprits faibles autant que vous haïssez ceux qui sont fumeux et entortillés. Mais lisez-bien ce qui va suivre. Il se pourrait que votre opinion change.

Il y a bien un arrière-plan aux choses du monde, et la musique, plus que tout, en est la preuve matérielle. Pour ma part, c'est la chanson The River qui me l'a révélé. Pj Harvey en est l'auteure. Jusqu'alors, je pensais la musique comme une chose unie et qui se livre d'un coup, car tous les sons se donnent en même temps à l'oreille sans qu'aucun ne puisse se dérober. Il me semblait même que la musique, avec son charme superficiel, qui nous ravit sans délivrer de message (mais est-ce si sûr?), était l'expression d'un culte des apparences.
Mais The River est une chanson sournoise. Elle est traître comme l'eau calme. La première écoute ne révèle rien de curieux. Le piano suggère, par touches impressionnistes, une vague musique d'ambiance, douce et apaisante. Une légère inquiétude, peut-être, pour qui a prêté l'oreille, suscite le doute, hérisse les sens, comme alarmés par un signal occulte. Mais c'est la seconde écoute qui perce le voile. Derrière la mélopée il y a comme un roulement. Ce sont les basses. Elles simulent le courant profond de la rivière, celui qui emporte le baigneur inconscient et le noie. Plus les écoutes se multiplient, plus le malaise - somme toute agréable, désirable - grandit. C'est qu'il y avait quelque chose derrière l'innocence factice de cette musique, derrière son calme plat.

L'oreille ne capte pas tout. Ou plutôt, elle capte tout, mais elle isole les sons les plus proches ou les plus flagrants pour laisser les autres dans la confusion. Il nous faut "disséquer" la musique, fragments par fragments, pour pénétrer, au fil des écoutes, toutes ses strates, et en dernier lieu seulement la strate la plus profonde, celle qui fait comme un infrason dans l'ambiance locale. Peut-être n'appréciez-vous pas cette habitude qui consiste à analyser la musique comme un puzzle au lieu de la prendre dans son ensemble, elle qui emporte l'adhésion par une impression générale. Mais ce que vous ne faîtes pas par vous-mêmes, votre oreille le fait pour vous - que cela vous plaise ou non. Au restaurant, où des petits groupes de paroles se forment, l'oreille circule de l'un à l'autre, en isolant à chaque fois les fréquences qui permettent d'identifier tel ou tel groupe et de rejeter les autres dans l'obscurité. Vous entendez toutes les discussions mais vous n'en écoutez qu'une. Il en va de même pour la musique où les instruments sont comme autant de groupes qui discutent: votre oreille façonne le son d'une guitare, puis celui de la basse, de la batterie... Mais l'ordre de la découverte n'est pas aléatoire, il est prémédité par ceux qui, au mixage, ont choisi quels seraient les instruments dominants. La basse d'une chanson comme the River, tout en bourdonnant en fond sonore de façon continue, ne peut apparaître clairement à la conscience qu'au bout d'un certain temps d'accoutumance. Et c'est ainsi que la musique, qu'on croit "unie", se divise en apparence et en fond, dans l'ordre où l'oreille appréhende les choses.

The River me plait parce qu'elle tend ces deux faces, l'une lumineuse, l'autre obscure, jusqu'à la contradiction. C'est ce qui la rend à la fois indécise et profondément inquiétante.

2 - pour l'amour du monde

L'album Out Of Season est l'un des plus beaux au monde. Sorti en 2002, alors que le public avait les oreilles ailleurs, il n'a, huit ans plus tard, pas pris une ride. Beth Gibbons y chante mieux que jamais. Geoff Barrow lui-même en fut dépité. C'est qu'elle avait gardé le meilleur pour elle.
Vous ne trouverez pas sur Dummy une telle liberté de ton, une telle intimité avec le monde, un sentiment de recueillement et de confidences aussi profond. La voix de Beth Gibbons miroite, elle a des éclats subits qui scintillent puis disparaissent. C'est une flamme fragile, vacillante. Elle est toute proche; jamais disque ne fut plus proche de son auditeur. Sa proximité est telle qu'il ne peut ensuite que se replacer à distance raisonnable. Ce sont en fait ses premières minutes qui s'insinuent dans notre âme et révèlent, jusqu'à l'impudeur, son amour de la vie. Quand elle chante "God knows how I adore life/When the wind turns on the shore lies another day/I cannot ask for more", il me semble qu'elle va plus loin dans l'épanchement que n'importe quelle chanson voyeuriste. Toute haine de la religion devient vaine: admiratif, apaisé, on laisse tomber les armes. On écoute; l'incrédulité un instant cède la place à la reconnaissance. On admet volontiers qu'elle dit vrai, pour elle-même, car sa voix emporte la conviction. Un tel moment n'a pas d'équivalent en 50 ans de musique folk.

Ce n'est pourtant pas la chanson que je préfère sur Out Of Season. Il y a, sinon plus original, au moins plus épique. Funny Time Of Year, pour ceux qui ont la chance de posséder l'album dans sa version limitée, est une véritable stridence, une pulsion électrique, un début d'orage dans la nuit. Il faut saluer le talent de Paul Webb, qui n'a rien oublié de son expérience avec Talk Talk. Dire le moins pour signifier le plus reste le mot d'ordre. Jouer avec le silence, s'appuyer sur les vides pour mettre les pleins en relief, augmenter les contrastes, tel est l'art poétique de Paul Webb, qui avec seulement quelques sons de guitare nourris d'effets impressionne par sa maîtrise de la tension dramatique, son intuition des moments forts.

Ouvrage presque parfait, inoubliable, Out Of Season est comme la pointe d'une montagne noyée dans le brouillard: elle est fine, discrète et moins visible que sa base, mais elle culmine au plus haut point d'altitude. Ainsi, Out Of Season ne représente-t-il dans les charts qu'un disque mineur, alors que dans nos cœurs il est incomparable.

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Is This Desire, Pj Harvey, 1998

Out Of Season, Beth Gibbons & Rustin'Man, 2002

samedi 14 août 2010

Le retour du rock: naissance, vie et fin

2000

13 Tales of Urban Bohemia - The Dandy Warhols

Ce n'est pas mon album préféré de l'an 2000. Pj Harvey a sorti cette année-là un disque autrement plus marquant et foncièrement rock, porté par les singles "Good fortune" et "This is love". Mais elle est hors-sujet, tandis que les Dandy Warhols donnaient avec Get Off ou Bohemian Like You un avant-goût stonien de retour du rock à l'ancienne.



2001

Is This It? - The Strokes

Le choix s'opère sans hésiter. Pas absolument génial, ce disque s'écoute toujours fort bien aujourd'hui parce qu'il est resté chatoyant. Même si la production parait vieillie, même si la voix est faiblarde, Is This It propose des mélodies qui ont une couleur chaude, une rondeur agréable. Il y a une recette Strokes. Ecoutez American Girl de Tom Petty pour vous en convaincre.

2002

The Coral - The Coral

Le problème du rock est qu'il se consomme chaud ou pas du tout. Je n'ai jamais écouté les Libertines. On les découvre de suite ou on s'en contrefout éternellement. Moi, je m'en contrefous. Les Coral, en revanche, bien que découverts sur le tard, me sont indispensables. Je ne sors pas sans un morceau des Coral. Ils sont si brillants sur cet album, proposent tant de saveurs, d'inventions, de surprises, que j'en ai fait mes favoris, toutes époques confondues. Un album de dingue.



Turn On the Bright Lights
- Interpol

Les suiveurs de Joy Division m'ennuyaient déjà quand j'étais fan de Ian Curtis, alors pensez bien qu'après saturation... Pourtant, si je dois réécouter un disque de new-wave aujourd'hui, je prendrais plutôt le premier Interpol que Closer. Il y a dans ce disque une grandiloquence glacée qui me touche, une certaine tension dramatique.

2003

Elephant - The White Stripes

Incontestablement, une bouffée d'énergie brute, qu'à l'époque je rapprochais plus de Nirvana que d'un prétendu revival années 70. Elephant est le seul disque estampillé "retour du rock" que j'ai découvert à sa sortie, parce qu'il dépassait en 2003 tous les clivages et se payait un succès public mérité.



2004

Franz Ferdinand - Franz Ferdinand

En 2004, j'écoutais A Ghost Is Born de Wilco, pas les Franz Ferdinand. Tous les jours je passais, admiratif, "At least that's what you said" pour m'emporter sur le solo de guitare démentiel de Jeff Tweedy. Mais Wilco n'a rien à voir avec la grande affaire de la décennie. Parmi ceux qui ont connu le succès public et la rotation lourde sur les radios et Mtv, les FF furent certainement les meilleurs. Leur premier album est une sacré réussite de disco-rock, que seuls Gossip a égalé.

Funeral - Arcade Fire

Ce n'est plus tout à fait le sujet mais Arcade Fire n'aurait jamais vu le jour sans le retour du rock. Funeral, pour les mordus de musique alternative, est le Ok Computer chaleureux et fervent des années 2000. Pour libérer tant d'énergie et de fougue, il fallait bien qu'un revival électrique et énergique ait rallumé les guitares.

Bluerberry Boat - The Fiery Furnaces

En quelque sorte une aberration plaisante du retour du rock, qui a ramené avec lui des éléments de musique progressive. Blueberry Boat est un collage musical qui se veut arty et qui, dans cette optique, est un échec dont on perçoit vite la vanité. Dès qu'on a pris conscience que ce qui demeure bon avec cet album n'est pas son concept, mais les bribes de mélodies et de rythmes qui accrochent l'oreille, on se dit qu'il eût mieux valu sortir directement un album au format pop.

2005

Apologies to the Queen Mary - Wolf Parade

Même commentaire qu'avec Arcade Fire. Si Wolf Parade ne représente plus grand chose aujourd'hui, en 2005 il était un nom étincelant à graver dans le marbre abimé du rock le plus sauvage. Bruyant, mal produit, sale, presque inaudible et pourtant ravageur. L'usure l'a malheureusement gâté.




Pretty In Black - The Raveonettes

Cet album est un condensé de l'esprit post-moderne: références appuyées à des objets sixties ringardisant et mignons, clin d'œil au cinéma, modernité de la mise en son. L'association est efficace. L'album est un peu trop sucré, comme toujours avec les Raveonettes. C'est une conséquence de cette volonté d'imiter qui flirte avec le pastiche et interdit les émotions brutes.

2006

Avatar - Comets On Fire

Considéré un peu trop vite comme un chef-d'œuvre du rock progressif, Avatar est, dans ces endroits les moins inspirés, une chose assez disgracieuse. Mais quel feu! A l'image de la pochette, Avatar est un nuage de fumée incendiaire, un orage foudroyant, une tempête aux cimes des montagnes. Le genre de musique "paysagiste" qui fait croire aux forces terribles de la nature.

Whatever People Say I Am... - The Arctic Monkeys

Au début, je ne les aimais pas. Comme j'ai la haine facile, je les détestais même un peu pour un succès qui me semblait usurpé. Comment avec des rythmiques si lourdes, de type 'marteau-piqueur' et avec un son de guitare si gras, les Arctic Monkeys pouvaient-ils séduire les foules? Je ne voyais qu'une raison à cela: les jeunes se reconnaissaient dans ce qui me semblait être des zonards boutonneux mangeurs de pizzas. Mais "When the sun goes down" me rendait fébrile dans mon jugement. Je trouvais ce morceau si puissant, si habilement construit! Depuis que j'écoute les Last Shadow Puppets, l'autre groupe d'Alex Turner, j'ai décidé de donner une énième chance aux Arctic Monkeys. Qui n'a pas fait comme moi d'ailleurs?

Standing In The Way Of Control - Gossip

Après les FF, voici Gossip. Les deux groupes ont signé la renaissance du disco avant Mgmt, mais que les vieux punk se rassurent: on ne prétend pas encore les achever et ils pourront continuer à vivre sous assistance respiratoire un certain temps puisque, tout en étant disco, Gossip n'en est pas moins un authentique groupe de rock, décomplexé, puissant et rythmique.

Passover - The Black Angels

Une bombe de rock psychédélique sous influence Doors+Joy Division. Un troisième album est à paraître. Il m'est toujours difficile d'avouer que je les aime, car le chanteur est horriblement théâtral dans son interprétation de Jim Morrison, qui lui-même n'était pas un modèle de finesse... Les Black Angels sont si sombres qu'ils en deviennent vite caricaturaux, mais les guitares ont un effet 'rouleau compresseur' qui écrase l'auditeur et provoque sa virilité.

2007

Myths of the near future - Klaxons

Le retour du rock s'achève ici mais la décennie continue et pendant qu'une génération ayant biberonné les Libertines cultive l'élitisme bourgeois et déliquescent d'une vénération pour les années 50, se pâme devant des œuvrettes minuscules et dépassées, vire de plus en plus réac', l'âge aidant, et ne jure plus que par le rétro-chic, autrement dit, pendant qu'elle se dirige droit vers le cul-de-sac du passéisme, des très jeunes, habillés de couleurs fluos, développent une micro-mode assez ridicule mais rafraichissante et surtout moins péremptoire que le ton pris par les vieux rockeurs pontifiants. Le rock est mort, la preuve par son érudition de plus en plus asphyxiante, signal toujours critique qui me fait dire que, plus tôt il sera enterré, meilleur ce sera pour lui. Les Klaxons sont tape-à-l'œil, mais au moins ils essaient quelque chose.

In The Future - Black Mountain

Le retour du rock ne fut pas qu'une déclaration d'intentions à l'usage des dandys et des 'gens de goût'. Ceux qui ne se préoccupent pas des codes vestimentaires ont pu, eux aussi, profiter des guitares électriques à leur manière, par une conjecture relativement favorable à une forme nouvelle de prog-rock. Black Mountain est resté très en retrait par rapport au succès formidable du romantisme urbain et arrogant incarné par le rock des années 00, mais In The Future est parfait pour les inconditionnels de Pink Floyd et pour les jeunes qui n'ont que faire de la désinvolture et de la "classe". In The Future, en effet, est souvent pompeux, parfois lourd, mais toujours tourné vers les étoiles, vers un fantasme d'épopée juvénile et cosmique.

2008

The Age Of The Understatement - The Last Shadow Puppets

C'est, puisqu'on en parle, un disque assez rétro. La pochette en avertit l'auditeur. Il n'empêche que c'est une réussite de maître. En quelques titres (Standing next to me, The chamber, My mistakes were made for you...), le groupe écrit la suite du premier album des Coral. Inespéré! Il est devenu fréquent d'inviter cet album dans les tops de la décennie. Certains en contreviennent. Eh bien! Qu'ils essaient de me trouver mieux!




Oracular Spectacular - Mgmt

Je crois que Mgmt, en 2008, a accompli le travail de sape entamé par les Klaxons un an plus tôt. Le paysage musical n'est plus le même; les guitares sont encore là mais leur usage a été détourné; les synthés sont revenus. Les authentiques fans de rock n'ont donc pas fini d'enrager. Personnellement, j'aime assez ce disque, même s'il est un peu trop brouillon et que les écoutes l'usent vite. Ce qu'il représente, en revanche, continue à me plaire car j'y vois un renouvellement. Sans doute n'est-il pas du meilleur goût, mais l'atmosphère devenait irrespirable à force de rock à frange. De la place pour les autres! avait-on envie de crier. Voilà, c'est fait.

Midnight Boom - The Kills

Un peu à part dans son sous-genre, The Kills est un groupe de rock légèrement teinté d'électro qui a fait profession de foi de la félinité et de l'érotisme sur-joué de VV. Pas toujours convaincants, ils méritent quand même une ligne dans cet espace consacré aux années 2000. Ce disque, en particulier, porte un peu plus loin que les autres leur esthétique.




2009

Album - Girls

Etrange année que cette année 2009, où tous les horizons d'un coup se déploient, avec la dream-pop neigeuse des Xx, le rock de stade à la Big Pink, les zigouigouis inaudibles que fait Micachu en triturant une guitare désaccordée, la pop doucereuse et parfois crève-cœur de Camera Obscura... Sans compter une sorte de micro-scène électro naissante en Californie, où les vaguelettes vous lèchent les pieds dans un été éternel... La Californie renferme trois des meilleurs albums de 2009. Le premier, le summum, est l'album des Mantles, mais comme il est inconnu je vous en fais grâce dans cette rétrospective et vous invite à lire mes articles sur le sujet; le deuxième est celui de Girls, Album, qui reprend le chemin des années 90, interrompu par dix ans de réaction rock. Il participe toutefois du même phénomène que les Strokes ou les Libertines, puisqu'il appert que Christopher Owen ne serait pas contre devenir un nouveau Pete Doherty. Il exagère un peu avec son timbre bêlant, mais on n'a pas résisté, ni vous ni moi, je crois, à Hellhole Ratrace et son petit air de 1979 des Smashing Pumpkins.




200 Million Thousand - The Black Lips

Et voici le troisième meilleur album de 2009. Du garage-rock, brut de décoffrage à un point où on ne le croyait même pas permis. C'est hirsute, ça beugle, ça râle, ça agonise dans la joie et la fureur, ça hurle et c'est tellement débraillé qu'on pourrait croire que les Black Lips n'en ont plus rien à faire de rien. Or, en général, quand on fait n'importe quoi, ça s'entend. Ce qui m'étonne donc, c'est qu'en ayant l'air de faire n'importe quoi, ils sortent un album réussi, efficace, dénué de faiblesses et jamais en rade de mélodies et de refrains qui tuent.

Smith Westerns - The Smith Westerns

On finit la décennie sur une touche de glam-rock. C'est à peu près la seule chose qu'on n'ait pas entendue en 10 ans de revival, ça tombe donc plutôt bien. Les Smith Westerns sont très jeunes et s'apprêtent en 2010 ou 2011 à sortir leur deuxième album qui, contrairement au premier, sera produit. Ils ont toutes les vertus du rock des années 2000, avec les défauts qui leur sont associés, selon le point de vue duquel on se place: jeunesse, désinvolture, voix de morveux arrogants, style défroqué et braillard... Un bon album en tout cas.

Evidemment, cette rétrospective omet un certain nombre d'excellents albums, parfois supérieurs à ceux proposés ici. Mais c'est à dessein que j'ai écarté Tv On The Radio, Beach House ou les Xx, pour ne citer que quelques absents. Ils n'avaient pas leur place dans cette rétrospective particulière, puisqu'ils appartiennent à d'autres familles musicales. De plus, dans mon souci de ne retenir que les albums qui m'ont personnellement marqué ou simplement plu, j'ai traité à la légère des groupes comme Art Brut, Kasabian, les Rakes ou les Futureheads. Je laisse le soin aux amateurs d'en parler mieux que moi. Il se trouve que ce n'est pas, de loin, ma tasse de thé.

vendredi 13 août 2010

La mélancolie des années 90


Je ne répugne pas au schématisme. Moi aussi, je souscris à la thèse selon laquelle les années 90 furent celles de la tristesse et de la mélancolie. On mettra de coté un petit moment Supergrass et Oasis; les nineties furent, dans leurs grandes lignes, dominées par la rage et l'angoisse de Nirvana. C'est peut-être résumer une décennie à un seul phénomène et à une plage de temps très courte: 4 ans. Mais l'ampleur même du phénomène et les répercussions sur le long terme ne permettent pas d'en douter: l'indie-boy de ma génération était anxieux, replié sur lui-même, pessimiste et un peu sombre. La pose qui en découlait était celle de l'adolescent torturé et sale. Au tournant des années 2000, tout le monde, au lycée, écoutait Nirvana et Radiohead. Il n'y avait que ces deux piliers pour structurer le monde. De mains en mains, mon cd d'Ok Computer tournait. Kurt Cobain était encore adulé. On parlait parfois de Portishead. Le moment charnière se situe un peu plus tard, vers 2004, quand les Libertines et les Strokes étaient déjà bien installés dans les consciences. Alors la nouvelle décennie s'est en quelque sorte charpentée d'un coup, à la fois rétrospectivement et de façon programmatique. On prenait conscience de vivre dans un moment de la pop music qu'on appelait et qu'on continuerait d'appeler "retour du rock". Il n'y avait plus de doutes: le post-rock ayant mauvaise réputation, c'est bien le rock fun et sexy qui reprenait le flambeau.
Je date la dégénérescence de la belle mélancolie à partir du moment où Radiohead a sorti Kid A et GYBE son double album grandiloquent Lift your skinny etc, en 2000. Ces deux groupes n'étaient plus que les reliquats des nineties. L'affaire était close.


Mais une question me taraude encore: pourquoi pendant quelques années, la mélancolie, le rêve, l'attentisme, l'angoisse, se sont-ils nichés une place de choix dans le cœur des jeunes? Pas tous, bien sûr. Mais ceux qui, majoritaires, aiment la fête, n'avaient pas pignon sur rue. Pour une fois, les mélancoliques avaient la première des voix.
Une explication plausible à cet état de fait vient de la qualité remarquable de certains groupes, à commencer par Radiohead, dont le talent brut entre 1995 et 1997 était, de l'avis même des détracteurs, incontestable. Nirvana, avec moins de perfection et beaucoup plus d'approximations - voire, parfois, de laideur voulue - rendait le public hystérique parce qu'il exprimait une rage libératrice. Mais ces deux groupes ne furent pas seuls à exceller et en compensation d'une ribambelle de suiveurs ineptes on trouvait aussi dans les bacs Pj Harvey, Mazzy Star ou encore Elliott Smith.



Les historiens refourguent une autre explication. En 1990, l'Allemagne est réunifiée: pour la génération antérieure, c'est la fin officielle des utopies. Ainsi, des milliers de jeunes auraient subi le contrecoup d'une morosité ambiante. Cette explication ne me convainc pas. Je doute que beaucoup de jeunes se soient sentis profondément concernés, en Angleterre et aux USA, par la chute du mur de Berlin... L'autre hypothèse concerne les problèmes concrets rencontrés par les jeunes demandeurs d'emploi, laissés en plan sans perspective d'avenir rassurante. Mais ces problèmes n'ont pas bougé. Ou plutôt si, ils ont empiré. Cela n'a pas empêché la dernière décennie d'être marquées par le goût de la fête, du rock, de la mode, du dandysme. A la limite, l'enrichissement des couches supérieures de la société explique mieux les Strokes et la frivolité des années 2000 que les problèmes sociaux n'expliquaient la mélancolie des années 90.

Sans me creuser les méninges pour trouver une solution à l'énigme, je reviens souviens au plaisir pur de ces années auxquelles je dois tout. Je n'en ai pas la nostalgie. Elles demeurent simplement une base, un point de départ vers d'autres directions qui d'une façon obscure lui sont toujours reliées. J'ai retrouvé un peu de la rage et du sérieux des années 90 dans DLZ et Wolf Like Me de Tv On The Radio; j'ai écouté Girls, l'an passé, avec le plaisir des références qu'on distingue bien; Beach House louvoie à travers les années 90 avec une espèce de charme lunaire et de facétie triste (je pense surtout à Devotion, mais Teen Dream, dans un autre registre, est encore meilleur); Kurt Vile, sans être si bon que je l'espérais, m'a fait espérer des élans de lyrisme indomptables avec Freeway... Il y a un peu des émotions rencontrées avec les groupes des nineties dans chacun des noms cités.

mardi 10 août 2010

Because of the times


Il n'y a pas de sorties durant l'été. Mais de toute façon, 2010 n'est pas une année à disques. Quelque chose me dit pourtant que décembre débouchera sur des désaccords et qu'on trouvera malgré tout le moyen de s'étriper sur des tops ten. Il y aura juste un net recul qualitatif.
Vu la pauvreté de l'année - qui m'a tout de même offert, avec Teen Dream, l'un de mes albums préférés, toutes époques confondues - je préfère me replonger dans les disques supposés médiocres des années précédentes. Par exemple, j'ai ressorti ce qui aurait pu être le dernier bon disque de U2 s'il avait été l'œuvre de la bande à Bono. Ce disque, c'est Because Of The Times, des Kings of Leon.
C'était le début de la fin pour les Strokes du Sud. Mais Because Of The Times reste très fréquentable. Il représente un certain type de médiocrité agréable: l'album rock grand public d'un vrai bon groupe. Avant eux, les Red Hot Chili Peppers, en 1999, avait réussi un consensus très similaire avec Californication. Ce ne sont pas, loin s'en faut, les meilleurs disques d'une génération. Mais l'incursion du rock alternatif dans le domaine grand-public est mieux gérée avec des groupes professionnels qui ont déjà un passé qu'avec, mettons, Muse ou Coldplay qui sont arrivés d'un coup sur Mtv... Songeons aussi à R.e.m, dont on peut penser tout le mal qu'on veut pour leur devenir si mièvre, toujours est-il qu'en 1990, quand ils sont passés du statut de groupe underground à celui de vache à lait, ils avaient les armes pour négocier le virage avec dignité. Losing my religion, de tous les tubes pourris de Mtv, reste non seulement l'un des plus acceptables, mais c'est encore un bon morceau. Idem pour Scar Tissue, des RHCP, et pour On Call, des Kings of Leon.
Because Of The Times est globalement un album de bonne facture. Certains morceaux, comme Fans (leur meilleur) ou Arizona, ont les mêmes qualités qu'un New Year's Day. Ils peuvent plaire à tous, parce qu'ils sont mélodieux, un peu sentimentaux, mais toujours simples et légers; ils n'ont rien de radical. S'échappant d'une radio, ils sont passe-partout. Ecoutés avec attention, ils peuvent émouvoir, même si cette émotion ressemble à celle, un peu superficielle, d'une finale de coupe du monde quand on n'est pas fanatique de foot. Autrement dit, elle ne bouleverse pas, ce n'est pas un grand frisson d'enthousiasme et d'admiration réelle, qui s'éprouve de façon très personnelle et très intime, mais plutôt l'adhésion consentie à une joie populaire qu'on juge anecdotique.
C'est l'inconvénient de ces disques grand public qui sont plaisants sans être renversants. Ils ont l'avantage du professionnalisme, ils sont bien construits, efficaces et ils ne s'écoutent pas avec dégoût. Mais leur efficacité même implique un manque de personnalité: ils abusent des grosses ficelles jusqu'à perdre en force de caractère, en originalité. C'est une efficacité de service après-vente, de supermarché, de programme informatique... Autrement dit, ce dont ils souffrent, c'est d'une déperdition de l'âme. Mais il s'agit, parait-il, un gros mot. Je soupçonne toutefois les Kings Of Leon de lui reconnaître un certain sens.

mercredi 21 juillet 2010

The Xx


Ceci est un texte oublié. Il dormait dans mes archives personnelles depuis ce temps où la chaleur ne rendait pas encore moites nos corps, où la terre était nue et fraîche. Il fait l'effet d'un glaçon dans l'été.

"Mais... Il est mardi et toujours pas de chanson de la semaine? Oui, le temps me manque. Dehors la neige n'a pas fondu. Pas très loin de chez moi il y a des champs. La vue est imprenable, à toute heure, spécialement au coucher de soleil, mais en cette période neigeuse n'importe quelle heure de la journée prend des allures étranges et sidérales. C'est un temps à écouter Norway de Beach House. Mais je souhaite varier les plaisirs. Encore inouïs sur ce blog, les Xx feront l'affaire. Je vous propose plutôt Infinity que VCR. Son titre, éloquent, se mêle aux impressions d'un hiver sans fin. Pour les accompagner, il aurait bien fallu une aurore boréale.

Inutile de les présenter, vous les connaissez tous. Je n'ai pas parlé d'eux l'an passé. Je les ai découverts, brièvement, par le biais d'un show télévisé qui manifestait de façon ostentatoire sa vocation promotionnelle, avec publicités et effets de lumière bidons. Flairant le coup marketing, j'ai fait la moue. Mais certains morceaux sont troubles et malaisés à définir, investissant une place ténue et instable entre la new-wave, le r'n'b, la dream (pas la dream-pop, mais la dream music, ce style de musak electro qui envahissait un temps les supermarchés), ce qui fait que tout en étant d'abord sceptique, leur identité fragile et illimitée finit par toucher timidement l'auditeur. Ils ont en plus un certain naturel: leur disque ne ressemble pas à l'assemblage stéréotypé des musiques qui les ont influencés mais à un truc plus intime, empruntant partout sans borner leurs horizons. Le résultat est pourtant homogène et même, dans les moments moins palpitants, carrément monotone. Leur premier album, imparfait mais séduisant, a donc comme paradoxe de répéter la même formule (et en premier lieu de l'avoir trouvée) tout en donnant le sentiment que le groupe vit dans un paysage musical très large."

vendredi 16 juillet 2010

The Coral

Il y a deux jours, j'ai eu la dent dure avec le dernier album des Coral. Il y a bien sûr de bonnes et mêmes d'excellentes raisons à cela. Mais soyons honnêtes, Butterfly House n'est pas totalement répugnant, il se laisse même écouter, bien que, d'une façon oblique, ce soit là son principal tort. En fait, pour qui a la faiblesse de goûter au folk-rock doucereux et lumineux des Byrds, cet ultime effort présente quelques qualités louables. Mais cette pop gentillette aux allures de pastorale a-t-elle une finalité plus relevée, plus universelle, plus admirable enfin, que de plaire à deux ou trois toqués tels que moi perdus dans la solitude de leur niaiserie? Pour cette raison, j'avoue, j'ai honte d'écouter à l'instant même, avec un certain plaisir, Sandhills.
Mais brisons-là: je ne tresserai pas de louanges à l'adresse d'un disque que j'ai préalablement - et avec la tête froide - démonté en miettes. Butterfly House ne mérite que les éloges des néophytes, pas celui d'un fan des Coral. Quoiqu'à la vérité j'aie dit beaucoup de mal, cette mauvaise foi avait des fins utiles. La première d'entre elles était de ne pas juger ce groupe sur la foi d'un album, comme trop de gens risquent de le faire; la seconde était de recentrer l'attention du public sur leur premier album. Si en aucune manière j'y parvenais, je pourrais m'estimer satisfait et fier de mon travail.
Voici réunies plusieurs chroniques que j'ai écrites en l'honneur de The Coral, 2002. Assemblés ici même et lus en une fois, ces textes zélateurs risquent de décourager l'homme sobre qui, par hasard, y jetterait un œil curieux. Je ne peux toutefois pas m'excuser pour ce ton dithyrambique car, vraiment, je n'ai jamais rien entendu de meilleur, sauf quand, en 2000 je découvrais Ok Computer. Histoire de situer le niveau...


Dans le fond, quand on parle des Coral, autant se référer au premier disque. Cela évite de dire des âneries. Je les trouvais d'abord impressionnants mais un peu trop horlogers (Magic and Medicine), puis modernes mais casse-tête (Nightfreak), enfin j'ai trouvé un excellent groupe à single (Singles Collection). Il était juste temps de trouver l'album parfait. Ou presque, je ne saurais oublier que Skeleton Key, même si elle est marrante, file le tournis. Et puis la seconde moitié de l'album, si on veut pinailler, est moins décisive que la première, mais il n'empêche qu'elle finit sur Calendars and Clocks, encore un chef d'œuvre à l'actif du groupe. Diversement appréciée, cette chanson est néanmoins le gros morceau d'écriture musical, un itinéraire compliqué mais parfait à travers la musique pop et psyché. A l'image de l'album en fait. Le premier disque des Coral, le plus rock, le plus énergique et le plus anglais de leur carrière (qui devient de plus en plus byrdsienne au fil du temps) est un condensé tantôt farfelu, tantôt émouvant d'un grand nombre d'influences (ska, brit, sixties, psyché) qui se télescopent dans des chansons à tiroir virtuoses qui ont l'immense avantage de pouvoir être réécoutées à volonté sans pour autant révéler tous leurs secrets de fabrication (l'oreille est constamment sollicitée par des changements de registres, des détails soniques, etc). L'interprétation de James Skelly donne la mesure de cette folie douce et de ses sautes d'humeur: de la douceur à la gueulante, c'est à sa voix qu'on doit les meilleurs moments: Dreamin' Of You, I Remember When, Calendars and Clocks... Au niveau du chant, c'est bien plus que de la pop, car on entend une conviction et une intensité qui n'est pas propre au genre, c'est presque une forme de white-soul occulte. Le plus étrange disque des Coral (car dans le fond, il est assez curieux et pas si passéiste qu'on a bien voulu le dire) est aussi leur plus grand disque. Moi qui déteste dans 98% des cas le ska-rock (les 2% restant vont à Madness), je n'aurais jamais imaginé qu'un enregistrement proche du genre puisse faire partie de la liste très serrée de mes albums préférés. (06/04/2010)


De loin, de très très loin leur meilleur album. Je ne vais pas ergoter pendant des heures sur la qualité infinie de the Coral. L'exercice ne rime à rien; il suffira à chacun d'écouter. Mais je peux dire tout mon amour de ce disque. The Coral est un disque total, jouant des ruptures et des émotions, des genres et des registres, c'est une poupée russe qui cache toujours un modèle réduit plus petit, un grand huit qui ne donne pas de haut-le-cœur, un panorama de l'Angleterre à 360°, un collage semblable à la pochette, sauf qu'il est archi-structuré sous ses dehors tarabiscotés et tirés par les cheveux, un magnifique coup d'audace, démonstration de maîtrise, et de l'écriture musicale, et des instruments, nombreux, qui accrochent toujours l'oreille par un détail ou un autre. Il est pop, rock, soul, lad, planant, psyché, ska. Et en plus, il a un chanteur. Ce qui est rare. Vraiment, si je venais à le perdre et qu'il n'en restait qu'un dans le monde, même à un prix astronomique, je tenterais de l'obtenir. J'en ferais mon objectif de vie (un horizon des plus respectables). Peut-être même éprouverais-je une certaine sérénité à poursuivre un objectif si clair, si précis, même s'il parait plus vraisemblable que je sois très nerveux et très frustré à l'idée de ne plus l'écouter.
J'échangerais volontiers ma discographie pour ce seul disque, même si j'en connais quelques autres de très bon. Dernier exemple: si une loi interdisait les Coral dans mon pays, j'émigrerai, au moins lorsque je sentirais que ma fin approche, pour l'écouter une dernière fois. J'aime moins Skeleton Key, Bad Man et Spanish Main, mais ce n'est p
as grave, chaque morceau a sa valeur, sa particularité qui l'isole et le transcende. Je considère comme homme de bienfaisance le prochain qui lui mettra 5/5.




mardi 13 juillet 2010

Vieillir


Pour tous ceux qui ont grandi à cette époque, il va falloir se faire à l'idée que les années 2000 se conjuguent désormais au prétérit. En musique indé, dix ans ne pardonnent pas. Les groupes apparus à l'aube de la décennie précédente viennent d'entrer dans la phase critique de résistance et doivent maintenant faire face à leur propre vieillissement comme à l'ingratitude d'une population sans mémoire butinant la musique au gré de l'irrégularité des modes. Lourde tâche pour des groupes de rock, par définition flanqués d'une imprévoyante imbécilité et coincés dans une philosophie de l'instant adéquate au jeune âge.

Certains réussissent haut la main. Il existe des cas d'école reproductibles tous les dix ans. Des groupes, consciemment ou pas, les suivent à la lettre. Tout d'abord, le modèle emprunté par Julian Casablancas, avec son album synthétique et kitsch: il s'adapte au temps présent comme aiguillé par un indicateur interne, sorte d'antenne invisible dont les plus populaires semblent toujours pourvus (David Bowie). A l'inverse, un Radiohead, en 2000, prenait le futur en contresens et optait pour l'électro avant que les guitares ne viennent secouer le marasme ambiant. Voilà deux possibilités diamétralement opposées. Celle du leader des Strokes fonctionne rarement: au-delà d'un succès temporaire, nourri par la renommée de l'artiste, les albums d'adaptation au présent tombent vite dans l'oubli ou demeurent les derniers wagons. Qui se souvient des albums de Neil Young dans les années 80 par exemple? Personne, Dieu merci. Récemment Eels, dont les fans appréciaient la sobriété, a voulu, avec Humbre Lobo, se lancer dans la mode des albums rock sexy. Ce genre de renouvellement, outre qu'il passe aux yeux des personnes subtiles pour une infidélité à une conviction première, ne marque généralement aucune amélioration dans le style du groupe, bien au contraire.

Pour bien vieillir, il faut en fait avoir eu des commencements modestes. C'est alors que tout reste possible. Pour illustrer cette thèse, l'année 2010 nous a gratifié d'un excellent album des Black Keys, Brothers, peut-être leur meilleur. Mais pour mieux montrer la différence de parcours entre des groupes de qualité diverses, je vous parlerai dans le même temps d'un autre disque fraîchement paru, qui est un échec total: Butterfly House, des Coral.

Les deux groupes sont apparus au même moment sur la scène internationale, avec un premier album en 2002 et ont été classés dans la rubrique "retour du rock". La comparaison s'arrête là. L'un est américain, l'autre anglais: pendant que les Black Keys, obsédés par le blues, tentent de ressusciter une certaine tradition roots, les Coral, au début très anglophiles, jouent un brit-rock déglingué et magnifique, brassant toutes les influences de l'île, jusqu'au ska. A l'époque, il n'y a pas photo: les Coral non seulement sont les plus forts mais il s'agit même du meilleur groupe au monde. Cependant, les temps changent. Les meilleurs périclitent souvent tandis qu'un groupe modeste mais travailleur comme les Black Keys a des chances de s'en sortir. A force d'huile de coude, le duo d'Akron finit par fluidifier son jeu, même si ce n'est pas sans mal. Au début peu doués pour le blues des noirs - qui s'en étonnerait? - les yankees comprennent qu'il faut y mettre aussi un peu du leur: la mélodie, la pop, le mélo, l'atmosphère, tout ce qui fait qu'ils ne seront jamais des bluesmen. "Apprends à te connaître"... et ne te renie pas. Le projet Blakroc aura été de bon secours: en voyant la force de conviction des rappeurs, Dan Auerbach a senti ce qui lui manquait. Fort de cet aquis, Brothers est un bon disque, prêt à remporter un certain succès populaire. D'abord travailleurs de l'ombre, les Black Keys pourraient devenir des dinosaures respectés. On ne saurait en dire autant, par exemple, des White Stripes, qui n'intéressent plus personne.

Les Coral, trop forts, trop bons, auraient dû, comme les meilleurs, s'arrêter plus tôt. Cinq ans et puis s'en va. Cela aurait été juste parfait. Roots and Echoes aurait fait un dernier album tolérable car, en dépit de sa tiédeur, il contient son lot de bonnes chansons. Mais Butterfly House est le pas en trop: insipide, mou, répétitif et brumeux, le dernier disque des Coral ne pose pas seulement problème parce qu'il est mauvais - auquel cas il suffit de ne pas l'écouter - mais parce qu'il renouvelle la réputation du groupe en mal. C'est donc à dessein que j'ai choisi une photo en totale contradiction avec leurs dernières productions: j'espère ainsi rétablir la plus juste image du groupe, celle qui mérite, en tout cas, de passer à postérité.
Etant donné le mauvais sort que réservent le temps et la mémoire collective à ses œuvres, un groupe est presque toujours jugé sur la foi de ses derniers disques, ce qui entraîne en conséquence une perte subite de crédibilité en cas d'échec. On ne pourra plus brandir les Coral en étendard sans avoir à se justifier auprès des nouveaux-venus, des curieux sceptiques et des moqueurs patentés. C'est un tort considérable qu'ils ont fait à leur propre légende.
Penser que leur premier album, the Coral, dont je vais publier tout le bien que j'en ai écrit à droite et à gauche, n'aura peut-être jamais l'exposition qu'il mérite tandis que, publicité oblige, des milliers de gens vont écouter ce Butterfly House inutile est un motif d'agacement constant pour moi.

La conclusion à tout cela c'est que les Black Keys, ces copistes dont on n'attendait pas grand chose, ont profité de leur vieillissement pour enfin sortir un grand disque - même si les amateurs de blues et, plus généralement, les adeptes de musique black vont logiquement crier à l'imposture. Pendant ce temps, un authentique bon groupe, un des meilleurs que l'Angleterre ait connu, se prend les pieds dans le tapis en copiant le folk-rock sixties de C,S & N alors qu'il s'était auparavant distingué sur un premier album parfait en n'imitant rien ni personne (sauf l'auteur d'une marche russe) et avait témoigné du don incomparable d'être lui-même... Les aléas du vieillissement en pop music...